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Egypte : notes de conjoncture (12/01/2012)

mardi 17 janvier 2012

Egypte : notes de conjoncture

12/01/2012 (par Jacques Chastaing)

La situation en Égypte est désormais dominée par la préparation de la journée anniversaire de la révolution, le 25 janvier. Les jeunes révolutionnaires ont appelé à faire de ce jour le point de départ du renversement du pouvoir de l’armée, comme de Moubarak en 2011. Toutes les manifestations, nombreuses, depuis celle du 23 décembre place Tahrir, à l’appel des jeunes, qui avait réuni entre 25 000 et 50 000 manifestants ce jour-là, se font avec comme point d’orgue et objectif cette journée du 25. On a vu des manifestations comme le 28/12 à Nasr City (banlieue du Caire) ou a Heliopolis (autre lointaine "banlieue " plus chic) autour de cette date avec des promesses de renouveler ça tous les jours jusqu’au 25, contre le pouvoir de l’armée. Il y a des manifs de familles de martyrs tués pour la révolution du 25 janvier, au Caire, Alexandrie, Suez, Port Saïd... mais dont les assassins n’ont pas été jugés voire graciés, jurant que si les assassins n’étaient pas condamnés à mort par les tribunaux, ils tueraient ces criminels de leurs mains dans la rue. Il y a encore des manifestations de salariés des compagnies pétrolières, fabriques de draps, salariés des compagnies de bateaux et bien d’autres pour les salaires, l’emploi mais aussi pour l’arrestation des dirigeants de ces compagnies, comme ceux de l’entreprise El Bahaira qui demandent le paiement des salaires du mois dernier qui n’ont pas été versés mais aussi la nationalisation de leur entreprise..... L’armée de son côté continue a arrêter à tour de bras les révolutionnaires : aujourd’hui ce sont les blogueurs les plus connus qui sont poursuivis, Abdel-Fattah, Mamdouh Hamza, Nawara Negm, Ayman Nour candidat contre Moubarak en 2005, dirigeant du parti en rupture du Wafd, "Demain" et Mazhar Shaheen, un sheikh de la mosquée Omar Makram (adjacente à la place Tahrir ) connu populairement comme le prêcheur de Tahrir.

Elle essaie également de construire des contre feux par le biais du processus électoral, et l’aide des Frères Musulmans et des salafistes qui n’hésitent plus maintenant qu’ils s’approchent du pouvoir à salir clairement les révolutionnaires et les accuser de "fauteurs" de troubles. L’armée a d’abord annoncé la réunion du nouveau parlement le 23 janvier ( si la multitude de nouveaux suffrages partiels à cause de tricheries a pu se tenir d’ici là) pour tenter de couper l’herbe sous le pied, voler l’initiative aux révolutionnaires, puis faute de succès, de faire du 25 janvier ( initialement sous Moubarak, la fête de la police !!!) une fête nationale pour la stabilité du pays dont l’économie aurait besoin pour redémarrer. Car les grèves ne cessent pas. Le gouvernement vient d’ailleurs d’appeler à cesser de bloquer les trains quand on n’est pas contents ( les dirigeants des Frères Musulmans, disent "quand on a mal à la tête") en notant 388 blocages de trains en 2011, ce qui continue en 2012, puisque ça fait 2 jours que la ligne Le Caire-Alexandrie est bloquée par les grévistes de l’entreprise El Bahaira...

Devant cette agitation sociale qui continue, les jeunes qui appellent à renverser par la rue le pouvoir de l’armée et pas par les urnes, le "relatif" succès des élections législatives, et la victoire des islamistes, les intellectuels démocrates sont partagés. Voilà ci dessous le lien avec un entretien réalisé le 4/01/2012 par le journal algérien quotidien El Watan avec l’écrivain égyptien Alla Al Aswany, auteur de nombreux romans connus dans le monde, notamment de l’ouvrage le plus lu dans le monde arabe "L’immeuble Yacoubian" et qui dispose d’une influence considérable sur la jeunesse égyptienne. Ce que dit Alaa Al Aswany est, je crois, assez significatif de ce que ressentent pas mal de démocrates égyptiens actuellement, à savoir un certain découragement lié à leurs espoirs déçus de démocrates, un refus et une crainte d’une deuxième révolution, sociale celle-là, ce qui se traduit politiquement par l’acceptation intellectuelle du pouvoir des Frères Musulmans "légitimement" élus ( avec des milliards d’un côté et rien dans les poches de l’autre, où est la légitimité ?) et dont ils espèrent qu’ils vont les libérer de l’armée, un peu comme l’AKP en Turquie (on peut lire à ce sujet des articles intéressants dans la revue Barcelonaise [ en français] http://www.afkar-ideas.com/fr/quienes-somos/ et notamment l’article repris par El Watan http://www.elwatan.com/fait-du-jour/erdogan-et-les-arabes-la-religion-au-service-du-commerce-et-de-l-otan-25-12-2011-152371_122.php qui décrit les projets économiques des patrons turcs, moyen-orientaux et maghrébins, notamment dans la phase de difficultés actuelles de l’UE, l’ouverture récente d’une zone de libre-échange, Turquie, Syrie, Jordanie, Liban et son extension possible, ce qui rejoint les articles d’Adam Hanieh sur le CCG dans le Golfe Arabo Persique). Bien évidemment cet état d’esprit ne se construit pas, au fond de leur tête, sans des craintes qu’ils n’osent s’avouer, à savoir que le pouvoir futur des Frères Musulmans ne soit de fait qu’une alliance avec les militaires, et qu’il associe l’ancien pouvoir dictatorial de l’armée avec une régression plus importante encore des libertés pour tous, notamment des femmes par le biais de la religion, mais aussi pour les artistes et les intellectuels ( ce qui les touche le plus). C’est pourquoi les Frères Musulmans sont qualifiés de "modérés" (sûrement avec l’espoir qu’en se convainquant eux-mêmes, ça convaincra aussi les Frères) alors qu’ils attaquent vivement les Salafistes, qui représenteraient eux-seuls le mal absolu, en priant pour qu’il n’y ait pas d’alliances Frères Musulmans/Salafistes, mais une alliance Frères Musulmans/Libéraux, un peu comme si la vive critique des salafistes leur permettait d’exorciser leurs craintes et d’éloigner l’alliance Frères/Salafistes. http://www.elwatan.com/entretien/alaa-al-aswany-intellectuel-egyptien-il-faut-laisser-faire-la-democratie-04-01-2012-153468_121.php

Cet état d’esprit rappelle ce que pouvait écrire Alexandre Herzen dans "De l’autre rive", sur les démocrates révolutionnaires de février 1848 craignant l’insurrection ouvrière à venir de juin 1848 et préférant honteusement, l’armée du "démocrate" Cavaignac puis sa répression féroce de juin ce qui permit d’éviter une deuxième révolution ouvrière. Mais le massacre de juin donna naissance au sein des démocrates aux mouvements libertaires et marxistes. Et c’est peut-être l’espoir... Que parmi les démocrates révolutionnaires égyptiens, mais aussi Tunisiens, etc..., une génération naisse qui fasse le lien avec le mouvement ouvrier, dont jusqu’à aujourd’hui, elle était assez éloignée en lui reprochant son corporatisme, son "égoïsme".

Car d’autres démocrates révolutionnaires, plus jeunes, moins ou pas démoralisés, ne s’aveuglent pas comme Alaa Al Aswany sur la complicité des Frères Musulmans, des salafistes et de l’armée. En voilà ci dessous un exemple donné par le texte du journaliste algérien Hacen Ouali paru en début d’année dans EL Watan.
"Durant 60 ans, l’armée égyptienne, soutenue par les Américains, est devenue un véritable Etat dans un Etat avec un contrôle sur la vie politique et économique du pays. Pas facile pour elle de s’imaginer hors du jeu politique. Mais pour pouvoir garder les rênes, il lui faut des alliés politiques. Elle est allée les chercher dans le camp des islamistes. Les Frères musulmans étaient les premiers à avoir appuyé la démarche de l’institution militaire en soutenant le référendum sur la révision de la Constitution et le calendrier électoral. Ils étaient sûrs d’une victoire aux élections législatives. Les nouveaux « alliés » suivis par les salafistes avaient opté pour un processus démocratique par étapes, alors que la rue tenait à la dynamique révolutionnaire. A mesure que les élections approchent, les islamistes prennent leurs distances avec la place Tahrir. Les jeunes se font tuer et les islamistes sont à l’assaut du Parlement. Pendant les événements sanglants de Mohamed Mahmoud, les Frères musulmans et les salafistes regardaient les jeunes se faire massacrer à partir de leurs bureaux. Ils avaient non seulement refusé de descendre manifester avec les jeunes révolutionnaires, mais lancé une campagne de dénigrement contre le mouvement. Le guide de la confrérie, Mohamed Badai, avait déclaré à propos des manifestations : « Que celui qui a mal à la tête appelle à une manifestation. » Les salafistes, plus royalistes que le roi, avaient même traité les manifestants de « fauteurs de troubles » qui veulent entraîner le pays dans le « chaos ». S’engage alors une confrontation politico-idéologique entre islamo-conservateurs et libéraux. La coalition des jeunes de la révolution réplique. « Les salafistes ont été de tout temps des alliés du régime de Moubarak et ils étaient contre les appels au soulèvement populaire de janvier. Les Frères musulmans sont connus, les intérêts de la Gamaâ passent avant ceux de la nation », a résumé le coordinateur national du Mouvement du 6 avril, Ahmed Maher. « Les révolutionnaires versent leur sang et les islamistes raflent les sièges au Parlement », indique une affiche à la place Tahrir. Dopés par leur victoire à l’occasion de la première phase des élections, les salafistes et leurs « Frères » ne veulent plus entendre parler de la place Tahrir. Les chaînes de télévision proches des islamistes mènent une campagne de dénigrement contre le mouvement. Un cheikh salafiste a déclaré sur la chaîne Ennas : « On fait toute une histoire sur cette femme dénudée, alors qu’on ne la connaît même pas. » Cette femme « est une Egyptienne digne, elle porte un hidjab et elle est plus musulmane que tous les salafistes réunis », a répliqué Angy, une activiste au sein du Mouvement du 6 avril. Mais les islamistes ne veulent surtout pas rater cette occasion historique pour prendre le pouvoir du Parlement. Quand la répression a repris à Qasr Al Ayni, ils étaient absents. Ils estiment que ces événements sont provoqués dans le but de « saborder » le processus électoral. Mais « l’histoire retiendra que lorsque des Egyptiens se font tuer et que des Egyptiennes sont humiliées, les islamistes courent derrière des strapontins », regrette le fondateur du mouvement Kifaya, Abdelhalim Kandil. Et aux Frères musulmans de répliquer en estimant que seul « le respect du processus de transition pourrait ramener la stabilité au pays ». Ainsi, l’union sacrée réalisée au début de la révolution est brisée par l’attrait irrésistible du pouvoir. L’armée a réussi à ramener la classe politique du processus révolutionnaire vers un processus réformateur. Ce qui lui assure de garder le pouvoir quitte à marcher sur les cadavres d’une jeunesse éprise de liberté. Mais c’est sans compter sur l’inébranlable détermination des Egyptiens à faire tomber tout le régime."
Il faut dire qu’en Algérie, ça bouge aussi énormément. Le nombre de conflits sociaux quasi permanents est considérable, Seulement du 1er janvier 2012 à aujourd’hui, je n’aurais pas assez de place pour tous les citer. Notons seulement ceux du groupe Tivic de Tipasa, la distribution du lait Draâ Ben Kheida, du complexe pétrochimique de Hmas, des employés de la direction de l’emploi, de l’ensemble des travailleurs de la ville de Skikda comme de ceux de la ville de Laghouat qui bloquent les wilayas (préfectures), les routes, ceux de la ville de Ouargia, les parents d’élèves de Bejaïa qui bloquent les écoles, les lycéens de Benira, les salariés du barrage Telstat à Bechloul, les ouvriers du personnel de l’éducation depuis 7 jours, les salariés de l’équivalent des "pôles emplois", la grève générale des médecins hospitaliers universitaires contre la pénurie de médicaments, des salariés de la ZI de Rouiba depuis le 27/12 avec la principale automobile d’Algérie, des transporteurs universitaires, des fonctionnaires précaires, des transports de Bouira, des pilotes d’Air Algérie, des gynécologues, de l’université de Batna ( mais pour eux, ça dure pour certains secteurs depuis un an), etc, etc... tout cela alimenté par une grogne anti-gouvernementale nationale et de boycott des prochaines législatives (de mai) d’autant plus discréditées tout récemment par le rajout surprise de 4 millions d’électeurs par le gouvernement sur les listes électorales. Ce qui fait qu’on assiste aussi en Algérie à un rapprochement de l’armée et des islamistes pour les élections malgré le fossé de 200 000 morts de la guerre civile armée/islamiste des années 1990
Au Yémen, ce sont les grèves quasi générales depuis la fin de l’année dernière, des compagnies aériennes, de la fonction publique, des étudiants, des policiers de base et agents de la circulation, des employés du pétrole, des employés civils travaillant pour l’armée, qui, devant la préparation d’un futur gouvernement associant les dirigeants en place et les représentants de l’opposition officielle, réclament le départ des tous les petits dictateurs de tous les niveaux et à tous les niveaux...
Au Maroc la contestation semble pour le moment moins importante mais n’est pas nulle puisqu’on note en ce début d’année des émeutes à Taza, les grèves des salariés de la santé et, malheureusement, des tentatives d’immolation par le feu de chômeurs désespérés..., comme d’ailleurs en Tunisie à Bizerte et Gafsa, mais aussi de nombreuses grèves et sit-ins comme à Sidi Bouzid, grève des avocats, grève des aéroports de Tunis, et bien d’autres avec un nouveau gouvernement Marzouki ( ancien dirigeant centre gauche de la LDH en Tunisie) et Jebali ( Islamiste d’Ennahda) qui ont dénoncé violemment les grèves jugées "inadmissibles" et "illégales" ce qui leur a valu d’être chassés de la ville de Kasserine par une manifestation de chômeurs aux cris de "Dégage Marzouki", "dégage Jebali" comme aux premiers jours de la lutte contre Ben Ali. La tension sociale est au plus fort notamment dans le centre Ouest et autour de Gafsa, tout le monde prépare l’anniversaire de la révolution du 14 janvier comme point de départ d’une deuxième révolution.. .
Bref, on n’en a pas fini avec la révolution en 2012...

Jacques Chastaing