Carré Rouge

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La réunion de Carré rouge du 1er avril

mardi 4 avril 2006

Débat de Carré rouge sur le mouvement contre le CPE et la situation politique, 1er avril 2006
Arthur : L’article du journal suisse Le Temps que j’ai distribué montre bien l’ampleur des enjeux internationaux de ce mouvement. Il traduit l’effarement face à l’incapacité de Chirac à sortir du bourbier.
La bataille du CPE se joue sur fond d’institutions usées jusqu’à la moelle : la Ve République a été conçue pour que l’exécutif soit maître de tout (cf. l’interview de Jacques Rancière dans Libération du 1er avril), et, les socialistes ayant renoncé en leur temps à les remettre en cause, ces institutions ont atteint un état de déliquescence et d’inefficacité que le mouvement met crument en lumière.
Elle se joue aussi sur un fond d’accumulation des tensions, sans possibilité de recours à aucune médiation digne de ce nom.
D’où l’effarement des patrons, perceptible notamment dans les propos de la présidente du Médef (« tout ça pour ça ! »).
On assiste à un phénomène de repolitisation, qui était déjà perceptible en 2003, mais qui touche aujourd’hui la jeunesse et qui évolue à une vitesse étonnante. Le mouvement a déjà dépassé la question du CPE. La teneur du discours chez les étudiants est désormais : on ne veut pas du monde que vous nous préparez. De plus, dans ce mouvement ils sont amenés à vivre une forme de sociabilité différente.
Le propos de Richard Sennett dans Libération (1er avril) est donc tout à fait pertinent : le mouvement français n’est pas l’expression d’une France à l’arrière-garde du mouvement de mondialisation, comme le raconte à l’envi toute la presse étrangère, mais il « est en train de commencer à donner une réponse au nouveau capitalisme.
C’est une avant-première, qui va, je pense, s’étendre à d’autres pays. »
Informations venues en direct de la Sorbonne :
- On y débat en ce moment sur la place de la jeunesse des banlieues dans le mouvement (voir le texte « Les casseurs de banlieue et le mouvement étudiant » produit à la Sorbonne [2]. Il y a là une part de mauvaise conscience : les étudiants se rendent compte de leur absence de réaction lors des émeutes de novembre. Du coup, ils sont amenés à réfléchir à la nécessité de contrôler leurs services d’ordre, pour ne plus s’en remettre à ceux de l’UNEF et des syndicats, qui ont pris le parti d’écarter, violemment si nécessaire, les jeunes cagoulés des cortèges. (Un étudiant est déjà allé demander à des « jeunes de quartier » de sa connaissance d’intégrer le service d’ordre de la Sorbonne.)
- Les militants des organisations ne sont pas écartés, mais perçus comme ne participant pas pleinement à l’activité du mouvement et arrivant toujours avec des schémas préconçus.
- Les étudiants s’interrogent sur la pertinence des formes d’organisation adoptées. Un délégué de la Sorbonne à la coordination nationale qui s’est tenue à Aix a écrit un texte intitulé « Mais où est passé le mouvement réel ? », qu’il conclut en disant : il ne faut plus aller aux coordinations.
Benoît : La force de ce mouvement est incontestable. N’oublions pas cependant qu’il reste minoritaire (à Nanterre, dans les dernières AG, on comptait 250 étudiants sur les 36.000 inscrits) et que les salariés restent toujours sous le contrôle des syndicats.
Carole : J’ai assisté à plusieurs AG dans trois facs différentes de Paris et mon impression est qu’il y a comme des « microclimats » dans ce mouvement, chaque fac développant ses dynamiques spécifiques, en fonction notamment de l’origine sociale des étudiants (il faut d’ailleurs noter que les facs les plus en effervescence, à Paris tout au moins, sont celles dont les étudiants sont d’extraction sociale plus élevée, ce qui pose question). En soi, c’est bien la preuve que ce mouvement se construit de l’intérieur, sans répondre à un schéma de mobilisation préconçu et importé dans les AG. Mais je note qu’il n’y a guère de souci d’échanges directs entre facs, chaque fac cultivant en quelque sorte son propre jardin.
Je suis frappée par leur grand souci de la démocratie qui se manifeste dans les AG (et qui se traduit souvent par un formalisme pesant). Mais ce souci ne débouche pas, du moins pour l’instant, sur une réflexion critique sur le système « démocratique » dans lequel ils vivent. Et ils ne semblent pas s’interroger, ou pas encore, sur le niveau réel d’engagement des salariés à leurs côtés, ils prennent peu d’initiatives pour entrer directement en contact avec eux.
Etienne : On peut désormais faire le constat que la classe politique ne représente plus la bourgeoisie française.
Ce qui différencie ce mouvement des mouvements antérieurs, c’est qu’aujourd’hui il n’y a pas de solution. Du coup, aucun parti ou syndicat n’est en position de pouvoir trahir (c’était déjà le cas au moment des émeutes de novembre, il est vrai). Je suis d’ailleurs frappé par l’absence de tout tract sérieux de la part des partis de gauche ou d’extrême gauche.
Une info importante : les CRS ont fait savoir à leur hiérarchie qu’ils ne veulent plus aller à l’affrontement, ce qui veut dire que ce sont les gendarmes mobiles (des militaires) qui vont faire le boulot.

La question démocratique est au centre de la mobilisation. Les journalistes de RFI (mal payés et très précarisés) ont voté la grève contre leurs organisations syndicales (cf. Libération du 1er avril). Les lycées parisiens ont choisi, pour éviter que les médias fabriquent des vedettes s’autorisant à porter tout seuls la parole du mouvement, de changer de porte-parole à chaque fois.
Fabien : Ce mouvement n’est pas minoritaire. Il est poussé par une minorité active, mais il s’appuie sur une majorité qui le soutient. Un fait divers frappant l’illustre bien : les centaines de passagers qui attendaient silencieusement gare de Lyon, coincés par le blocage des voies organisé par les étudiants, se sont mis à crier en chœur « Retrait du CPE ! » quand ils ont vu trois d’entre eux passer près d’eux en chantant.
Gérard : Je note qu’il y a chez les lycéens une passion de convaincre, qui peut se comprendre comme la tentative de gagner l’hégémonie dans la population.
Attention à la notion de « mouvement réel » : les militants de l’UNEF en font aussi partie.
La présence massive des lycéens d’origine immigrée dans les cortèges de lycéens prouve bien qu’il y a déjà une dynamique d’intégration dans le mouvement des « jeunes de banlieue », du moins de ceux qui sont scolarisés.
Henri : La bourgeoisie n’est pas homogène, il y a lutte entre deux fractions. La fraction pro-CPE (les patrons de PME, d’entreprises insérées dans l’économie locale) se trouve en contradiction avec celle de l’économie mondialisée qui s’appuie sur les institutions européennes.
Ce mouvement est un mouvement pour la survie : les conditions de vie des jeunes sont devenues très dures, et si les étudiants sont moins mobilisés dans les facs de banlieue, c’est en grande partie parce que les conditions sont plus dures pour eux – sans oublier l’obstacle supplémentaire à l’embauche que constitue la ségrégation.
La mobilisation est précaire : certains lieux partis les premiers dans la lutte reculent, d’autres s’y mettent… Si les salariés ne s’y mettent pas eux aussi, ce mouvement va s’essouffler pour des questions de survie. C’est pourquoi le soutien des profs qui déclarent qu’ils vont adapter les examens de façon à ce qu’ils ne portent que sur ce qui a été vu en cours est essentiel.
L’affrontement est un mode d’existence dans les banlieues, il découle directement de la dureté des conditions de vie. Rien d’étonnant à ce qu’il s’exprime aussi dans les manifs.
Ian : Il est remarquable que les lycéens, en organisant le blocage de leurs lycées, retrouvent le chemin qui a été depuis longtemps abandonné par les prolétaires (piquets de grève).
Les parents, dans leur ensemble, sont restés en retrait car ils voulaient voir leurs enfants évoluer par eux-mêmes.
Entre le référendum sur la Constitution européenne, les émeutes des banlieues, la lutte contre le CPE, il y a une continuité politique, chacune de ces batailles mettant en lumière un aspect du capitalisme. Le déchaînement de la presse étrangère contre ce qui se passe en France prouve bien que cette lutte touche où ça fait mal.
Jacques : Il faut bien voir qu’en France la bourgeoisie n’a jamais récupéré de ce qu’elle a subi en 68, contrairement à d’autres pays où elle a élaboré un plan stratégique, où elle a planifié son offensive secteur par secteur. C’est la quintessence de ce phénomène que l’on observe aujourd’hui : un Etat sans homogénéité est en train d’éclater. (La fraction UMP du Sénat a déjà élaboré une nouvelle loi.)
L’inquiétude est profonde dans les classes dirigeantes mondiales (voir par exemple le dernier numéro de The Economist), car elles sentent que ce qui se passe en France est contagieux.
Il faut distinguer les partis et les syndicats. Car les syndicats, eux, semblent avoir de bonnes antennes, ils doivent sentir que ça peut basculer dans la grève générale, car c’est sans précédent qu’ils ne prêtent pas main forte à un gouvernement en difficulté.
La faible mobilisation des facs de banlieue s’explique simplement par le fait qu’il y a une forte proportion d’étudiants salariés, qui ne fréquentent les cours qu’irrégulièrement (50% de présence aux cours en moyenne).
Les conditions créées par le pouvoir ont engendré une jeunesse très endurcie, pour qui la violence est un mode d’existence. Et cela leur fait peur.
Il est frappant de voir comment, dans les banlieues, les lycéens et leurs parents ont réussi à lancer des ponts vers les jeunes déscolarisés. Les préfets ont sans doute été affolés par le discours de Chirac.
Karim : On a calculé récemment que prélever 50% des bénéfices enregistrés au CAC40 (l’indice de la Bourse parisienne) suffirait à assurer un revenu à 2,2 millions de chômeurs. Comment une idée de ce genre pourrait ne pas faire son chemin ?
Notes
(1) Il ne s’agit pas d’une transcription, mais d’une reformulation des interventions sur la base de notes sélectives. Les prénoms des intervenants sont fictifs.
(2) Que l’on peut trouver sur le site www.carre-rouge.org