Qui somme-nous? | Contacts | S'abonner à la revue | S'abooner à la newsletter du site | Plan du site

"Verbatim" des journées de travail

Plusieurs camarades ont pris des notes, parfois très précises, des deux journées de travail de janvier. Ils les ont confrontées et fusionnées.
Toute prise de notes est subjective, incomplète, éventuellement trompeuse ou tronquée. N’hésitez pas à nous suggérer vos corrections.

Samedi 15 janvier

Présentations

Présentation par Yves Bonin des raisons de la rencontre convoquée par les 4 collectifs :
1) Il est temps de se parler, de mener un travail ensemble
2) Ce travail doit être entamé, quelles que soient les organisations auxquelles on appartient, mais ne peut pas être abordé à partir de cette appartenance.. Selon des gens comme Furet (« L’Avenir d’une illusion »), la perspective communiste était enterrée et il ne s’agissait plus désormais que de vivre et de s’adapter au monde tel qu’il est. Il évoque les dispositifs du capital visant à cela (par exemple la synchronisation des émotions à la télévision)
Lecture et traduction par Georges Sarda d’un message d’Aldo Romero. Salut fraternel, suggestion d’une telle rencontre ultérieurement à Buenos Aires.
Présentation d’ACC par Alain Bihr :
Bulletin qui existe depuis 16/17 ans et tire à 1600 exemplaires. A l’origine, un groupe de camarades issus de la CFDT, mais qui ont perdu la bataille engagée dans ce syndicat.
A. Bihr développe les présupposés des six thèses énoncées dans son texte de contribution, intervient sur la nécessité de ne pas se laisser enfermer dans l’antilibéralisme. Avoir le sens des clivages fondamentaux (le capital, le travail...) pour parvenir à un point de convergence minimal commun.
Il y a un déficit de perspective positive. Repli sur soi comme individu (dominé). Accent mis sur la question de l’individu et de sa construction comme personne autonome et rationnelle. La perspective communiste doit reprendre ce projet car le capitalisme, non seulement n’a pas tenu sa promesse de permettre l’avènement de tels individus, mais il a massacré de plus en plus la singularité de chaque individu au travers de son fonctionnement. Le sujet porteur du projet communiste reste le prolétariat.
Présentation de Carré Rouge par François Chesnais.
CR né en 95. Dix ans de travail et de discussions avec d’autres courants. Nous sommes dans une continuité avec en plus une nouvelle nécessité. Il n’y a pas de ligne de Carré Rouge, seulement des sujets de réflexion communs, c’est donc en son nom que François s’est exprimé, en soulignant tout d’abord l’extrême conscience « du lieu d’où je parle ». Bien que s’étant « toujours situé dans l’histoire de la bataille pour l’idée communiste », l’a fait dans des conditions .
Nous ne pouvons être qu’un chaînon mais qui doit être mondial ou ne sera pas. Nous parlons d’un endroit précis : dans un cadre très précis de gens qui gardent la perspective du communisme au travers d’une bataille politique dont ils se considèrent un chaînon dans l’histoire de la bataille pour l’idée communiste. Dans des conditions abritées de gens qui ont vécu en Europe occidentale dans des pays impérialistes et qui n’ont pas subi le poids de régimes staliniens. Cela conditionne une façon d’aborder les problèmes. Nous ne pouvons être qu’un chaînon de quelque chose qui doit être mondial. Les militants de l’ Amérique latine ont une histoire très particularisée. Ils se situent aussi comme un chaînon de la bataille pour le communisme. l’expérience (en Amérique du sud) ou ? en Europe de l’Est la réalité est tout autre. F.C. développe ce qu’on peut entendre comme la perspective du communisme. : nécessité et utopie. Nécessité pour le prolétariat et expression de ce qu’il y a de positif dans l’humanité. Le capital en se globalisant et en accélérant agressions et destructions a remis à l’ordre du jour de façon brutale sur le double plan de la vie quotidienne de milliards d’hommes et les conditions de la reproduction sociale à long terme l’idée d’une planification, d’une gestion collective du partage, c’est-à-dire l’organisation de la Maison commune de l’humanité. Cela contraint celui qui pense un peu à penser qu’il y a un monde unique, un héritage diversifié et unique pris comme élément qu’il faut gérer de façon communiste. De quelle manière de ce bout d’Europe peuvent ils appréhender cette question. Ils peuvent l’aborder par ce bouleversement radical de la mise en concurrence directe. C’est leur existence qui est en jeu un travail socialement nécessaire de même niveau. C’est par là que l’idée de ce qu’il y a en commun peut se dégager .Or pour le capital c’est l’étranger, c’est l’ autre. Il faut chercher des ponts entre les objectifs généraux et la manière dont ils vont s’inscrire dans la vie quotidienne des salariés. Le problème c’est le problème de la concurrence entre travailleurs, arme terrible du capital. Je donne ici les parties du Manifeste qui expriment cela. C’est en faisant face à cela que les travailleurs peuvent se reconstituer en sujet. Sont en jeu la vie quotidienne de milliards d’individus et la reproduction sociale et l’avenir de l’espèce humaine. Sont au cœur de la perspective communiste les notions de planification collective et celle de la préservation du monde dans son unité et sa diversité.
Présentation de L’Emancipation sociale par Gérard Deneux.
Groupe en Franche-Comté comptant une cinquantaine d’adhérents, qui publie un bulletin à environ 1000 exemplaires. C’est un groupe hétérogène, sans passé politique marxiste. Fait donc une contribution personnelle qui insiste sur la nécessité
1) de se réapproprier un marxisme rénové loin des errements des réponses partidaires, de définir un programme dans une activité au sein des luttes,
2) de ne plus poser les questions de manière défensive à l’aube de nouvelles exclusions (ex. lier question des services publics à l’appropriation des moyens des production, des délocalisations à ce qu’on produit, à la planification démocratique). Le système affirme que rien n’est possible, affirmer que tout est possible dans un large débat démocratique.. Proches de Sochaux et Montbelliard ainsi sensibles aux analyses de Pialoux et Beaud sur Peugeot. Les salariés de sous traitance de Peugeot composent 60% de la main d’œuvre.
Ils se sont posés la question de former un groupe autonome et la nécessité de bâtir un programme.
La question de la privatisation des services publics doit être posée en termes positifs pas seulement défensifs (réappropriation sociale). Par exemple dans la lutte de la SNCM et des traminots était posée la question de l’unité avec les usagers.
Se pose concrètement quel mode de production et quels outils d’échange.
Dans certains endroits où les travailleurs ont récupéré leur outil de production, la question des rapports de production et du mode de production se pose : par exemple celui de la mono industrie ; comment planifier ? quelle complémentarité ? Plus le système dit que rien n’ est possible plus il faut répondre que cela doit être possible.
Présentation d’A L’Encontre et du MPS par Charles-André Udry.
Leur site Web reçoit 1000 visites quotidiennes dont 60% de France. Rappelle que Marx dit que le nécessaire ouvre sur des possibles. Dans son analyse, il estime que les changements fondamentaux à l’échelle mondiale ont eu lieu bien avant 1989 (« chute du mur »). Les années 80 ont constitué une nouvelle phase historique pour le mouvement ouvrier. Il insiste sur le fait que la classe ouvrière est en grande partie construite par la classe dominante. Comment on peut faire pour que la classe ouvrière n’ait pas d’expression politique. Il critique la tendance des militants à constamment surestimer chaque lutte d’une certaine ampleur et à se laisser duper par le jeu politique hyper « délégationniste ». Les luttes médiatisées sont en général des luttes de secteurs qui ont échoué ou en voie de liquidation. Importance donc de comprendre à fond les conséquences sur la classe ouvrière des transformations, de la re-modélisation de la classe ouvrière par le capital (les services participent du secteur productif, exemples concrets sur la sous-traitance, le transfert rapide de productions notamment en Chine...) Il appelle à ce que chacun de nous soit une tête chercheuse attachant une importance à toutes les manifestations de résistance au système. Nous avons un double problème : réactualiser le programme de transition (la passerelle) et nécessité de passeurs qui combinent une réflexion sur le communisme et de là ou on part (plus bas que jamais !). Nous devons nous considérer comme des passeurs qui doivent aussi construire la passerelle.

Discussion

Intervention d’Odile
Intervention d’Alain Bihr :
Les présentations indiquent que nous avons un point de convergence sur le communisme qu’il va falloir redéfinir. Il répond aux nécessités de l’époque, sinon des phénomènes de socialisations désocialisantes comme les intégrismes vont se développer. La perspective communiste est déjà présente dans des problèmes immédiats.
Intervention de Robert Duguet
Intervention de Michel Panthou

Il y a des éléments de résistance partout, y compris dans le PS, dans les syndicats. Partout existe l’exigence de démocratie. Dans ce sens, la motion de synthèse autour de Hollande au congrès du PS au Mans visait à liquider les 42% qui s’étaient prononcés en interne pour le non au référendum et étaient entrés en rébellion dans la campagne publique pour le non. Le fait que les courants portant ce non n’ étaient pas organisés de façon démocratique a facilité cette opération. Pourtant il y a une libération de forces militantes. Pour la perspective communiste, contre la concurrence il faut voir l’aspect négatif et positif. Le poids des appareils ne joue plus le rôle d’avant. Il y a de multiples conflits locaux à l’initiative de cadres locaux qui tentent des éléments de centralisation, qui se sont autonomisés. Cela est lié à la façon dont s’est passée la bataille pour le référendum.
Comment les gens de cité dans une ville de province ont protesté contre la façon dont les institutions décidaient dans leur dos. L’exigence de démocratie est partout. La grande question c’est comment relier cette exigence de démocratie de transparence. Il faut réfléchir à la nécessité d’être le plus réformiste possible, comment résister, trouver les formes concrètes qui réunifient, qui reconstituent la chaîne plutôt que chercher refuge dans les principes et en même temps d’être le plus concret possible.
Intervention de Samuel :
Aborde l’état du prolétariat mondial, éclaté et très différencié. Pas de perspective, pas d’espoir de s’en sortir (si ce n’est dans « la Française des jeux »). Notre situation ambiguë comme travailleur et comme consommateur de marchandises fabriquées par des ouvriers surexploités. La lutte de classe se déroule aussi au sein de chaque individu. S’il y a un accord général sur la réalité de la lutte des classes parmi ceux qui luttent contre le libéralisme, il y a aussi souvent refus ou réticences à nommer les classes fondamentales en lutte : bourgeoisie, prolétariat.
Revient sur les questions soulevées par C-A Udry et A Bihr sur les passeurs, les individus et leur individualité, l’attention à toutes les formes de résistance. Les militants ont tendance à ne s’intéresser aux travailleurs que lorsqu’ils luttent. Il n’y a pas que les luttes visibles. Bien des travailleurs luttent à leur façon, quotidiennement, pour ne pas sombrer. Ex d’une travailleuse précaire faisant ses courses chez Lidel pour ne pas être surendetté (film docu de Marcel Trilliat). Un des enjeux des grèves est l’affirmation de soi, la dignité, pas seulement telle ou telle revendication (ex : Abdel Mabrouki « Génération précaire »). Il nous faut accumuler des connaissances et les transmettre. Par ex chaque lutte doit apporter un gain de compréhension sur son sort, notre sort, notre situation dans le rapport capital-travail, notre situation historique par rapport à l’avenir. Le besoin de connaissances sur le fonctionnement du système existe chez de nombreux travailleurs qui eux-mêmes savent beaucoup de choses à leur niveau. Être des passeurs d’idées, de connaissances mais aussi des capteurs d’idées et de connaissances auprès des travailleurs.
Intervention de Denis Paillard :
Pour aborder la question du communisme il y a deux logiques différentes. 1) On part du lieu organisationnel où s’élabore le programme. 2) On part du problème de l’actualisation du communisme et de comment les opprimés se l’approprient. Cette voie est beaucoup plus difficile à formuler que la première (où « les révolutionnaires sont porteurs d’un idéal » à transmettre). Le problème c’est comment rendre actuel pour les opprimés c’est le point opaque que ces soit une exigence des opprimés être non pas proclamée par d’autres. Face à la barbarie « il y avait un camp globalisé en face ». Or se contenter de dire qu’il y a un camp commun ce n’est pas suffisant. Il faut s’engager dans l’idée de reconstruire l’idée communiste. Il faut la repenser. Il y a des mondes. Il faut penser le monde des mondes car il n’est pas quelque chose d’uniforme sinon on fait un discours euro centré. C’est dans ce processus du monde de l’Humanité qu’on peut donner son unité construite et non pas proclamée .Car il n’ y aurait alors qu’une prétention universliste. Prévalence de l’auto émancipation sur la notion d’auto organisation. Quand on se pense comme constructeurs, rien n’est jamais joué. Il faut la construction d’espaces où l’auto transformation collective et auto transformation individuelle sont totalement liées. Exemples en Russie où des personnes reconstruisent un espace de dignité ce qui permet de se repenser comme humain. Se penser à travers sa dignité (ce n’est pas du spontanéisme. Il faut plus de dignité). On ne se bat pas seulement contre ceci ou cela, on partage quelque chose avec d’autres.
Il faut cesser de penser au travers de la troïka infernale : la barbarie capitaliste, les masses, les révolutionnaires. Il faut cesser de pratiquer cette forme d’internationalisme géopolitique où les ennemis de mes ennemis sont mes amis (ex les dérives du SWP). Il faut se coltiner les différences : par exemple dans une même manif, entre les RMistes et ceux qui gagnent 3000 euros par mois, on ne partage pas grand-chose. Comprendre notre désarroi par rapport aux banlieues. Comprendre qu’il y a des espaces singuliers où la radicalité ne se joue pas de la même façon. Construire l’actualisation du communisme avec les uns et les autres. Reconstruire le monde des mondes. Avoir à l’esprit que le possible est dans l’impossible. Dialectique des possibles et de l’impossible.
Intervention de Charles Jérémie
est d’accord avec le pari formulé par François Chesnais de l’existence de nombreux militants confrontés à la nécessité de construire une alternative au capitalisme. Cela paraît un pari raisonnable. Il y a dans les interventions des camarades une grande certitude dans l’idée communiste or il demande à être convaincu de la pertinence d’affirmer la perspective du communisme, compte tenu des dégâts provoqués par le stalinisme au nom du communisme. De 6 questions à 25 questions dans le « Catéchisme communiste », il était présenté comme un enchaînement des conditions de la libération du prolétariat. Or à l’issue du XXème siècle de l’alternative Socialisme ou Barbarie on en retire en fait Socialisme et Barbarie. Comme il y a eu la chute du mur de Berlin il y aura la chute du mur de Pékin. On ne sait pas encore les nouvelles barbaries qui en seront révélées subies par les travailleurs chinois. Contre le capitalisme il demande à être convaincu du communisme. Il fait référence au dernier texte de Trotsky : « Si par malheur le socialisme ne sort pas de la IIe guerre mondiale, tout sera à repenser ». Il rappelle le texte de Arendt sur le totalitarisme citant David Rousset dans « L’univers concentrationnaire » : « les hommes normaux ne savent pas que tout est possible ».
Intervention de Ludovic (CRI)
Je pense que on peut publier à la suite comme document son intervention que lui-même a édité semble t il sur son site.
Intervention de Raphaël
Intervention Bihr
Actualité du communisme. Il y a un septicisme lié à ce que a été le stalinisme. Il y a une désocialisation des individus qui n’arrivent plus à comprendre leur propre existence. Il faut réaliser une définition du travail socialement nécessaire par le capitalisme d’un côté et par le communisme de l’autre.
Intervention Denis Paillard
Il y a deux logiques qui ne convergent pas. L’actualité du communisme :1)discussion sur le programme, la continuité avec les débats passés et 2) quand Samuel dit que l’actualité du communisme c’est la façon dont les opprimés se l’ approprient. Le possible et l’impossible, la radicalité se construit, se produit. C’est une construction qui doit se jouer là ou sont les masses ; il y a une auto transformation ; rien n’est joué. En Russie par exemple il faut reconstruire un espace de dignité et de solidarité, que les gens se pensent à travers leur dignité. Il faut en finir avec la triple extériorité : la barbarie, les masses, les révolutionnaires. Il faut repenser l’internationalisme. Penser la logique du monde des mondes ;
Fait référence aux expériences russes qui viennent du bulletin : « Le messager syndical » et du « Cercle de syndicalistes révolutionnaires », d’un projet révo-gestionnaire.
Intervention de C-A Udry
1) Au point de départ nous participons tous à des luttes ou à des tentatives. Il y a une période d’échange et d’élaboration. Le décalage augmente entre la vieille culture politique et les banlieues. Notons l’extrême discrétion sur la question de l’Etat . On peut être utiles dans la tentative de comprendre comment se construit l’auto activité des travailleurs. On est sous pression mais on n’est pas pressé.
2) Il faut élargir la participation à notre discussion à l’échelle européenne, Italie et Allemagne.
3) Il n’ y a pas eu de révolution victorieuse dans les pays capitalistes avancés. Il y a un aspect cumulatif des défaites, une descente de l’ escalier. Il se passe c’est le contraire de ce qu’affirme le Manifeste. Ici la solidarisation ne s’accroît pas. Nous sommes dans une période de balancement. Le sentiment que l’on passe d’un monde à un autre. Dans la limite des analogies il y en une avec la société de 1840 et la fin du XXème, l’articulation de deux périodes. Nos enfants n’auront plus la même idée d’un monde qui change c’est sur cette idée que l’on peut accrocher quelque chose. Les classes dominantes façonnent les classes. La classe n’existe pas, ce sont les rapports de classe qui existent. Il faut avoir une même intelligence comparatiste. Les classes n’existent que dans leur histoire et ne sont pas homogènes. Le problème qu’il faut se poser : qu’elle est l’ étape, quel programme de travail, quel type de contrat ?
Intervention François Chesnais
Au même moment où Marx écrivait « L’idéologie Allemande » Engels écrivait « La situation des classes travailleuses en Angleterre »
La position d’extériorité c’est une dégénérescence du mouvement ouvrier.Revenons au milieu du XIXème siècle ; revenir à ce qui se faisait dans les cercles ouvriers. Il y avait des discussions et débats intenses. Il n’ y avait pas d’étiquettes de théoricien ou de praticien.

Dimanche 15 janvier

Séance du matin
Introduction à la discussion par Samuel
Pour répondre à l’injonction de la veille de Charles Jérémie sur le communisme, on peut le définir comme étant une société sans classes. Il y a une mise à l’épreuve pour ceux qui pensent et luttent pour cela, pour l’abolition des classes. Bien connaître le fonctionnement de toutes les classes.
L’opposition entre théorie et pratique est caduque, sans consistance. Nous avons besoin de bons instruments d’analyse pour lutter de façon adéquate et inversement le contenu des luttes enrichit notre arsenal d’instruments d’analyse.
Depuis la publication de « La Misère du monde » en 1993, il est évident que nous avons un besoin vital, si nous ne voulons pas rester au niveau d’une « connaissance du premier genre », d’assimiler les meilleurs travaux des sociologues critiques (livres de Stéphane Beaud et Pialoux, notamment « Violences urbaines, violence sociale » et « Pays de malheur » dont la lecture avant l’explosion des banlieues cet automne permettait de mieux comprendre les évènements). Si nous estimons que notre sort personnel et collectif est lié à celui du prolétariat, nous devons le connaître dans son historicité, son hétérogénéité, ses agrégats de défense et de solidarité, ne pas dénier son atomisation fondamentale (état de concurrence exacerbée des vendeurs de force de travail à toutes les échelles, mondiale, nationale, locale, à l’intérieur d’une même entreprise, d’un même atelier ou d’un même service).
Il y des composantes du prolétariat qui sont nouvelles, jeune historiquement (le gros de la classe ouvrière chinoise) et souvent composées de jeunes (centres d’appel, fast food, etc). Les capacités de cette nouvelle classe ouvrière sont impossibles à évaluer.
La classe ouvrière plus ancienne, en France par exemple, peut se découper en quatre secteurs. Il y a celui des salariés qui tentent de s’en sortir par le haut et confinent aux classes moyennes (techniciens, ingénieurs, salariés tentant de créer leur entreprise, etc). Un deuxième secteur, encore le plus nombreux, celui des travailleurs plus ou moins syndiqués, plus très jeunes, pas trop mal payés, nostalgiques de la période antérieure et anxieux sur leur sort. Un troisième, celui des travailleurs précaires, très mal payés, au chômage, qui se battent pour ne pas dévisser, tomber dans l’endettement et la misère. Le quatrième est hors jeu : Rmistes, « jeunes de banlieue » sans emploi ni perspective. Ces secteurs s’interpénètrent jusqu’à un certain point dans le cadre familial.
La lutte contre l’adversaire (la bourgeoisie) se joue sur tous les terrains, pas seulement au travail mais aussi dans la sphère de la consommation, des loisirs, de l’emprise des médias et de leur façon de construire la réalité sociale.
Intervention de Nicole Thé reprenant certains éléments de son article sur les émeutes dans les banlieues (Dans le N°3 de La Question Sociale).
Interventions successives de Stéphane Beaud et Michel Pialoux :
Le milieu militant a été secoué. Un nouvel acteur politique est né. En dépit de notre propre travail, nous avons ressenti aussi une grande perplexité. Il y a eu un effet de sidération (ça, ça a été dit par Nicole)
Rappellent leur texte « la racaille et les vrais jeunes » sur le net.
1) Ces émeutes urbaines restent largement inconnues. Nous-mêmes avons un gros travail à faire sur ces « émeutes » qui restent à interpréter. A noter que de jeunes journalistes (qui ont lu Bourdieu) essaient de faire le travail de compréhension. Certains sociologues avaient mis leur focale sur l’urbain, nous sur la précarité. Nous avons tous été frappé par l’implication de nombreux jeunes qui ne sont pas des délinquants, avaient un casier judiciaire vierge. Consulter le site de l’observatoire des zones urbaines.
2) Les cités ont beaucoup changé en 10 ans (entre 90 et 99, plus de 50% des résidents HLM auraient quitté leur HLM. Se posent à nous beaucoup de questions : pourquoi les gens quittent les HLM et par qui sont-ils remplacés, quelles sont les nouvelles populations ? Quelle est l’importance des familles africaines, des familles monoparentales ? Nous manquons de matériaux.
3) Sarkozy continue sur le rail de distinguer « les vrais jeunes » de « la racaille ». Le chômage des jeunes diplômés est un phénomène décisif. De même le fait que des Maghrébins Bac +3 ont trois fois moins un emploi que les autres. Avons été frappés par des déclarations nouvelles comme celle d’un jeune de Genevilliers Bac+4 parlant de « l’Etat français colonial », difficulté de parler en termes de classes sociales
4) Quelque chose a surgi est né. Des gens de Blanc Mesnil se sont mobilisés pour protéger un centre social. Il s’est passé beaucoup de choses, ce qui nécessite des enquêtes, des ateliers d’écriture pour faire raconter les émeutes. Il ne faut pas évaquer la présence de la police dans ces cités. Il n’est pas facile d’engager des étudiants en sociologie dans cette voie ; le terrain social fait peur.
Les cités sont des lieux de relégation où la violence sociale est très grande, mais détiennent aussi un potentiel de révolte. La vie de cité, c’est une expérience partagée où l’on parle aussi politique. Comme vers 1845, partir de l’expérience de ces salariés au moment où elle change.
Nous-mêmes avons un gros travail à faire sur ces « émeutes » qui restent à interpréter. A noter que de jeunes journalistes (qui ont lu Bourdieu) essaient de faire le travail de compréhension. Certains sociologues avaient mis leur focale sur l’urbain, nous sur la précarité. Nous avons tous été frappé par l’implication de nombreux jeunes qui ne sont pas des délinquants, avaient un casier judiciaire vierge. Consulter le site de l’observatoire des zones urbaines. Se posent à nous beaucoup de questions : pourquoi les gens quittent les HLM et par qui sont-ils remplacés, quelles sont les nouvelles populations ? Quelle est l’importance des familles africaines, des familles monoparentales ? Nous manquons de matériaux.
Sarkozy continue sur le rail de distinguer « les vrais jeunes » de « la racaille ». Le chômage des jeunes diplômés est un phénomène décisif. De même le fait que des Maghrébins Bac +3 ont trois fois moins un emploi que les autres. Avons été frappés par des déclarations nouvelles comme celle d’un jeune de Genevilliers Bac+4 parlant de « l’Etat français colonial ». Des gens de Blanc Mesnil se sont mobilisés pour protéger un centre social. Il s’est passé beaucoup de choses, ce qui nécessite des enquêtes, des ateliers d’écriture pour faire raconter les émeutes. Il n’est pas facile d’engager des étudiants en sociologie dans cette voie ; le terrain social fait peur.
Les cités sont des lieux de relégation mais détiennent aussi un potentiel de révolte. La vie de cité, c’est une expérience partagée où l’on parle aussi politique.
Intervention d’Alain Séguret sur les banlieues et son expérience à Montfermeil.
Intervention de Michel Panthou :
Comment les gens de cité dans une ville de province ont protesté contre la façon dont les institutions décidaient dans leur dos.
Intervention d’un éducateur de rue de Belfort-Montbéliard :
Il y a un malaise social latent. Cela va revenir. La surprise sera désagréable. On a focalisé sur les jeunes de 18-25 ans, au chômage à 45%. Les actions des « grands frères » ont échoué. Agora Cité, MIB etc, les militants de banlieue sont mis de côté, ne sont pas invités dans les médias. Ceux qui occupent le terrain n’ont pas été invités sur les plateaux télé. Les médias ont joué un grand rôle dans ce qui s’est passé. Certains comme les chevénementistes considèrent une association de quartier comme un « groupe de pression communautariste ». Nous sommes pris entre deux feux. On catalogue soit racailleux soit communautariste ou intégriste.
Nécessité d’un changement radical des mentalités. Il faut déconstruire la perception, le fantasme des banlieues., changer son regard. Il y a un racisme qui se généralise à l’égard des musulmans, qui se banalise. Plus on stigmatisera, plus on sera schématique et plus la situation va empirer. La question du voile a joué un rôle dans les évènements. Elle a posé deux questions : 1) la laïcité à l’école (je peux l’entendre) 2) l’exclusion de l’école de quelques 600 à 800 jeunes mineures. Cela a alimenté bien des conversations. Ca a été mal vécu, y compris par des jeunes pas pratiquants.
Intervention d’Alain Bihr :
La forme émeute n’est pas nouvelle : voir celle de Lyon en 1831. C’est une forme primitive et ancienne de la lutte de classe. Elle témoigne d’un potentiel de révolte. L’acteur impliqué : la surpopulation relative. Le capital ne peut pas fonctionner s’il ne dispose pas d’une surpopulation.
Marx a évolué dans son analyse du lumpenproletariat présenté dans un premier temps de façon très péjorative. Il distingue dans « le Capital » la population flottante, l’armée de réserve, la population latente et enfin les misérables (le lumpenproletariat au sens strict).
Les éléments actuels nouveaux résident dans la spacialisation de ces catégories. Les éléments de surpopulation relative les plus fragilisés sont dans les banlieues. Il y a une ethnicisation de plus en plus forte des rapports de classe par des processus très puissants : s’employer comme prolétaire ou comme cadre. Il y a les conditions d’un fractionnement ethnique du prolétariat.
Intervention d’Yves Bonin :
Pointe les effets déstructurants provoqués par les mouvements du Capital. Le Travail est dessaisi de toute maitrise de l’espace et du temps. Phénomène de dislocation subjective du prolétariat : cela s’immisce partout. Par exemple la perception des « vieux » et des « jeunes » dans une usine, que racontent Beaud et Pialloux dans violences urbaines, violences sociales. Voir également le Ghetto français d’Eric Morin.
Les rapports sociaux sont constamment déniés ce qui provoque et alimente toutes sortes de souffrances. D’où la nécessité impérative de descriptions avec des outils scientifiques, avec une lecture de classe. Le décodage doit être permanent pour dégager le fond commun, faire le pont entre les divers éléments constituant le prolétariat. Il faut inscrire comme des faits sociaux des faits qui nous sont présentés comme des faits de nature. Ce n’est pas « un complot » mais les mécanismes idéologiques ont été mis au point de longue date (voir « le Grand bond en arrière de Serge Halimi »). La boîte à outils pour cacher les rapports sociaux avec la symbolique ad hoc doit être repérée et contrée pour toujours dégager les racines de classes.
Intervention de Lazaro :
A propos des banlieues, c’est une révolte pour exister. Il y a une problématique de la faillite du collectif. Comment on va lutter pour des trucs collectifs ? Ironise sur l’utilisation abusive des statistiques.
Intervention de Jean :
Dans la presse militante au Brésil et en Argentine le mouvement des banlieues a été perçu comme un phénomène politique, comme le soulèvement et la révolte de secteurs déshérités de la jeunesse des travailleurs les plus misérables, les plus exclus. Dans les favelas du Brésil, sous la domination du jeu entre mafias et police, une telle révolte n’existe pas, d’où le regard porté sur les émeutes en France comme le signe de quelque chose à venir. Il a en été perçu la nouveauté dans le fait qu’elles aient pris en moins de 8 jours un caractère national. J. cite une contribution parue dans Le Monde : « Ils sont entrés en politique ». L’éclatement du mouvement des banlieues ne peut être isolé d’une situation nationale marquée par la victoire du non au référendum où à travers le défi porté à tous les puissants du système d’exploitation a pu s’affirmer une dignité de classe et dans le contexte de l’engagement qui suivit de luttes sociales très dures et très politiques à Marseille. Dès les premiers moments l’ exigence s’est faite, à laquelle se sont ralliés l’ensemble des plus des 350 points en révolte sur le territoire, de la démission de Sarkosy, le symbole de leur humiliation, de leur répression, de leur exclusion quotidiennes, comme une volonté d’affirmer leur dignité. Dans l’appareil d’état, au tout début, leur crise a fait exister la tentation d’une fraction de jouer contre Sarkosy qui pendant quelques brefs moments s’est retrouvé fragilisé. Or le mouvement des banlieues a rencontré... le ralliement paniqué des Hollande, Fabius et autres Eyraud à Sarkosy et à l’appareil d’état... et la passivité et la gêne de l’ensemble des directions ouvrières y compris de l’extrême gauche. Dans ce contexte décrit par Bihr dans son texte « d’ abandon de la classe » et reprenant l’intervention de Samuel sur la façon dont chacun se situe, compte la capacité d’initiative de chacun, ou d’un groupe, compte le texte argumenté exigeant la démission de Sarkosy, de solidarité contre la répression et d’abrogation de l’état de siège, sans paternalisme, sans prétention à diriger quoi que ce soit, simplement l’ affirmation d’une conscience militante que l’ on fait circuler autour de soi, c’est-à-dire la méthode qui a permis la construction de la victoire du non. Cela n’était pas contradictoire avec la nécessité d’analyses fines et différenciées qu’avec l’aide de celles qu’engage la sociologie critique nous devons réaliser. Reconnaissons que l‘état de sidération a énormément limité le nombre de ces initiatives. Quelque part se percevait aussi comme le pressentiment de la dureté des affrontements à venir.
Intervention de Françoise Pinson
Insiste sur l’épisode « emplois-jeunes » comme élément important de l’expérience des jeunes, tant en ce qui concerne la politique de la gauche au pouvoir, que le rôle des syndicats et la nécessité de s’auto-organiser pour mener la lutte. Revient sur l’évolution depuis la création des emplois-jeunes et leur suppression. Le sous-emploi des jeunes est un cheval de Troie contre les conditions des salariés.
Intervention de Nadine Floury, professeur de collège en ZEP dans la banlieue de Rouen, militante à Attac. Parle de son métier. Témoigne des réactions de ses élèves qu’elle a aussi fait écrire. Conteste que des centaines de jeunes filles voilées aient été exclues.
Intervention de Ludovic (CRI) :
Des éléments communs commencent à se dégager. Qu’est ce que l’on pouvait leur dire...Cette révolte pose la question de la révolution sociale qui relève de l’auto-organisation. Aller au-delà du paternalisme de gauche. Ces jeunes se sont constitués en sujet. Ils avaient des règles, des méthodes rationnelles. Pour être au centre il fallait une tactique de communication et le refus des méthodes traditionnelles car « cela n’a abouti à rien ». Ils s’en sont pris à la police, au service public, à l’état bourgeois. C’est une forme de conscience. On leur propose de s’inscrire dans les listes électorales, on fait appel au civisme. Un programme communiste est nécessaire. Faire des propositions, leur donner la parole.
Intervention de Raphaël
C’est le mouvement d’une fraction de la classe. Les révoltés d’aujourd’hui en banlieue cohabitent avec des fractions de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie paupérisée. Il faut viser à l’unité de la classe. Il y a des contradictions dans les banlieues comme dans les entreprises. Il a parfois absence d’unité dans les entreprises. C’est la même chose que dans les banlieues. Il faut tisser des liens pour lier toutes les couches. A qui profitent politiquement ces révoltes (où il n’ y avait pas de conscience de classe) ? La crise des banlieues risque de profiter à l’extrême droite. Il faut pousser la réflexion sur les délocalisations en maintenant un cap internationaliste.
Intervention de Gérard Deneux
Pendant des années il n’y a eu que des réponses morales aux problèmes des banlieues (ex « Touche pas à mon pote »).
Intervention de Charles-André Udry
En Suisse en termes d’urbanisme il n’y a pas de ghettos. Nous sommes très en avance sur vous sur le terrain du contrôle serré des habitants.
On ne peut pas modéliser la réalité sociale à partir d’un projet politique. Il faut donner des instruments pour donner une analyse concrète qui s’articule dans une réalité mouvante. Revient sur l’intérêt des concepts d’analyse de Marx précédemment abordés par Alain Bihr. Les travailleurs sont dépossédés du temps. (Bihr : « le capitalisme est chronophage »).
Le capital moule l’interprétation, la représentation des salariés d’eux-mêmes, comment ils se représentent. Les syndicats : ils les représentent !
Le mouvement ouvrier s’est constitué en occupant l’espace national puis international. Complexité de la situation actuelle. Par exemple en Suisse il y avait de nombreux Portugais et Espagnols. A présent des Allemands de l’Est qui étaient au chômage depuis des années se retrouvent sur les chantiers en Suisse et disent que les Portugais et les Espagnols sont des flemmards ! Les processus d’immigration sont sensiblement différents d’un pays à l’autre. L’immigration en Italie est très particulière. Nous avons besoin d’une vue comparatiste pour voir comment les traits généraux se concrétisent.

L’après-midi est consacré aux décisions que l’on trouvera par ailleurs dans cette même rubrique

.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
En savoir plus »