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La "Lettre de notre bord" en date du 28 mars 2013

mardi 23 avril 2013

A lire de toute urgence la dernière version de la lettre mensuelle de Samuel Holder postée sur le site http://culture.revolution.free.fr

"Bonsoir à toutes et à tous,

Djamel Chaar était un bel homme, intelligent, gentil, « un rayon de soleil » disent sa femme Nicole, ses beaux-parents et ses amis. Sa formation d’excellent comptable ne correspondait pas à sa vocation. En Algérie il avait été décorateur de théâtre, marionnettiste et clown, faisant des tournées pour faire rire les enfants dans les écoles, et cela au péril de sa vie pendant les années terrifiantes d’affrontement entre l’armée et les djihadistes.
Arrivé en France, il a travaillé sans arrêt en passant par une agence d’intérim. Il acceptait toutes les missions, travailler de nuit en usine, être manœuvre sur les chantiers, à la plonge dans la restauration, à s’occuper d’enfants handicapés… Difficile d’être précaire au long cours et d’avoir un mental solide, surtout quand à un moment, on est obligé de passer par la case humiliante de Pôle Emploi.
En janvier dernier, il y a eu une embrouille avec ce rouage du système à cause d’un logiciel infernal accompagnant des dispositions absurdes et inhumaines prises sous Sarkozy. A propos du décompte entre les heures effectuées et les heures déclarées, Djamel Chaar a été considéré comme un tricheur devant rembourser un trop perçu, sans plus rien toucher comme indemnités en attendant. Il s’est immolé par le feu le 13 février dernier, devant Pôle Emploi à Nantes. Depuis, d’autres « demandeurs d’emploi » se sont immolés comme lui.
Pour que cette horreur sociale cesse, il faut essayer de tirer les conséquences de ce que Djamel Chaar, qui ne se plaignait jamais, a voulu nous dire par ce geste de colère et de désespoir. Mais aussi ce que cela nous inspire comme réflexions positives et volonté d’agir.

Souffrances et humiliations au chômage, au travail, dans la rue, à l’école, dans les lieux hospitaliers et maisons de retraite, toutes ces souffrances qui se diffusent partout dans la société s’entrelacent et s’intensifient. Telle est de plus en plus la substance de notre quotidien. L’horizon apparaît sinistrement bouché pour des dizaines de millions de gens dans tous les pays européens, sans exception. Qui sont les gens responsables de cette situation et comment pouvons-nous faire valoir nos aspirations à vivre autrement et à nous inventer un autre avenir ?

Certains ne veulent dénoncer que « la finance internationale » et veulent penser « en français ». S’aventurer sur le terrain du nationalisme, qui est le meilleur fond de commerce du Front National, est extrêmement risqué et ne conduit qu’à une impasse. Il nous faut au contraire penser en citoyens du monde, en damnés de la terre, en précaires indignés de tous les pays, en êtres humains solidaires et se moquant de toutes les frontières nationales, ethniques, culturelles ou générationnelles. Est-ce que les ouvriers et employés qui luttent un peu partout pour ne pas être licenciés se demandent si certains sont d’origine marocaine, française, turque ou espagnole ? Est-ce qu’à Notre-Dame-des-Landes, les occupants demandent à celles et ceux qui viennent participer à la mobilisation de présenter leur carte d’identité de bons Français ?

Les solidarités sont suffisamment difficiles à construire pour qu’on ne se mette pas des obstacles supplémentaires en s’imaginant qu’il y a une possibilité de s’en sortir par des mesures hexagonales de « relance de l’industrie française », de promotion de « produits français » et d’un brave capitalisme industriel français luttant vaillamment et humainement, grâce à l’Etat, contre le vilain capitalisme financier. Avec cette fable, il y a vraiment de quoi faire ricaner tous les gens du Medef qui, eux, savent comment marche le système et tirer leur épingle du jeu. Si tous les gouvernements européens prennent fondamentalement les mêmes mesures antisociales au seul bénéfice de toutes les grandes entreprises financières, commerciales ou industrielles, c’est bien parce que tous les pantins à la tête des Etats sont commandés et agités par une même force aveugle et incontrôlable qui est celle du Capital.

Obéissant à sa logique de valorisation de lui-même, le Capital se fait de plus en plus exigeant vis-à-vis des peuples qu’il rançonne de mille façons jusqu’à les étrangler comme en Grèce, au Portugal, en Espagne, en Roumanie, en Bulgarie et maintenant à Chypre. Il se fait de plus en plus boudeur face à la surabondance des forces de travail lui demandant un emploi et un salaire et dont il n’a que faire. C’est lui seul qui nous donne ou pas la permission de survivre en travaillant à son service, aux dépends de notre santé physique et morale. Cela lui suffit de ne surexploiter qu’une partie de la force de travail disponible à l’échelle européenne et mondiale. Et cette partie a tendance à se réduire comme peau de chagrin à mesure que la productivité augmente, selon l’adage non formulé, « travaillez plus et plus vite pour être licencié encore plus vite ».

Face à cette puissance destructrice de notre moral et de nos conditions d’existence, nous devons nous passer de la permission de vivre du capital selon ses besoins en plus-value. L’interdiction des licenciements que nous n’arriverons pas à imposer à l’Etat car cela signerait la mort du capitalisme et la sienne comme mandataire, nous pouvons l’imposer dans les faits en commençant à prendre le contrôle du maximum d’entreprises, en nous embauchant nous-mêmes lorsque nous sommes au chômage et en produisant de façon plus intelligente et plus respectueuse de la nature. De même la pénurie de logements peut déjà trouver un début de solution par l’occupation des logements vacants et leur restauration, comme cela se fait déjà dans bien des endroits en Europe.

Nous ne pouvons tabler que sur notre vitalité collective, notre solidarité multiforme, en résistant contre les attaques du système du profit, mais aussi en ayant l’audace d’innover dans les luttes et dans les modes d’appropriation de ce qui devrait être contrôlé par nous.

Les sentiers de l’utopie

Thoreau en BD

Mélodie

Ahmad Jamal

Une revue très attendue


LES SENTIERS DE L’UTOPIE

Pendant sept mois, Isabelle Fremeaux et John Jordan sont partis à la rencontre de collectifs vivant dans différents pays en Europe selon d’autres règles que celles de la concurrence entre individus, du formatage des esprits pour être compétitifs ou des procédures de production rentables. Leur livre « Les Sentiers de l’utopie », paru il y a deux ans, vient d’être réédité en poche (La Découverte/Poche, 387 pages). Les auteurs n’imaginaient pas qu’il y eût autant d’expériences variées dans la vieille Europe d’aujourd’hui avec assez souvent des connexions entre elles, ce qui est aussi une surprise pour le lecteur.
Le voyage commence près de Londres avec l’installation illégale et mouvementée d’un « Camp Climat » aux abords de l’aéroport d’Heathrow pour empêcher la construction d’une nouvelle piste. A Merida en Espagne, ils découvrent une école libertaire s’inspirant des principes du pédagogue anarchiste Francisco Ferrer exécuté par la réaction en 1909. Plusieurs communautés en Angleterre, en Catalogne, dans les Cévennes ou près de Forcalquier (« Longo Maï ») se sont centrées sur des activités artisanales, agricoles ou artistiques respectueuses des milieux investis et parvenant souvent à leur redonner une nouvelle vie, y compris avec leurs voisins. Selon les cas, l’ouverture sur le monde et ses luttes est plus ou moins importante et les modalités de prise de décisions différentes même si le but est toujours d’esquiver tout autoritarisme ou hiérarchisation excessive.

Un chapitre particulièrement prenant concerne la lutte de travailleurs en Serbie qui ont été licenciés et ont réussi à prendre le contrôle de leur usine pharmaceutique. En Allemagne, sur une ancienne base de la Stasi, un collectif envisage l’amour et la sexualité selon des pratiques déroutantes mais où la confiance et le respect des autres sont au cœur de leur démarche. Le livre se termine par un séjour à Christiania, une partie de Copenhague entièrement autogérée par ses habitants.
Isabelle et John ont de fortes convictions anarchistes. Ils savent communiquer leur enthousiasme mais avec un regard critique, en pointant grâce aux échanges avec les protagonistes de ces expériences les limites et les faiblesses auxquelles elles sont confrontées.
Ce livre très vivant renforce la conviction qu’un autre avenir est possible puisque dès maintenant on peut ici ou là en entrevoir le visage.
Pour accompagner ce livre, les auteurs ont réalisé un film qui n’est pas un documentaire mais transmet des émotions, des sentiments, des images d’un possible futur. Après la lecture du livre, on peut voir ce film en ligne ainsi qu’une interview des auteurs sur http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=bonus&id_article=122

THOREAU EN BD

Les expériences collectives relatées dans « Les Sentiers de l’utopie » ont eu des précédents au XIXe siècle avec notamment les disciples de Fourier, Cabet et Victor Considérant mais aussi des inspirateurs qui ont mené leur vis en dehors de telles communautés. L’écrivain et naturaliste Henry David Thoreau (1817-1862) est l’un des plus connus et des plus exemplaires. Il est l’auteur d’un chef-d’œuvre, « Walden ou la vie dans les bois » publié en 1854 et de courts textes politiques subversifs à l’égard de l’Etat.

Maximilien Le Roy a eu l’excellente idée d’adapter la biographie de Thoreau en bande dessinée, « Thoreau, La vie sublime » (éd Le Lombard, août 2012). L’album est une belle surprise car on comprend bien la trajectoire politique et personnelle de Thoreau, sa participation à la lutte pour l’abolition de l’esclavage, son attachement à la nature et son intérêt pour la vision que les Indiens du Massachussetts en avaient. Cette évocation particulière de l’histoire des Etats-Unis au travers de l’évolution de Thoreau soumet à notre réflexion les problèmes de l’écologie, de l’emploi de la violence ou de la non-violence à la lumière du présent.
Les dessins de A. Dan sont très réussis pour évoquer les paysages et les atmosphères mais un peux moins heureux pour rendre les expressions des personnages.
La BD proprement dite est complétée par des photos et un excellent entretien avec Michel Granger, un des meilleurs spécialistes de Thoreau.

MELODIE

C’est un livre étrange et délicat que nous propose Akira Mizubayashi avec « Mélodie, Chronique d’une passion » (Gallimard, janvier 2013, 267 pages). Nous vous avions déjà recommandé la lecture de son précédent livre qui était une déclaration d’amour à la langue française, « Une langue venue d’ailleurs » (Gallimard, 2011). A la fin, il y était question de sa chienne qu’il a appelé Mélodie et à qui il s’adressait en français ou en japonais selon les situations. Le meilleur de l’histoire est que Mélodie était en quelque sorte bilingue et comprenait toujours son maître.
Entre temps la vieille chienne adorée est morte et l’écrivain lui-même a été surpris par l’intensité de son chagrin, des émotions et des souvenirs qui ont surgi dans son esprit et qu’il nous confie ici. C’est son ami le psychanalyste et romancier J-B Pontalis qui l’avait incité à écrire ce livre publié au moment même où il disparaissait.
Le récit s’organise autour de scènes de la vie de cet animal hors normes, de réflexions subtiles sur la musique (en particulier Mozart et Mahler) et sur la façon dont certains philosophes ont traité et pour tout dire dans le cas de Descartes maltraité les animaux. A cela s’ajoutent des souvenirs très touchants sur le père de l’auteur et son aversion pour l’hypocrisie et la voracité monétaire des bonzes dont il avait eu à souffrir dans sa jeunesse.
Mizubayashi parvient à trouver une sorte d’harmonie en étant à la fois un homme du XVIIIe siècle et d’aujourd’hui, un japonais marié à une Française, maîtrisant magnifiquement la langue française et un amoureux inconsolable de sa chienne, la bien nommée « Mélodie ».

AHMAD JAMAL

Le pianiste Ahmad Jamal est âgé de 82 ans et il continue à maîtriser son discours musical de façon impériale tout en se renouvelant comme un jeune homme plein d’énergie.
Il est particulièrement instructif de confronter son dernier disque « Blue Moon » (CD Jazz Village) à certaines sessions de sa jeunesse comme « Portfolio of Ahmad Jamal au Spotlite club », Washington 5 & 6 septembre 1958 (CD Chess/Vogue) avec Israel Crosby, basse et Vernell Fournier, batterie ou encore, toujours en 1958, « Ahmad Jamal at the pershing » (CD Chess). L’invention de son style est déjà là, jouant beaucoup avec des silences, des effets percussifs et des arpèges s’envolant comme une bande de joyeux passereaux.

« Blue Moon » avec Reginald Veal, double basse, Herlin Riley, batterie et Manolo Badrena, percussions, nous montre un Ahmad Jamal plus économe en notes, poussant plus loin les contrastes et semblant parfois vouloir être le percussionniste du groupe tandis que ses compagnons sont les mélodistes. On se trouve parfois aux confins du jazz et de la musique classique. Voilà de la belle musique pas du tout standardisée.

UNE REVUE TRES ATTENDUE

Nous attirons votre attention sur la livraison du dernier numéro de Carré Rouge n°48. Certes il s’est fait attendre comme tous les collaborateurs et amis de cette revue le reconnaîtront avec humour mais il est substantiel, prenant à bras le corps à la fois l’actualité la plus brûlante comme l’article sur l’Egypte, celui sur Notre-Dame-des-Landes ou la contribution sur les Indignados mais aussi, soulevant des questions théoriques importantes et ouvrant des discussions sur elles, sur l’analyse du capitalisme, le rôle des militants, l’émergence de nouvelles formes de luttes et d’organisations.

Bien fraternellement à toutes et à tous,

Samuel Holder