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Notes de conjoncture : Tunisie

mardi 24 janvier 2012

(par Jacques Chastaing)- 21/01/2012-

Alors que la tension monte en Égypte quelques jours avant la journée du 25 janvier, plusieurs régions de Tunisie sont en situation de quasi grève générale. En effet, plusieurs villes et régions du Centre et du Nord-Est de la Tunisie connaissent, depuis plusieurs jours, de larges mouvements de protestation sociale contre le chômage et le manque de logements. Cette situation et l’hostilité violente du gouvernement « démocratiquement » élu qui envoie l’armée contre ce mouvement , résument parfaitement les logiques de la situation non seulement dans ce pays mais aussi dans le monde arabe et décrit, en contrepoint, la politique qu’il manque aux classes populaires.

Vers une grève générale nationale en Tunisie ?

Depuis plusieurs jours, le gouvernorat central de Siliana, une région agricole très pauvre est en grève générale. Les écoles ont été fermées, plusieurs routes ont été entravées, et des groupes de chômeurs ont bloqué avec des pneus et des barrières l’accès à des petites communes. Ils considèrent que les gouvernements qui se sont succédé après le 14 janvier 2011, ont ignoré leurs revendications sur l’emploi et le développement de leurs villes et villages. Les habitants de la délégation de Makthar ont suivi une grève générale pour l’emploi du 13 au 18 janvier. Toutes les entrées de la ville ont été fermées, et les commerces étaient tous clos, à l’exception des pharmacies, des boulangeries et de hôpital. Dans la localité de Nebeur (nord-ouest), des protestataires bloquent depuis 4 jours la route reliant le Kef à Jendouba. Les jeunes de la ville de Kef entament déjà leur cinquième journée consécutive de protestation. L’activité des entreprises, des administrations publiques et des établissements scolaires de la délégation de Nefza (Beja), est paralysée par une grève générale depuis le 19 janvier ; la route reliant cette localité à Tabarka a été fermée par des groupes de jeunes. Dans différentes délégations notamment à Amdoun, à Béja-Nord et devant le siège du Gouvernorat, des manifestations ont lieu avec toujours les mêmes revendications sociales ayant trait à l’emploi. A Redeyef, ville du sud-ouest de la Tunisie rattachée au gouvernorat de Gafsa, une grève générale a été commencé le 17 janvier. Le gouverneur de Kébili a été contraint le17 janvier de quitter son bureau sous la protection de l’armée nationale du fait de la pression des citoyens après un suicide par le feu d’un chômeur. Le 18 janvier, c’est le délégué (sous-préfet) d’El Oueslatia (Kairouan), qui est agressé. Des protestataires universitaires diplômés ont attaqué le local du gouvernorat de Tozeur après avoir effectué une marche de contestation. Des habitants de la région de Dghoumes ont rejoint la foule en manifestation pour revendiquer le règlement de leur situation et leur droit au travail. Ces contestations ont semé le trouble au gouvernorat, ce qui a obligé plusieurs employés à fuir leurs bureaux. Un nombre de sit-inneurs a bloqué la route de Soliman au niveau de Borj Cedria en signe de protestation contre l’indifférence gouvernementale. Les jeunes qui ont mené cette action ont affirmé qu’ils ne céderont le passage et la circulation aux véhicules jusqu’à ce que les responsables viennent écouter leurs revendications, les dossiers du chômage , le transport, la création des postes de travail, etc. Une grève générale a paralysé tous les secteurs dans la ville de Tataouine, à l’appel d’un groupe de jeunes qui observent depuis quelques jours un sit-in pour réclamer un emploi dans les champs pétroliers de la région. On compte 3 ou 4 locaux d’Ennahda qui ont été brûlés. Grève générale également à Ghardimaou et dans le gouvernorat de Jendouba comme à Oued Mliz ou à Aïn Draham où les manifestants appelaient clairement à une grève générale nationale. Des ouvriers des chantiers et des jeunes chômeurs ont effectué le 20 Janvier, un sit-in de protestation devant la délégation de Thibar (gouvernorat de Beja) en revendiquent des emplois et en "dégageant" le délégué (sous préfet). Idem à Oueslatia, une ville du centre de la Tunisie située à 40 kilomètres à l’ouest de Kairouan où des centaines de personnes ont agressé le délégué, ex-rcdiste, au point de déchirer ses habits, prendre son téléphone portable et ses affaires personnelles. Les locaux des délégations de Gabès Sud et Gabès la Médina ont été fermés suite aux mouvements de protestations qui ont secoué la région. Les employés des deux délégations (sous-préfectures) ont été obligés de quitter les lieux et de fermer leurs bureaux après que plusieurs groupes de chômeurs, ayant revendiqué leur droit au travail, aient envahi les bâtiments. 256 employés des chantiers forestiers de Redeyef-Gafsa observent un sit-in ouvert au local administratif de conseil en agriculture. Parmi les sit-inneurs, 65 ont entamé une grève de la faim. Les réclamations des grévistes : des emplois, des logements et des actions immédiates en faveur du développement régional, la sanction des symboles de la corruption au sein de la direction régionale de l’agriculture. Les grévistes ont menacé de demander l’adhésion de leur région à l’Algérie, dans le cas où les autorités ne prendraient pas leurs revendications en considération. Les habitants de Sidi Bouzid ont organisé une manifestation pour se saisir d’une ancienne usine de plastique désaffectée et fermée depuis des années afin d’offrir un local à une autre usine susceptible d’absorber, en partie, le chômage dans la région, qui ne trouvait pas l’infrastructure nécessaire pour démarrer. Les familles des martyrs de Regueb (Sidi Bouzid) ont décidé de faire un sit-in place de la Kasbah parce que jusqu’à aujourd’hui les snipers n’ont pas été jugés et circulent librement ou sont carrément dans le gouvernement d’Ennahda comme hbib essid (ex ministre de l’intérieur à l’époque de Ben Ali et aujourd’hui chargé de la reforme du même ministère). Des habitants d’El Jorf (gouvernorat de Médenine) ont observé un sit-in pour demander la reprise des navettes nocturnes, « arrêtées pour des raisons de sécurité ». Ce qui a paralysé l’activité des bacs à destination de l’île de Djerba...
A ce climat d’intenses revendications sociales, s’ajoutent l’occupation de plusieurs administrations et sociétés privées. Comme la banque centrale de Tunisie en grève le 19 janvier qui vise à demander le départ du gouverneur de la banque et de son adjoint ainsi que l’ouverture des dossiers relatifs à la corruption dans le secteur bancaire et le pays. Le gouvernement a préféré envoyer l’armée plutôt que de laisser savoir au peuple tunisien qui pille le pays et vole la population. Mais cette action donne une idée du pouvoir des travailleurs s’ils ouvraient les livres de compte des entreprises, des banques ou de l’État. On voit encore les ouvriers et techniciens de la société italo-tunisienne d’exploitation pétrolière (SITEP) qui ont repris dimanche 15 janvier, leur grève illimitée au champ pétrolifère d’El Borma, dans la région de Tataouine, pour l’embauche des jeunes au chômage de la région tout en appliquant les conventions fixant à 55 ans l’âge légal de départ à la retraite. Une solution et une réponse aux demandes des jeunes chômeurs en lutte que se garde bien de reprendre à son compte le gouvernement. Entre les revendications des salariés de la banque centrale et ceux de la Sitep, on a là l’embryon d’un programme général pour le monde du travail.
Dans les luttes, on peut encore citer l’usine bloquée et en grève de British Gas à Nekta à côté de Sfax, les agriculteurs des oliveraies de Sfax, les agents des douanes... Et bien d’autres protestataires, comme les agents de l’aviation civile, qui envisagent d’entrer en grève générale à partir du 20 janvier, comme d’ailleurs les journalistes qui menacent eux aussi d’une grève générale.
Ces protestations viennent prendre le relais de nombreuses autres grèves déclenchées ces dernières semaines qui ont provoqué une véritable panique au sein du patronat et qui lui ont fait exiger auprès du gouvernement l’intervention de l’armée. Elles ont en commun d’avoir pour principal théâtre les localités de l’intérieur, notamment celles du nord-ouest et du centre, qui ont payé un plus lourd tribut à la chute de Ben Ali mais qui demeurent à la marge des préoccupations des autorités, tout autant que le programme social en général, en dépit des promesses qui ont été prodiguées.
Le mouvement de grèves, mais aussi de manifestations, sit-in, actes de désobéissance civile, vont-ils s’étendre à tout le pays ? Sortira-t-il peu à peu de ce mouvement un véritable programme pour la deuxième révolution çà venir ? On ne peut le savoir, mais si ce n’est aujourd’hui, le mouvement recommencera demain car la révolte sociale qui était à l’origine de la révolution, complètement « oubliée » par les dirigeants du pays et les principaux partis, tous en lice pour la « démocratie » ou « l’islam », se fait à nouveau entendre. Cependant ce courant populaire n’a ni journaux, ni blogs, ni partis pour exprimer ses aspirations et ses revendications. Et ses syndicats sont très loin de porter ne serait-ce au minimum qu’un vaste programme d’emploi, de construction de logements ou d’augmentations de salaires et de la préparation d’une lutte générale pour le faire aboutir. Ce mouvement social n’a que la rue, la grève, les sit-in, les manifestations pour se faire entendre, bref une deuxième révolution, sociale celle-là, une révolution de la faim.
Il en va de même en Égypte ou au Yémen.
Sur un mur de Sidi bouzid, on peut lire le slogan : "Nous ne pleurons pas ceux qui meurent. Nous mourrons sans jamais pleurer" La jeunesse de Sidi Bouzid. Où sont les partis, les syndicats, les militants à la hauteur de ce cri ?

Le gouvernement envoie l’armée, mobilise les islamistes, organise un mini coup d’État constitutionnel et verrouille les médias : c’est beau la démocratie.

Ce qui a provoqué la colère des manifestants actuels, ce sont les promesses de création d’emplois non tenues. Plusieurs centaines de milliers, avait promis Ennahda. Or il apparaît maintenant que ce seraient des emplois majoritairement en Lybie ou au Quatar. Et qu’il faudrait arrêter les grèves pour qu’ils soient octroyés ! La population tunisienne à reçu cela comme une trahison et une provocation. C’est pour ça qu’ils insistent dans leurs revendications pour le développement des régions. C’est aussi pour ça que les salariés de la SITEP disent qu’il est possible d’embaucher localement dans les entreprises publiques, c’est encore pourquoi les salariés de la banque centrale veulent montrer qu’il y a de l’argent pour ça et à qui il profite.
L’appel à une « trêve sociale » lancé le 23 décembre dernier par le président tunisien Moncef Marzouki ( dirigeant de gauche) ne paraît donc pas avoir eu d’écho. Le président a averti que "les sit-in et le blocage de l’accès aux entreprises constituaient un suicide collectif qui menace le pays de naufrage" appelant les protestataires à une trêve sociale de six mois après laquelle ils pourront "demander des comptes au gouvernement". En attendant, taisez-vous ! Par ailleurs Marzouki a accusé l’extrême gauche d’un complot contre le régime en association avec les restes de l’ancien régime en étant derrière les grèves, les sit-in et les blocages. Chokri Belaïd, dirigeant d’un des mouvements visés, le Watad ( Mouvement des patriotes démocrates), lui a répondu que s’il leur attribuait une telle puissance et une telle autorité sur le peuple, c’est donc que lui et Ennahda avaient truqué les élections.
Le discours du 23 décembre de Marzouki était destiné principalement à tranquilliser le patronat. Les nouvelles autorités tunisiennes semblent avoir pour priorité de rassurer plus les riches tunisiens et les hommes d’affaires étrangers que tous ceux qui espèrent qu’un changement social prolonge le changement politique en cours. Le président avait même des accents de menace à l’égard des pauvres étonnants dans la bouche d’un ancien opposant démocrate et président de la Ligue des Droits de l’Homme.
Et puis le ministre de l’intérieur Ali Lareyedh a indiqué qu’il veillera à appliquer la loi et à garantir son respect pour assurer un "traitement persuasif des actes suspects". Il a, par ailleurs, qualifié les blocages des routes, des voies ferrées et des usines et des administrations de "crimes" en vertu de la loi et qui n’ont rien avoir avec les libertés dans la mesure où ils nuisent à la liberté d’autrui. Il faut dire que le conseiller chargé de la réforme du ministère de l’Intérieur ou le ministre de la défense savent comment s’y prendre. Ce sont des anciens du régime de Ben Ali. Aussi le gouvernement a envoyé l’armée, par exemple à Thibar, Nefza, Kebili (où l’intervention de l’armée a provoqué de nouvelles protestations), British Gas à Nekta, la Banque centrale de Tunise, ou Oueslatia et dont on a vu les hauts exploits contre une grève de collégiens à Jendouba qui réclamaient l’eau potable et qui se sont fait violemment gazés aux lacrymogènes. En même temps, les islamistes engagent une campagne générale contre la "gauche" baptisée ancienne complice de Ben Ali ( du fait des complicités des dirigeants de l’UGTT et quelques autres) pour, en fait, viser les grèves et les travailleurs, qu’ils n’osent pour le moment pas attaquer de front. On a seulement vu ces jours-ci des manifestations à Sfax ou Jendouba en défense du ministre de l’intérieur (accusé de pornographie) mais aussi une autre, à l’inverse, contre le ministre de la Justice dont le frère accusé de pédophilie vient d’être libéré ou contre les supposées dégradations des manifestants. Par contre des universités et des journalistes, comme à radio Sfax pour ces derniers, sont violemment et physiquement attaqués avec la complicité passive des autorités, qui là, n’ont guère de mots contre ces "crimes" et n’envoient pas l’armée faire cesser les violences.
Par ailleurs, par le biais d’une mini constitution, les trois partis du gouvernement, de gauche et islamistes, viennent de léguer à la seule personne du premier ministre d’Ennaha, Hamadi Jbeli, tous les pouvoirs exécutifs, tous les pouvoirs législatifs pour des cas exceptionnels (ce qui est large) ainsi que le pouvoir de nommer les juges de la cour suprême de transition. Il faut ajouter à cela une poignée d’articles fondamentalement anti-démocratiques, tels qu’une motion de censure aux 2/3 des élus (alors que le gouvernement n’est nommé qu’avec 50.1% des élus), une non-délimitation de la durée du mandat des élus..., bref, une main basse complète, directe et sans scrupules sur toutes les institutions de l’État. Ce qui donne autant de pouvoir au premier ministre d’Ennahda qu’à Ben Ali et ce qui n’augure rien de bon pour l’écriture demain de la « grande » constitution. Et ce qui annonce ce qui se passera en Égypte avec la constitution.
Parallèlement, le Premier ministre a nommé, sans aucune concertation préalable, comme à l’époque du RCD, les nouveaux directeurs des médias publics. Hamadi Jbeli est même allé plus loin que le RCD en nommant les rédacteurs en chef et le directeur de l’information de la télévision nationale, alors que ce genre de décisions relève en principe des rédactions et non d’un oukaze politique. Et parmi les nouveaux responsables, plusieurs ont joué un rôle majeur comme agents de propagande dans l’appareil d’État de l’époque de Ben Ali. C’est un retour à la case départ. Cette pression rajoute à l’autocensure déjà flagrante dans la plupart des médias dès qu’il s’agit de parler de la « majorité » et de critiquer les choix de cette dernière sur des questions de fond. Par ailleurs, Rafiq Ben Abdeslam, actuel ministre des affaires étrangères en Tunisie, est aussi président des études au Centre Al Jazeera au Qatar et surtout le gendre de Rached Ghannouchi, président du parti Ennahda. Le népotisme du temps de Ben Ali reprend vie.

Une UGTT bien timorée, voire plus...

Les luttes actuelles qui n’ont jamais été appelées par l’UGTT, l’Union générale tunisienne du travail, le grand syndicat tunisien, même si probablement ses militants y sont impliqués à titre personnel, voire local ou régional, ont quand même le soutien du syndicat, qui vient de se doter, lors de son dernier congrès fin décembre, d’une direction largement rénovée. Dans un communiqué diffusé il y a quelques jours cette centrale syndicale a exprimé son appui aux luttes, mais, en même temps, habitude oblige, n’a pu s’empêcher de mettre en garde contre d’éventuels actes de sabotage qui pourraient les émailler et en ternir l’image, après qu’elle ait déjà précisé à la fin de l’année passée que les sit-in sauvages ne sont pas tolérables... Le secrétaire général de l’UGTT, Hassine Abbasi, a ainsi affirmé que 80% des sit-in et mouvements de protestation actuels n’ont aucun rapport avec le syndicat, en soulignant que la centrale ouvrière appuie les demandes relatives à l’emploi et à la réalisation des objectifs de la Révolution, mais qu’elle s’oppose aux entraves aux établissements publics et à l’activité économique qui risquent d’avoir des répercussions négatives sur les indicateurs de développement. Elle précise enfin que tout en comprenant le désespoir des jeunes et des travailleurs, les grèves, elles, auxquelles appelle l’UGTT s’effectuent dans la clarté et conformément aux procédures légales en vigueur. On ne peut faire mieux pour désavouer les grèves, la révolution, les travailleurs et les jeunes en lutte.
Dans le même temps, l’UGTT vient de suspendre la grève de 35 000 intérimaires de la sous-traitance prévue le 25 janvier après avoir conclu, vendredi 20/01, un accord avec le ministre des Affaires sociales qui accorde que les agents recrutés sous le régime de la sous-traitance dans le secteur public bénéficieront aux côtés de leurs homologues permanents du régime de couverture sociale et des majorations salariales qui seront fixées... ultérieurement. Mouldi Jendoubi, secrétaire général adjoint de l’UGTT, a déclaré :« Bien sûr qu’il n’y aura pas de grève générale le 25 janvier ! L’UGTT est une organisation patriotique qui ne cherche nullement à mettre les bâtons dans les roues de qui que ce soit. Nous tenons même à assurer l’avancement du processus de transition démocratique dans un climat social serein et stable ». Quel lâchage et quel décalage choquant avec les luttes et les revendications des jeunes chômeurs et travailleurs tunisiens, sinon même égyptiens, qui espèrent faire du du 25 janvier 2012 le point de départ d’une deuxième révolution !
Il aura donc fallu attendre une année entière après que le peuple tunisien se soit soulevé pour se débarrasser de son dictateur, sans que l’UGTT, deuxième institution du pays après le RCD, n’ait daigné bouger le petit doigt pour proposer quoi que ce soit aux travailleurs, et encore moins manifester un quelconque début d’autocritique, pour voir enfin les dignitaires de l’UGTT se décider à se réunir ! La tenue d’un congrès extraordinaire public dans la foulée de la révolution aurait pourtant été plus que souhaitable pour répondre aux défis imposés par la Révolution. Un congrès qui aurait établi ou esquissé, pour le moins, un vaste programme en matière d’embauches publiques massives, de plan national de production, de nationalisations, de hausses de salaires, de restitution des terres aux travailleurs... Ce n’en fut rien ! Il a été tenu à huis clos ! Et pour ne parler que de changements au sommet.
La conduite du congrès de Tabarka fin décembre ne parait pas avoir dissipé un profond malaise. Des heures de tractations conduites dans le secret, pour accoucher finalement d’une nouvelle classe dirigeante, pas si neuve que ça d’ailleurs, (c’est l’ancien secrétaire général adjoint, Houcine Abassi, qui a pris la tête de la nouvelle équipe dirigeante) mais par contre d’une ligne de conduite là encore aux contours toujours pas précisés… Bien sûr, l’UGTT affirme la détermination d’aller de l’avant dans la défense des intérêts de ses adhérents. Elle considère que le syndicat a joué un rôle important dans la révolution, et que cette dernière a aidé l’Union à réaliser des acquis sociaux importants, « notamment l’élimination de la sous-traitance dans le secteur public, la régularisation de la situation professionnelle des ouvriers de chantiers et des agents municipaux, ainsi que la majoration salariale » ! Dans une déclaration rendue publique, jeudi 14 janvier à l’occasion du 1er anniversaire de la révolution pour la dignité et la liberté, l’UGTT s’engage à poursuivre la lutte contre le travail précaire dans les secteurs public et privé. Et c’est tout comme perspectives !
Le pays est en semi-révolution sociale mais l’UGTT passe en revue dans son congrès ses initiatives de soutien, non pas aux luttes, grèves, manifestations mais aux élites, partis et organisations de la société civile, ainsi que l’élaboration d’un projet de constitution, en vue de participer à l’édification de l’avenir de la Tunisie. Le même jeu constitutionnel que les partis ! Ce jeu qui a dégoûté et détourné une partie de la population du jeu institutionnel ce qu’on a constaté par la très faible participation aux élections en plein mouvement de prise en main de la politique par les masses ! On comprend que la révolte de 2008 qui a abouti à la révolution a d’abord été dirigée contre « les pourris » de l’UGTT, avant de se muer par la suite en un soulèvement contestataire de tout le système benaliste. Bien sûr, ce sont aussi les militants, certaines fédérations ou union locales de l’UGTT qui ont joué un rôle certain dans la révolution. Et probablement bien de ses militants sont acteurs des mouvements actuels. Mais la direction du syndicat, qui a participé, ne l’oublions pas au premier gouvernement après Ben Ali, elle, est hostile à la révolution sociale. Elle semble d’ailleurs vouloir freiner le courant d’adhésions actuel qui pourrait la bousculer. Et la nouvelle direction, baptisée d’extrême gauche par la presse, ne donne pas pour le moment de signes très positifs. Cette direction serait, toujours selon la presse, essentiellement aux mains du Watad, Mouvement des patriotes démocrates, groupe maoïste et plus marginalement du PCOT, autre groupe maoïste. On a vu ses premières déclarations ! Et parce que bien des manifestants dénonçaient le 14 janvier l’influence du Quatar et son financement de Ennahda, l’UGGT a dénoncé le rôle de l’étranger sur la Tunisie, pas des capitalistes qu’ils fussent tunisiens ou étrangers !
Quand à Chokri Belaïd (dirigeant du Watad), le sens de ce qu’il reproche à Marzouki, c’est sa démagogie en matière d’emplois. Il l’accuse de ne pas dire la vérité pour calmer les gens : on ne peut rien faire, les caisses seraient vides. Pourtant les employés de la banque centrale tunisienne en grève, eux, s’emploient à dire qu’elles ne le sont pas. Mais Chokri Belaïd plaide en faveur du capital. Voilà ce qu’il déclarait il y a quelques mois : « Nous croyons", dit-il, "que la révolution a libéré le capital national de l’emprise des familles mafieuses, de la mainmise de la bureaucratie, de l’interventionnisme du fisc et de la douane ». C’est le "capital national" qui est libéré de la famille de Ben Ali. Ensuite, il plaide pour que ce capitalisme national tunisien sorte, aujourd’hui, « de son attentisme pour contribuer par l’investissement à l’avenir du pays ». Par ailleurs, son mouvement politique estime nécessaire que « de nouvelles incitations soient mises en place pour tous ceux qui investissent, et selon les priorités nationales ». Pour M. Belaid, l’investissement étranger n’est pas en reste. Car, « le Mouvement des Patriotes Démocrates admet son rôle primordial surtout dans les secteurs à haute valeur ajoutée et à haut transfert de technologie ». Et le leader politique du "Watad" de préciser : « Nous estimons que tout investissement, qu’il soit national ou étranger, est le bienvenu tant qu’il participe aux efforts de la nation et à ses priorités et tant qu’il respecte nos lois et particulièrement les droits des travailleurs ». Bref l’alliance nationale du patronat et des travailleurs, ou, plus simplement, du baratin, pour mieux servir le patronat et mieux tromper les travailleurs.
Alors, à quoi bon que les 517 congressistes de l’UGTT aient boudé la liste d’Ali Benromdhane, qui présentait plusieurs candidats proche du parti islamiste Ennahda parce que le projet d’inspiration néolibérale du grand vainqueur des élections du mois d’octobre inquiète les syndicalistes ? Mais celui du Watad n’est-il pas aussi inquiétant ? Par ailleurs aucune femme n’a été élue au bureau exécutif, elles sont absentes également de toutes les commissions, bien qu’elles soient nombreuses dans l’UGTT et essentielles bien évidemment par leur travail et leurs luttes. Là où, par ce biais, l’UGTT aurait pu envoyer un signal opposé à celui des islamistes et devenir un drapeau émancipateur non seulement pour les ouvriers mais pour toutes les catégories sociales exploitées ou opprimées, y compris les classes moyennes, et ouvrir des perspectives pour une nouvelle société, l’UGTT baissé pavillon et envoyé le signal inverse.
La leçon, c’est que dans cette période de révolution où le prolétariat cherche le chemin pour faire de ses aspirations et son combat social, un programme d’émancipation politique du capitalisme de tous les opprimés, le syndicat est amené à jouer un rôle politique. Il peut jouer un rôle émancipateur en répondant aux aspirations révolutionnaires des masses, où il ne sert à rien, voire, au contraire, il est amené à jouer un rôle de frein au mouvement social. Cette équation qui vaut pour la Tunisie vaut évidemment aussi pour l’Égypte, même si le nouveau syndicalisme égyptien n’est pas l’ancien syndicalisme tunisien. Puisse-t-il y avoir des militants pour faire ce chemin. Car, par certains côtés, ces mouvements du monde arabe prolongent et renouvellent le cycle des révolutions des années 1968. Cette période, de 1965 à 1973, avait vu l’alliance entre les jeunesses scolarisées politisées et les classes ouvrières, à un niveau international, notamment, en Italie, en France, en Allemagne, en Tchécoslovaquie, au Mexique, au Sénégal, pour revivifier le programme socialiste révolutionnaire internationaliste. Au Moyen Age, la résistance au féodalisme affirmait déjà « l’air de la ville rend libre ». La révolution urbaine des places Tahrir ou de la Kasbah pourra-t-elle porter ces valeurs renouvelées, faire surgir une nouvelle génération qui saura allier le programme révolutionnaire socialiste internationaliste au mouvement ouvrier ?
D’une certaine manière, ce sont les pouvoirs en place qui peuvent y pousser. On le voit en Tunisie avec Marzouki qui accuse l’extrême gauche d’être derrière les grèves. On le voit en Égypte où le CSFA a pris comme cible principale de ses attaques les Socialistes Révolutionnaires et les anarchistes égyptiens, visant à travers eux, les grèves et les travailleurs qu’il n’ose pour le moment pas encore attaquer de front, même si on en voit quelques prémisses, avec des affrontements de vrais ou faux usagers au Caire contre des cheminots en grève. Ou en Tunisie avec la manifestation de Jendouba contre les dégradations des manifestants. Par leurs attaques, Marzouki, Ennahda, le CSFA auquel s’associent Frères musulmans et salafistes, montre à la jeunesse le chemin qu’elle doit prendre si cette dernière veut vraiment aller au bout de ses révoltes. A ce jour, les Socialistes Révolutionnaires égyptiens ont répondu superbement et avec un grand courage physique et politique aux attaques de l’armée. Reste à pouvoir mener une politique en direction des travailleurs, ce qui n’est pas simple, et ce qui devrait pour cette raison même, être le souci de toute la communauté révolutionnaire de la planète.

Pourquoi le succès islamiste ?

On comprend mieux à travers ce qui se passe en Tunisie, pour quoi les islamistes ont eu un tel succès électoral aussi bien dans ce pays qu’en Égypte. Pourtant, rien n’était automatique C’est l’absence de politique ouvrière radicale qui l’a permis.
Dans les nouvelles récentes d’Égypte qui font plaisir, c’est celle de femmes qui ont battu des salafistes. La presse égyptienne rapportait qu’ici ou là, des bandes d’hommes salafistes ultra-conservateurs organisés en milices harcelaient et agressaient les commerçants et leurs clientes dans les villes rurales d’Égypte, les accusant de “comportement indécent”. On voit la même chose en Tunisie. Mais lorsque dans la première semaine de janvier, ils ont débarqué dans un salon de beauté à Benha, petite ville du Delta du Nil, et ordonné aux femmes de cesser leurs activités, les menaçant de violences physiques si elles n’obéissaient pas, les femmes ont riposté, les ont battus avec des bâtons, et chassés dans la rue à coup de pieds devant la foule sous les rires et les applaudissements de cette dernière. Au Liban, le samedi 14 janvier, dans le contexte du printemps arabe et peut-être encouragées par la manifestation des femmes en décembre au Caire, un millier de femmes et d’hommes ont manifesté dans les rues de Beyrouth pour revendiquer une véritable législation pour protéger les femmes des viols et, plus largement, des violences sexistes.
De tels faits font tourner en boucle, que ce soit dans les esprits, les articles de presse, les analyses diverses et les commentaires : pourquoi donc le succès électoral des islamistes ? Et il faudrait prolonger en se demandant pourquoi cette référence constante à la moralité est tellement présente dans l’islam politique et le quotidien culturel d’Égypte et de Tunisie ( et d’ailleurs bien sûr), alors que tout le monde sait qu’il n’y a pas plus corrompu et immoral que les dirigeants islamistes saoudiens et de bien d’autres pays, y compris l’Égypte ou la Tunisie ( les scandales récents dans ce pays l’illustrent). Beaucoup cherchent à répondre à ces questions par la fausse évidence de la profonde identité musulmane de ces pays. A tel point que pour tout le monde, cela paraît même presque une évidence. Et demain, en Syrie, il y aura aussi un succès islamiste, au Yémen, en Algérie, etc. Pourtant rien n’est, rien n’était joué. Il suffit de regarder le nombre impressionnants de luttes sociales aujourd’hui en Algérie ( http://www.elwatan.com/regions/kabylie/bouira/les-actions-de-protestation-se-multiplient-19-01-2012-155451_145.php ) pour se rendre compte que là aussi la revendication religieuse n’a aucune place, tout autant qu’en Syrie ou au Yémen. Mais comment des courants qui ne jouent quasi aucun rôle dans les révolutions peuvent-ils les récupérer ensuite ?
Pourrait-on voir dans l’identité allemande profonde le succès de Hitler ? Dans l’identité française le succès de M. Le Pen ? Non, on sait bien qu’il s’agit de réponses politiques ou d’absences de réponses politiques. Le succès d’Hitler était la conséquence de la faillite politique du PC et de la social-démocratie allemandes. Le succès de M. Le Pen, la conséquence de la faillite de la gauche. Il en est de même dans le monde arabe aujourd’hui. Il n’y a pas de politique de "gauche" dans ces pays, voire même pas de "gauche", pas de politique indépendante ouvrière qui puisse donner des perspectives aux mouvements sociaux de cette classe .
Dans les manifestations et les revendications sociales, économiques aussi bien en Tunisie qu’en Égypte ou au Yémen, ce qu’on entend aujourd’hui de manière constante et permanente, en même temps que les revendications économiques traditionnelles sur les salaires ou l’emploi, c’est l’exigence du départ de tous les petits Moubarak, Ben Ali, Saleh à tous les niveaux au nom de la lutte contre la corruption et le favoritisme. Ces revendications, ces aspirations peuvent être le chemin vers une destruction de l’appareil d’État oppressif, vers autre société où les gens prennent eux-mêmes leur vie en main.
Mais ce peut-être aussi la voie du succès pour les islamistes.
Ces revendications peuvent appartenir à des catégories politiques mais aussi morales en fonction des rapports de forces entre les acteurs politiques en présence et les perspectives qu’ils peuvent offrir. Quand la politique fait défaut, la morale l’emporte. Toute la question est comment traduire et prendre en compte ces aspirations ? Les démocrates révolutionnaires, fussent-ils baptisés d’extrême gauche comme le PCOT ou les Patriotes démocrates en Tunisie, n’ont jamais pris réellement en compte ces aspirations. Et il en de même pour les dirigeants démocrates révolutionnaires en Égypte. Même quand des comités populaires sont apparus momentanément au début de la révolution , au lieu de mettre leurs forces à renforcer cette voie des comités, ils choisirent en Tunisie le chemin de la Constituante. Et c’est maintenant la même chose en Égypte. Comme si une bonne constitution pouvait protéger de quoi que ce soit, alors que les véritables pouvoirs sont aux mains des capitalistes, des riches et de l’armée. C’est au travers de ce chemin institutionnel qui échappe aux masses, qu’ils sont rentrés, qu’ils se sont fait piégés dans le débat, État islamique ou laïc ; un débat dont les masses en quête d’une libération économique ne pouvaient que se sentir exclues. Et aujourd’hui, malheureusement, les dirigeants démocrates révolutionnaires égyptiens qui limitent leur combat, malgré leur immense courage, à la lutte contre l’armée et pas aussi contre le capitalisme, en sont réduits à seulement demander que les élections présidentielles aient lieu en avril 2012 ( au lieu de juin par l’armée), ou à ce que l’assemblée nationale, dominée par les islamistes, choisisse le gouvernement et la constitution. Cela vaut-il le coup de mourir juste pour ça ? Ça ne répond en rien aux aspirations à la véritable démocratie demandée par le peuple, à savoir une démocratie économique contre une classe de riches, tous les petits Moubarak et Ben Ali, qui les réduisent à un quasi esclavage quotidien. A quoi sert un parlement quand le reste ne change pas, quand on n’a pas de travail, pas de revenus, pas de logement, pas de protections sociales contre le chômage, la maladie, la vieillesse...? Ce qui est frappant, actuellement, dans ce que mettent en avant les partis révolutionnaires progressistes ou démocrates, aussi bien en Égypte qu’en Tunisie, c’est leur absence quasi totale dans ce domaine social, reprenant au fond le jeu classique de la répartition du social aux syndicats ( et on peut retrouver ce même état d’esprit chez bien des dirigeants syndicalistes, fussent-ils nouveaux), et du politique aux élections et aux partis, alors que les masses, en permanence, rejettent cette division dans la révolution permanente qui les agite, faisant du mouvement social dans la rue, la vraie question démocratique et politique du moment.
Dès lors, pour reprendre bien des arguments de Sadri Khiari dans le très bon site tunisien, Nawaat, l’islam peut sembler donner des réponses morales aux problèmes de la société quand celle-ci est dans l’incapacité à donner des réponses politiques ou sociales. Dès lors encore, la référence à l’islam converge avec le besoin de dignité exprimé avec force depuis le début de la révolution. Le délitement des formes de solidarité collective du fait de la dégradation des organismes publics ainsi que de reconnaissance individuelle dans des sociétés dictatoriales bafouant toute expression de la « personnalité », engendre une mésestime de soi individuelle aussi bien que collective. La bouffée de fierté qui s’est exprimée dans tous les milieux sociaux dès l’annonce du départ de Ben Ali ou Moubarak en est une preuve à rebours. On retrouve cette solidarité, cette dignité place Tahrir ou place de la Kasbah mais la place Tahrir ne s’intéresse malheureusement pas aux multiples petites places Tahrir des entreprises en lutte, des jeunes chômeurs bloquant les routes, ne cherche pas à faire le lien.
Pour Marx, la dignité des ouvriers, des pauvres, des exploités était la haine de classe. Encore faut-il qu’elle puisse s’exprimer politiquement. Dans les classes moyennes, par contre, cette dignité retrouvée est associée à la modernité européenne à laquelle la chute du dictateur est censée ouvrir enfin la voie. Pour d’autres, la dignité ne peut se comprendre sans la revalorisation de leur identité, d’une culture dont l’islam comme la langue arabe, sont inséparables. Islam dont les Frères musulmans, les salafistes ou Ennahda, se sont présentés comme les ardents défenseurs. La partie moderne de ces classes moyennes n’a pas voulu chercher le soutien populaire alors que la partie islamiste l’a fait. Il y a une logique à cela.
Les forces modernistes et démocratiques représentent l’expression extrême d’une idéologie issue de la colonisation qui traverse à des degrés divers toute la société, y compris, dans des formes particulières, les islamistes. Cette idéologie contribue à perpétuer la condition subalterne des arabes dans les relations sociales mondiales, mais fonctionne aussi, dans le même mouvement, comme l’un des principaux dispositifs de distinction statutaire au bénéfice des classes moyennes et supérieures dans leurs propres pays et comme l’une des procédures d’éviction des classes populaires du champ politique et de la définition des normes sociales, culturelles et symboliques. Du point de vue des classes moyennes, c’est l’un des principaux enjeux de la révolution.
Car les motivations qui sous-tendent leurs choix politiques ne s’expriment pas seulement en termes de promotion socio-économique, mais également en termes de statut symbolique et de reconnaissance. Contre l’indignité généralisée promue par les régimes dictatoriaux, la non reconnaissance des diplômes par exemple avec de très nombreux jeunes chômeurs diplômés, c’est-à-dire la dévalorisation morale et l’auto-dévalorisation collective et individuelle, les classes moyennes de ces pays tentent de se reconstruire une subjectivité positive. Mais dans ce processus, les classes moyennes urbaines, et en particulier parmi eux les intellectuels, jouent un rôle qui leur fait, dans le même mouvement, réaffirmer leur statut supérieur dans la stratification sociale (les diplômes devraient permettre d’échapper à la condition ouvrière humiliée) , un statut qui se construit dans une matrice idéologique fortement marquée par la suprématie du monde euro-américain à l’échelle internationale et qui est vu, enregistré, ressenti comme ça par les plus pauvres.
Malgré les apparences, les islamistes n’échappent pas non plus à l’emprise du mode de pensée hégémonique de la modernité occidentale avec son culte du technologisme, du scientisme la fascination pour la puissance des bureaucraties étatiques, le productivisme, le culte de l’entreprise et, surtout, du marché libre, etc.. Leur « renaissance » du monde musulman est fondée non pas sur la puissance populaire mais sur la force de l’État, du capital et de la science cimentés par la norme islamique, telle qu’ils l’interprètent. Par contre, pour certaines dimensions culturelles, ces partis ont le regard tourné vers l’« Orient » plus que vers l’« Occident », un passé magnifié, et lorsqu’ils revalorisent des références non modernes dans quelques domaines de l’organisation du politique, du rôle de l’individu, des mœurs et des questions de genre, ils paraissent aux yeux des plus pauvres moins "corrompus" par l’occident, car les pauvres qui aspirent tant à la modernité, ont fini par identifier progrès et exploitation, occident et capitalisme, évolution sociétale et humiliation, puisqu’ils en sont exclus. Exclus par les capitalistes, exclus par ceux qui en singent les symboles dans leur propre pays, ce symbole fut-il le parlementarisme.
Bien sûr, à rebours de cet idéal moderniste qui mobilise une partie des classes moyennes, s’oppose une autre fraction des classes moyennes où, en son sein, nombreux sont sincèrement solidaires des luttes anti-impérialistes et soutiennent les revendications des catégories défavorisées contre l’exploitation. Mais leur mode de consommation, leurs mœurs et pratiques culturelles, leur attachement à certaines formes de démocratie et à une certaine laïcité, la défense des valeurs de la modernité comme l’égalité des genres, etc., expriment malheureusement aussi leur distinction par rapport aux classes populaires et le fait que leur dignité se construit dans le mimétisme vis-à-vis de l’ancien colonisateur, toujours tout-puissant.
Démocrates ou de gauche, convaincus d’être « progressistes », ils identifient dans le modèle de la modernité démocratique européenne (ou dans sa variante pseudo-marxiste) et dans ses références philosophiques et morales, la source de leur salut et pas dans l’irruption de leurs propres peuples sur la scène politique. Ils ne s’intéressent pas aux luttes ouvrières, ils ne s’intéressent aux ouvriers que pour les plaindre, pas lorsqu’ils se montrent révolutionnaires. Ils les jugent trop arriérés. L’islamisme, trop rapidement identifié aux classes populaires, semble leur barrer le chemin de leur modèle occidental. À travers leur opposition à l’ « obscurantisme » des islamistes et de son caractère « moyenâgeux », les courants laïcs affirment leur distinction par rapport aux classes populaires, notamment rurales, considérées comme arriérées, anachroniques et appartenant au passé, comme la source de l’irrationalité, de la superstition et de l’anti-modernité. Au lieu de se battre avec ces exploités pour leurs revendications économiques,source d’une vraie modernité, ils centrent leur combat sur la "démocratie" et contre la religion.
Cette manière de penser est résumée dans l’explication du vote islamiste des classes populaires, par leur "manque d’éducation". On peut trouver ici la même variante à l’égard du vote populaire en faveur de Marie Le Pen.
Cette référence, qui repose sur l’identification entre l’identité, la communauté nationale et l’État-nation, selon le modèle "parlementaire" promu par le modèle bourgeois européen, permet en outre d’insérer les pays arabes dans cette trajectoire historique prétendument universelle que l’Occident capitaliste veut imposer au monde. Enfin, cette identité privilégie géographiquement l’histoire des régions côtières, urbanisées, étatisées, « réformistes » du pays, l’histoire des classes moyennes et de la bourgeoisie et relègue son autre histoire, celle des profondeurs, de l’ouest et du centre du pays en Tunisie, du sud ou des banlieues populaires et ouvrières pour l’Égypte, celle de ces mêmes couches populaires qui ont déclenché la révolution, à la non-histoire. Les plus pauvres comprennent les imprécations contre l’« intégrisme islamique » comme visant à écarter les classes populaires les plus défavorisées (qu’elles soient sensibles aux thèses islamistes ou non) des lieux de pouvoir en ancrant les pays arabes dans l’histoire de l’Europe capitaliste.
Il est encore temps, pour les révolutionnaires, pour s’adresser aux classes pauvres entraînées par l’islamisme réactionnaire et les séparer de leurs dirigeants, de rompre avec leurs illusions démocraties institutionnelles et de se prononcer fermement et clairement en faveur de la seule véritable démocratie, économique celle-là, qui remette en cause le pouvoir et la propriété des capitalistes comme des grands propriétaires fonciers, et leurs représentants, libéraux ou islamistes. Bref d’avancer un véritable programme économique et social, radical qui n’est pas difficile à trouver, puisque les classes populaires en lutte l’avancent déjà en grande partie : démission de tous les petits Moubarak ou Ben Ali à tous les niveaux, ouverture des comptes des banques, des entreprises et de l’État avec les comités populaires pour le faire, nationalisation sans indemnisation des entreprises, embauches massives des sans emplois, salaire minimum, protections maladie et vieillesse...