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Retour sur l’Ukraine, une semaine après.

A ce jour et à cette heure …

28 février 2014. L’intervention de troupes russes sans insignes à Sébastopol, Simféropol, et dans les aéroports et nœuds stratégiques de la Crimée conduit le président US Barack Obama à déclarer dans la soirée qu’une «  intervention militaire [russe en Crimée] aurait un coût.  » - la formule exacte, alambiquée, est : «  Les Etats-Unis seront aux cotés de la communauté internationale pour affirmer que toute intervention militaire en Ukraine aura un coût.  »

1° mars 2014, dans l’après-midi, le président russe Vladimir Poutine «  sort de son silence  » ostensible des derniers jours, pour tenir des propos belliqueux : il demande à la chambre haute de la Douma d’adopter le principe du «  recours à l’armée russe en Ukraine  ». Points clefs : ce recours est possible jusqu’à la «  normalisation  » de l’Ukraine, et il concerne la totalité du territoire de l’Etat ukrainien et non la seule Crimée. La chambre haute de la Douma vote le texte du président à l’unanimité et demande le départ de l’ambassadeur nord-américain, qui avait déjà pris l’avion.

Le conseil de sécurité des «  Nations unies  » s’est réuni deux fois, vendredi soir et samedi soir, sans résultats. V. Poutine a déclaré samedi soir qu’il n‘avait «  pas encore pris de décision  » quant à l’emploi des forces armées approuvé par la chambre haute de la Douma. Des rumeurs faisant état d’une visite, lundi 3 mars, à Moscou, de Ioulia Timochenko, politicienne ukrainienne emprisonnée jusqu’il y a peu et personnage clef dans la corruption des oligarques, n’ont pas été confirmées. L’Ukraine a mis son armée en état d’alerte puis rappelé ses réservistes, mais, dans la nuit du 1° mars au 2 mars, le navire amiral de sa flotte a fait défection vers l’armée russe, cependant que des frégates anti-sous-marines russes, faisant partie de la flotte de la Baltique et non de celle de Crimée, faisaient leur apparition au large de la Crimée.

Dimanche matin 2 mars, Barack Obama affirme avoir demandé à Vladimir Poutine de «  retirer ses forces  » d’Ukraine. A la demande de la Pologne, le Conseil de l’Atlantique Nord de l’OTAN tient une réunion extraordinaire. Le ministre des Affaires étrangères britannique William Hague se rend à Kiev. Une réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l’Union dite Européenne est annoncée pour le lendemain.

«  Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage  » (Jaurès). Bien que la possibilité d’une riposte US aux «  provocations  » russes apparaisse fort difficile, un développement militaire d’ampleur continentale ou mondiale, non maîtrisé, n’est pas à exclure. Comme par effraction, alors que les conditions en étaient réunies en profondeur, la possibilité d’une conflagration entre grandes puissances atteint un degré que l’on n’avait pas vu depuis les crises de la guerre froide (crise de Berlin de 1948, déclenchement de la guerre de Corée, crise de Berlin de 1961, crise des missiles à Cuba, guerre du Kippour). Comment en est-on arrivé là ? Que faire ? Pour aborder la réponse à cette dernière question, il faut avoir une idée claire de la réponse à la première.

Comment en est-on arrivé là ? Le story telling dominant.

La version médiatiquement dominante en Europe et en Amérique du Nord est la suivante, ou, par delà les nuances qui peuvent s’exprimer, se ramène au fond à ceci : le peuple ukrainien s’est insurgé contre un régime corrompu et de plus en plus répressif qui voulait l’empêcher de s’éloigner de la lourde tutelle russe pour entrer dans l’accueillante et moderne sphère des échanges européens. Il a remporté la victoire en chassant le président dictateur. La Russie ne l’accepte pas parce qu’elle a peur que la même chose lui arrive et parce que pour elle, l’Ukraine lui appartient. Les démocraties sont bien embêtées mais elles ne peuvent pas laisser faire, elles qui ont été bien bonnes de participer aux JO de Sotchi …

Il est relativement aisé de démontrer que cette présentation est absurde et biaisée. La représentation - on devrait dire la narrative, le story telling - d’un mouvement populaire «  pro-européen  », même s’il est vrai que la misère en Ukraine a nourri illusions et espoirs envers «  l’Europe  », relève d’un mauvais conte de fée pour enfants niais, ne comprend pas les vraies motivations du mouvement - contre la misère et la corruption de la totalité de la classe politique, pouvoir et opposition, en Ukraine - et tait l’action des composantes d’extrême-droite. La vision implicite ou explicite des relations internationales que nous avons là est parfaitement manichéenne et donc, absurde, la Russie jouant par définition le rôle du méchant et les manœuvres impérialistes visant à l’encercler et à dominer la mer Noire sont ignorées. L’Union Européenne, cette caverne de mesures autoritaires organisant la misère de masse sur toute la rive Nord de la Méditerranée, contre laquelle grèves et manifestations de masse n’ont pas cessé de déferler dans les Balkans, voisins de l’Ukraine, depuis deux ans, devient subitement le havre de la paix, l’antre de la démocratie, et la capitale du bien-être. N’insistons pas, tant il n’est pas possible de croire à cette version pourtant officielle et officieuse, bien-pensante et correcte.

Comment en est-on arrivé là ? Le story telling «  anti-impérialiste  ».

Il est tellement impossible d’y croire que, du coup, beaucoup pensent que la vérité peut être dessinée en en prenant simplement le contrepied, ce qui est encore une manière d’en être, en fait, prisonnier. La version soi-disant «  oppositionnelle  » voulant expliquer la crise ukrainienne s’apparente donc à la version officielle de l’Etat russe et se nourrit d’ailleurs très largement aux informations vraies, sélectives, ou fausses, que distillent en abondance sur le net les officines de ses services. Le rejet d’une propagande conduit à se jeter dans la gueule d’une autre propagande.

Ici, les évènements en Ukraine sont expliqués premièrement par l’immixtion occidentale, deuxièmement par l’action des «  fascistes  » et des «  nazis  », et si l’on concède que des gens de la rue, du peuple, des jeunes, des prolétaires, se sont mobilisés, c’est pour estimer qu’ils sont manipulés car, comme le veut un proverbe se voulant subtil, «  tout ce qui bouge n’est pas rouge  ». Il y a donc eu un «  coup d’Etat  » en Ukraine, qui plus est fasciste voire nazi. La Russie a donc bien raison de réagir.

«  Les ports de Crimée sont vitaux pour la sécurité de la Russie. Il est absolument prévisible que les Russes ne se laisseront pas faire, ils sont en train de prendre des mesures de protection contre un pouvoir putschiste aventurier, dans lequel les néonazis ont une influence tout à fait détestable. (…) Nous, Français, n’avons rien à faire dans une histoire pareille, nous n’avons rien à faire à encourager les provocations contre les Russes, cela dit sans sympathie pour le gouvernement russe. La nation russe ne peut admettre que les nord-américains et l’OTAN s’installent à leurs portes.  » , a déclaré Jean-Luc Mélenchon à Toulouse ce 1° mars, quelques heures avant que le président Poutine n’officialise la volonté russe d’intervenir en Ukraine (et pas seulement en Crimée).

Remarquons qu’est tenu ici pour acquis le fait qu’il y aurait d’ores et déjà intervention «  occidentale  », sans plus distinguer, avec une France alignée sur les Etats-Unis voire les précédant comme elle avait paru vouloir le faire en Syrie voici quelques mois, et qu’il faudrait donc combattre, en somme, pour l’arrêt de cette intervention si ce n’est pour le retrait des troupes occidentales de Kiev ! On pourrait ironiser sur le fait que ces propos étaient tenus alors même que le président Hollande, supposé intervenir à Kiev aux côtés de la CIA et des «  nazis  », était en visite à Bangui, en Centrafrique, où la population l’a boudé, dans le cadre d‘une intervention militaire très ouvertement soutenue par le même J.L. Mélenchon, mais passons …

«  L’UE doit se retirer. Il faut tenir à distance deux acteurs : l’UE et BHL. Partout où il va, les missiles tombent. »
Ces propos ont du vrai et susciteront les applaudissements appuyés des militants pour qui le monde se partage toujours en deux camps, comme les médias dominants le montrent mais en inversant leurs signes : le camp du mal serait donc celui du marché et de l’impérialisme et, d’une façon ou d’une autre et malgré tous leurs travers, la Russie et les pays qu’elle influence, de Damas à Kiev il y a peu, résisteraient à «  l’Empire  ». Le petit problème est que l’auteur de cette petite phrase, prononcée le 20 février dernier, combattant pour le «  retrait  » des troupes impérialistes à Kiev, pardon le retrait de l’UE, n’est autre que Florian Philippot, vice-président du Front national.

Ce 1° mars le Front National communique : «  Kiev n’a plus de gouvernement légal mais agit sous la pression de milices radicales qui ont annulé la démocratie, balayé les droits linguistiques des russophones, limité les programmes de télévision d’opposition, arraché les églises orthodoxes ukrainiennes du patriarcat de Moscou et menacé d’annuler l’autonomie de la Crimée par des traités.  » (signé Aymeric Chauprade, «  conseiller pour les relations internationales de Marine Le Pen  »). Nous avons affaire ici à des «  éléments de langage  », à un story telling symétrique qui ne font qu’inverser le discours dominant du JT, et qui alimentent très largement, sur le net et les réseaux sociaux, les infos invoquées par les groupes et militants de «  gauche anti-impérialistes  ».

Il ne s’agit pas ici de faire un amalgame malhonnête entre «  les extrêmes  » dés lors que l’on s’oppose à l’Union dite européenne. Il s’agit de pointer du doigt le fait très significatif qu’en dépit de la sympathie et des liens qui peuvent exister dans l’extrême-droite européenne du FN à Svoboda, le FN français, cette vieille institution de la V° République utilisée cyniquement pour faire peur au «  peuple de gauche  » quand il rejette les politiques «  libérales  » des gouvernements «  de gauche  », et dans laquelle des secteurs du capitalisme français et de son Etat ont leurs relais au cas où la zone euro s’effondrerait, le FN a choisi de ne pas faire campagne, ce qui aurait été facile, contre les Russes supposés rouges et aux cotés des nationalistes ukrainiens, mais bien choisi, avec le flair contre-révolutionnaire avéré de ceux qui ne croient pas forcément ce qu’ils disent mais qui le pèsent et le soupèsent, en l’occurrence, le camp «  russe  ». Idem pour la mouvance soralienne et du «  réseau Voltaire  » qui dans son ensemble ne soutient pas les «  nazis ukrainiens  » mais bien les chars russes.
La version «  anti-impérialiste  » des évènements est, pour résumer, un contre-story telling qui reproduit en miroir les absurdités de la version dominante : l’une et l’autre se tiennent la main et se confortent mutuellement dans leur opposition. Comme elle, elle ne veut pas saisir le caractère populaire et démocratique, et non pas «  pro-européen  », du mouvement de masse qui s’est produit en Ukraine, et comme elle, mais en inversant les signes de valeur, elle fait des puissances occidentales un bloc uni qui viendrait apporter, non pas la liberté, mais le chaos.

La politique des puissances occidentales.

Or il est essentiel de comprendre que cette unité est factice. Juste avant que la situation ne bascule, les 19-20 février, alors que la tension montait à Kiev, une délégation «  européenne  » composée du ministre allemand des Affaires étrangères Steinmeier, le vrai meneur de la délégation, et des ministres français Fabius et polonais Sikorski, se rendait sur place pour négocier un compromis préservant autant que possible l’Etat, sous la forme d’un accord aboutissant à un «  gouvernement d’union nationale  » annonçant des élections présidentielles. Sur les réseaux sociaux, circule en boucle un extrait d’une intervention de L. Fabius à l’Assemblée nationale en France, censé «  prouver  » qu’ils étaient là pour organiser le «  coup d’Etat  » (https://www.youtube.com/watch?v=8FV2sh6Tyes).

Outre ce «  détail  » que cette vidéo bien découpée provient du service de presse du FN, elle prouve en réalité le contraire : certes Fabius termine en disant que sa visite à Kiev a abouti au «  renversement de majorité  », mais c’est pour se raccrocher aux branches comme il peut suite au fait accompli du renversement de Ianoukovitch, et tout ce qu’il dit auparavant confirme que cette visite visait au contraire à l’éviter. Le heurt entre les 3 ministres et les porte-paroles autoproclamés de «  Maidan  » apparaît d’ailleurs sur certains documents, où l’on voit même le ministre polonais leur asséner que s’ils n‘acceptent pas un compromis ils seront «  morts  »  : https://www.youtube.com/watch?v=EiI5xozu6gg. A l’évidence, ces chefs -les trois partis «  Patrie  » de A. Iatseniouk et I. Timochenko, Udar du boxeur Klitschko, et Svoboda - n’arrivaient plus à calmer la population et leurs propres troupes. Les 3 ministres de l’UE les ont contraints à rencontrer Ianouchkovitch au moment même où celui-ci donnait l’ordre de tirer sur la foule.

Le compromis a donc sauté, alors que l’UE, France et Pologne alignées sur l’Allemagne - dont le ministre Stenmeier est un proche de l’ancien chancelier Schröder aujourd’hui oligarque de Gazprom-, et en l’absence de la Grande-Bretagne plus proche des Etats-Unis, étaient venus non pour faire un «  coup d’Etat  », mais pour sauver l’Etat.

Premier point, donc, pour qui veut analyser sérieusement la politique des puissances occidentales dans la question ukrainienne : l’Allemagne a dicté à l’UE une politique de compromis qui a échoué avec les affrontements des 20-22 février et la fuite de Ianoukovitch le dimanche 22. Nous reviendrons plus loin sur les causes de cette accélération.

Second point sur ce même sujet : et les Etats-Unis, ainsi que la Grande-Bretagne ?

Rappelons l’incident très significatif de la diffusion, suite à une écoute russe, de cette conversation téléphonique dans laquelle leur émissaire, la néo-conservatrice Victoria Nuland, s’exclamait Fuck the UE. Clairement, ceci établit que les Etats-Unis ne contrôlent pas la politique de l’UE, c’est-à-dire la politique allemande.

La vraie question les concernant est en fait : avaient-ils une politique ? Certes, cette question fera ricaner ceux pour qui tout ce qui se passe doit s’expliquer par le grand complot organisé à Washington, mais une analyse sérieuse de la crise du capitalisme mondial, dont le cœur est justement à Washington, ne peut faire l’impasse sur l’affaiblissement de l’impérialisme nord-américain, sa déstabilisation financière, sa crise sociale interne, les divisions de ses «  élites  », etc.

La période récente a été marquée pour eux par un revers très sévère : Obama ayant eu la velléité d’intervenir en Syrie, son propre Congrès allait le désavouer lorsque Poutine, précisément, l’a tiré d’affaire en imposant à Bachar el Assad un compromis sur les armes chimiques, ouvrant la voie à un accord Etats-Unis/Iran dont la première victime est le peuple syrien. Cette déconfiture totale en politique extérieure sur le terrain sensible du Proche-Orient se produisit en même temps que de nouveaux développements de l’impasse budgétaire et financière de l’Etat fédéral US.

La crise de l’impérialisme nord-américain est un facteur clef, qui ne le conduit pas à un replis qu’il ne peut se permettre, mais à des initiatives erratiques et dangereuses. Encore le terme «  initiatives  » doit-il être précisé : les Etats-Unis ne sont pas «  à l’initiative  », mais il essaient de saisir des occasions, de manière erratique, hésitante et dangereuse, pour utiliser les évènements. Ce qu’ils avaient fait, déjà, avec l’affaire des armes chimiques à Damas aboutissant au fiasco que l’on sait.

Toutes les caractéristiques de cet épisode se retrouvent à propos de l’Ukraine : les Etats-Unis tentent de surfer sur des éléments de crise qui leur échappent largement. Le craquement initial entre «  pro-européens  » et «  pro-russes  », le 21 novembre 2013, oppose des factions bureaucratiques entre elles mais suscite une répression telle que la masse de la jeunesse kiévienne intervient. Jusque là, Ianoukovitch a pour conseiller le lobbyiste US Paul Manafort, un «  spin doctor  » qui avaient organisé les campagnes de Reagan, et dont le nom apparaît aussi, sans blague, dans … l’affaire Ziad Takkiedine-Edouard Balladur en France ! Ianoukovitch, comme I. Timochenko, se vendait au plus offrant. Il s’est trouvé coincé à partir de novembre 2013, la dynamique de l’affrontement qu’il a engagé maladroitement lui échappant et le poussant à rechercher la protection de la Russie. Selon une de ses ex-conseillères interviewée à Kiev par l’envoyé spécial du Monde le 26 février dernier, son coach des services US, qui étaient donc là où les clairvoyants «  anti-impérialistes  » ne les attendaient pas, le laisse tomber à partir du 30 novembre 2013. Le fonctionnement des services US, où Victoria «  fuck  » Nuland joue dés lors un rôle clef, est très simple et très grossier : qui pouvons nous acheter pour le remplacer ? C’est le fond de la fameuse conversation divulguée du 4 février : il en ressort que Iatseniouk (déjà ministre en 2005-2008) est fiable, que le boxeur Klitschko ne l’est pas mais qu’il faut quand même lui faire une place, Tyannibok de Svoboda, idem, et que les diplomates US en parlent exactement comme des parrains mafieux parlent de leurs caïds de quartiers. Il en ressort d’autre part que les services US ne croyaient pas, au moins depuis mi-janvier 2014, à un maintien au pouvoir de Ianoukovitch et préparaient le gouvernement appelé à lui succéder. Les ministres de l’UE proposaient en fait une coalition entre Ianoukovitch et le trio Iatseniouk-Klitschko-Tyannibok. Ianoukovitch s’étant enfui, on retrouve ces composantes dans le gouvernement annoncé place Maidan le 27 février … sous les sifflets ou la froideur hostile de la foule, n’ayant pas confiance dans ses représentants autoproclamés …

En résumé et en simplifiant : Washington lâche Ianoukovitch fin novembre, considère que sa chute est inéluctable mi-janvier quand il tente d’instaurer un état de siège puis qu’il devra reculer, estime alors qu’il faut acheter un gouvernement de remplacement avec les trois leaders autoproclamés des trois partis oligarchiques ou fascisant qui, en gros depuis mi-janvier aussi, ont pris l’hégémonie place Maidan, et que l’UE freine le processus inévitable. Ceci n’est pas une marche en avant triomphale d’un complot US ; ce n’est ni l’Iran en 1953, ni le Chili en 1973, le suivi n’est pas maitrisé, les Etats-Unis surfent sur la situation en essayant d’en profiter.

En essayant d’en profiter : évidemment, ils n’oublient pas leurs intérêts géostratégiques. La question de l’accord d’association avec l’UE est secondaire de leur point de vue, mais par contre ils ne veulent pas d’union douanière «  eurasienne  », alors que Ianoukovitch cherchait à mener l’Ukraine à la fois dans l’une et dans l’autre, ce que le ministre allemand Steinmeier n’aurait pas jugé stupide voici quelques mois, au contraire. L’effondrement de l’Etat ukrainien ouvre des perspectives géostratégiques aux Etats-Unis allant dans le sens d’un encerclement de la Russie, à condition toutefois que les traits révolutionnaires de la situation soient surmontés : il s’agit de la maîtrise de la mer Noire et de la Méditerranée sur laquelle elle débouche. Aucun doute que les services US n’oeuvrent dans ce sens, ce qu’indiquent des faits périphériques mais significatifs : la Turquie qui favorise un rapprochement entre la République turque de Chypre du Nord et l’Etat chypriote grec, qui aurait pour effet de pousser les Russes hors de l’exploitation éventuelle des gisements de gaz sis au large de Chypre, de la Syrie et du Liban, et la reprise de contacts ostensibles avec le pouvoir géorgien précisément maintenant (rencontre entre le président Garibashvili et Obama).

L’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine est contradictoire avec les accords Ukraine-Russie qui concèdent la base de Sébastopol à la Russie jusqu’en 2045. Et il suppose une «  stabilisation  » préalable dont on ne voit pas la couleur. De plus, il n’est pas nécessaire que l’Ukraine adhère à l’OTAN pour acheter ses oligarques. Dans l’immédiat, la manière pour les Etats-Unis d’essayer de tirer profit d’une situation chaotique qu’ils n’ont pas déclenchée, consiste dans une sorte de tentative de revanche du fiasco catastrophique qu’ils ont subi en septembre dernier à propos de la Syrie. De manière plus ou moins fantasmagorique, l’Ukraine serait une «  revanche  » de la récente humiliation. Nul doute que ces représentations jouent dans l’attitude des services US. Mais le fait même qu’elles y occupent une telle place souligne leur désorientation réelle - ce qui ne les rend pas moins dangereux, est-il besoin de le préciser …

Petite digression planétaire pour stimuler une discussion qui en a besoin.

Rappelons enfin que le fiasco diplomatico-militaire sur la Syrie provenait lui-même de la poussée révolutionnaire en Egypte contraignant l’armée à renverser le gouvernement des Frères musulmans, fin juin 2013. Déjà, là, les Etats-Unis, loin d’avoir organisé «  le coup d’Etat  », avaient perdu le contrôle de la situation. Et cela vient de se confirmer : le gouvernement égyptien libéral-nassérien-salafiste de Beblaoui, nommé par le général al-Sissi, vient de tomber devant la menace d’une généralisation des grèves à partir du bastion prolétarien textile de Mahala al Kobra.

Rappeler ces faits simultanés dans un article sur l’Ukraine n’est pas du tout hors sujet : la situation mondiale doit être comprise du point de vue de la lutte des classes, qui n’efface pas les questions géostratégiques mais permet de les situer exactement. A l’échelle globale, les mouvements populaires en Ukraine comme en Bosnie s’inscrivent réellement, ceci n’est en rien une vue de l’esprit et n‘efface en rien les diversités des situations nationales, dans la série de crises révolutionnaires qui a ouvert, au fond, le vrai XXI° siècle à partir de la Tunisie début 2011. Sans aucun triomphalisme, sans aucun emballement, il importe de partir de cette méthode là de compréhension du réel.

Idem, sur le Venezuela (et sans développer ce qui demanderait évidemment de rentrer dans les détails ) : l’explosion de mécontentement qui s’y produit depuis plusieurs semaines n’est absolument pas le résultat d’un complot de la CIA, et souligne évidemment le caractère capitaliste du pays, sous une forme étatique et rentière (bien antérieure à Chavez), ce qui n’empêche pas mais au contraire permet d’analyser et combattre les tentatives d’utilisation de la situation par l’impérialisme nord-américain.

Cette synchronie planétaire, du Caire à Kiev et Tuzla en Bosnie en passant par Caracas et des dizaines d’autres lieux, porte aujourd’hui une exigence pour tout révolutionnaire voulant penser, et par là être effectivement révolutionnaire : la représentation du monde en termes de camps, dans laquelle un chef d’orchestre planqué au Pentagone organiserait les manifs de Kiev à Caracas, est une fiction contre-révolutionnaire par laquelle le mort - le XX° siècle - saisi le vif - le siècle présent- et tente de lui faire un croche-pied. Parmi tous ceux qui se veulent révolutionnaire, au sens de l’émancipation humaine, les temps sont murs pour finir de tuer le vieil homme du XX° siècle stalinien et d‘entrer dans le monde réel présent si l’on veut y vivre, y penser, y agir.

Dire cela n’est pas nier l’existence, toutefois plus fluctuante qu’on ne le croit, des camps en question, mais c’est au contraire la condition pour les combattre les uns et les autres, surtout quand le spectre de la guerre mondiale entre eux revient en force. C’est le cas, et la fonction première de la guerre et de la menace de guerre est contre-révolutionnaire.

Bien, alors, comment en est-on arrivé là ?

Reprenons maintenant le fil des évènements de ces derniers mois, une fois écarté le story telling dominant dans ses deux versions complémentaires se confortant mutuellement, celle du soulèvement «  pro-européen  » et celle du coup d’Etat occidental-fasciste.

L’impulsion initiale, qui ouvre la crise, vient des sommets de l’Etat. C’est peu de dire qu’en Ukraine, «  ceux d’en haut ne peuvent plus  » - à vrai dire ils ne peuvent plus que se servir dans la caisse, ce qu’ils font abondamment. Les luttes de factions ont pris ici ce tour particulier qu’elles se sont pratiquement concentrées dans le personnage de Ianoukovitch lui-même, à la fois «  pro-européen  » et «  pro-russe  » puisque prenant les pots-de-vin des uns et des autres pour alimenter sa cassette personnelle et ses réseaux. En pleine crise sociale et crise, ici aussi, de la dette «  publique  » (qu’il n’y a pas à rembourser du point de vue de la démocratie, mais qui pourrait l’être et plusieurs fois sur la cassette des oligarques ! ), il opère ce 21 novembre 2013 un retournement brutal en annulant un texte déjà adopté sur sa propre proposition et via son propre «  parti  », le Parti des régions, pour un accord d’association avec l’UE. Des factions oligarchiques s’insurgent, les services et lobbies «  européens  » sont de la partie, mais aussi des secteurs étudiants et des couches sociales plus larges pour qui un tel arbitraire, de tels revirements, sont le signe d’un présidentialisme évoluant en dictature. Dans la brèche ainsi ouverte, les masses vont progressivement s’engouffrer, surtout chaque fois que la répression s’abat et en réaction à cette violence.

Une digression obligée : à nouveau sur les «  nazis  ».

Le fait politique principal qui se produit sur le «  Maidan  » courant décembre 2013-janvier 2014 est la formation, sur le terrain, d’une hégémonie des organisations nationalistes les plus marquées à droite, Svoboda d’abord, puis, au fur et à mesure que Svoboda, dont les chefs sont liés aux oligarques du pouvoir et de l’opposition, a déçu, une mouvance dénommée Pravyi Sector («  aile droite  » ou mieux «  Front à droite toute  »). Pour comprendre ce phénomène, il faut garder la tête froide et ne pas s’imaginer a priori que des nazis surgis d’on ne sait quel caveau ont conquis la moitié de l’Ukraine.

Tout d’abord, il faut dire ce qui est que ça fasse plaisir ou non : dans les pays «  de l’Est  » être «  de droite  », dans le langage ordinaire, c’est être en opposition à l’ancien régime marqué avant toute chose par la dictature et l’arbitraire. Soixante ans de stalinisme sont passés par là et l’Ukraine est probablement la nation dans laquelle ils ont fait, proportionnellement à la population, le plus grand nombre de victimes, ce qui n’est pas peu dire.

En second lieu, la résurgence d’une «  gauche  » susceptible de «  parler  » aux jeunes et aux ouvriers est compromise, non seulement par ce passé, mais par le présent, avec ce qu’il en est bien sûr de «  la gauche  » en Europe aujourd’hui, mais aussi avec l’accaparement de cette référence, et de la référence au communisme et à la propriété commune, par le PC ukrainien (KPU), reconstitué en 1993, qui est la première force politique du pays dans les années 1990 où il participe activement aux privatisations tout en dénonçant le capitalisme sauvage, puis connaît un effondrement dans les années 2000 où la majeure partie de ses cadres, formant la bureaucratie en place de l’appareil d’Etat, rejoint le Parti des régions, avec lequel il reste allié, ayant remonté récemment sur la base de son alliance avec le pouvoir.

Aujourd’hui, beaucoup de sites communistes présentent ce parti comme le dernier rempart d’un internationalisme persécuté par les fascistes. En fait, le KPU a fait campagne pour l’union eurasienne et contre l’accord de partenariat avec l’UE en présentant celle-ci comme porteuse du «  mariage gay  » et de l’invasion par les «  immigrés délinquant  ». C’est d’ailleurs une constante en Russie et en Ukraine : les forces supposées, dans l’imaginaire de certains militants occidentaux, faire barrage au «  fascisme  », ont beaucoup en commun avec ce dernier. Voici la façon sympathique dont le KPU est présenté par un groupuscule belge dont on aura l’objectivité de dire qu’il n’est pas néonazi, puisque se situant nettement à droite des néonazis, le «  Parti Communautaire National-Européen  » : «  une formation proche du KPRF russe de Ziouganov, c’est-à-dire un communisme patriotique et anti-occidental, ce que les politologues occidentaux classent comme « national-communiste » (SPS de Milosevic, Lukashenko, KPRF, PCN …). C’est le noyau dur des forces pro-russes en Ukraine, radicalement anti-NATO.  »

Néanmoins, les groupes «  de gauche  », notamment anarchistes et anarcho-syndicalistes, diverses associations et syndicats, ont été bien présents sur le «  Maidan  », mais à partir du moment où, rapidement, la situation s’est durcie entre les manifestants et le pouvoir, la jeunesse pauvre, au chômage, a rallié les formations qui ont su se présenter comme les plus déterminées, et force est de reconnaître qu’il s’est agi de Svoboda et de Pravyi sector. Apparemment, en dehors des commissions sanitaires, la seule force autre présente dans les groupes de combat était juive (http://www.haaretz.com/news/world/1.577114 http://juralib.noblogs.org/2014/02/22/revolution-ukrainienne-i-supervise-people-who-are-organized-much-better-than-the-radicals/), bien que Svoboda ait développé un antisémitisme affolant, qui semble être passé au second plan au moins durant les semaines de janvier et février où culmina la «  bataille du Maidan  ».

C’est depuis 2010 et pas avant que Svoboda a bondi, électoralement, en Galicie (hégémonie locale à L’viv et environ 37% des voix sur l’ensemble de la région), atteignant 10% sur l’ensemble du pays, et, notons-le, seulement 8% en Ruthénie subcarpatique qui est pourtant la vraie contrée des maquis nationalistes de l’OUN et de l’UPA des années 1940 dont Svoboda veut capter tout l’héritage pour elle. Il s’agit d’une organisation à idéologie ethno-nationaliste, c’est-à-dire que leur conception de la nation ukrainienne exclut les Russes, les Polonais, Biélorusses, Juifs, Allemands, Tatars et autres groupes qui, historiquement, ont été à différentes périodes associés à la construction nationale ukrainienne, notamment dans la décennie faisant suite à la révolution russe de 1917, qui fut aussi une révolution ukrainienne. Dans ce cadre, outre l’antisémitisme et une homophobie qui ne le dispute qu’à celle des groupes néostaliniens et à certains secteurs du KPU, Svoboda a repris, sans complexes ni gène, les références et l’imagerie non seulement de Stepan Bandera, chef nationaliste qui collabora puis s’affronta avec les nazis, mais celle des divisions de Waffen SS composées d’ukrainiens, ayant activement participé à la Shoah, la division Nachtigal en particulier. L’autre mémoire ukrainienne - celle des secteurs de l’UPA qui ont combattu les nazis et celle de ceux qui ont rejoint l’Armée rouge dont les régiments ukrainiens qui ont libéré Auschwitz - est occultée. Il est donc avéré qu’une rhétorique et une imagerie nazies fonctionnent avec Svoboda.
Faut-il, pour autant, dire «  les nazis ukrainiens  » et affoler la galerie en criant «  à Kiev les nazis sont au pouvoir  » ? On ne peut efficacement combattre que ce que l’on comprend, et l’affolement fantasmatique, parfois mâtiné d’une certaine fascination, relève de l’irrationnel et pas de la compréhension. Il n’y a pas eu en Ukraine de bandes de lumpens et de petits-bourgeois détruisant un mouvement ouvrier organisé en fait inexistant (c’est le stalinisme qui l’a, de longue date, détruit et sa reconstruction ne peut se faire que dans le combat pour la démocratie), et les agressions antisémites et homophobes, réelles et qu’il faut dénoncer, n’ont pas à cette étape le caractère massif qu’on leur prête.

D’autre part, le caractère de «  bandes fascistes  » de lumpens et de nervis, dans ces semaines de janvier et de février 2014, s’appliquerait avec beaucoup plus de justesse aux bandes de Titouchkis, les délinquants protégés par la police armée des Berkuts. De plus, selon un compte-rendu duSyndicat autonome des travailleurs de Kiev (http://avtonomia.net/2014/02/19/zayavlenie-ast-kiev-o-situatsii-v-ukraine/ http://paris-luttes.info/ukraine-en-moins-de-24h-le), anarcho-syndicaliste, daté du 19 février, un danger de «  nettoyage ethnique  » manifeste devait alors être dénoncé du côté du pouvoir, accusant le ministre de la Défense Lebedev de préparer un massacre de fidèles de l’Eglise uniate (gréco-catholique) en Galicie, mentionnant la formation de «  bataillons de la mort  », les «  fantômes de Sébastopol  », ayant brûlé vif un militant de «  Maidan  » qu’ils avaient capturé. Quitte à voir le «  fascisme  » et le «  nazisme  » ressusciter, il serait bon de ne pas occulter leur «  résurrection  » de ce côté-là aussi, comme par exemple lorsque, deux semaines plus tard, un admirateur d’Adolf Hitler tout à fait notoire dénommé Vladimir Jirinovski s’est rendu à Sébastopol en relation avec l’intervention militaire russe commençante …

Si l’on fait réellement les comptes, il y a pratiquement autant d’éléments de type «  nazi  » ou «  fasciste  », d’antisémitisme et d’homophobie, dans le camp «  pro-russe  » que dans le camp «  pro-occidental  ». Il serait pour autant tout aussi irrationnel de se mettre à sauter sur sa chaise comme un cabri en criant «  les nazis sont là, les nazis sont là  », en les voyant à Sébastopol plutôt qu’à L’viv.

Un dernier mot sur cette question des «  nazis  ». Il est absolument clair que l’idéologie, les méthodes et le rôle politique réel de Svoboda et de Pravyi sector doivent être combattus, mais la meilleure manière de le faire n’est certainement pas de dénoncer un ordre nazi qui se serait prétendument instauré en Galicie, voire dans la moitié de l’Ukraine. A ce stade, il faut tout de même réfléchir un peu sur ce paradoxe : des péquenots slaves, en quelque sorte, seraient la résurrection de la Herrenvolk SS !? Oui, il est tragique que des références nazies puissent être revendiquées par de jeunes ukrainiens d’aujourd’hui. Cette tragédie s’explique par une histoire de feu, de crimes, de trahison et de sang où le premier nom à inscrire est celui qui côtoie Hitler pour nommer les horreurs d’un siècle, Staline. On ne la combattra pas en criant au «  nazisme  » de la jeunesse, des paysans, de la population ukrainienne en une manifestation de peur irrationnelle qui frise l’essentialisme raciste ! On la combattra par la raison et par la défense des vraies aspirations nationales-démocratiques du peuple ukrainien comme de toutes les nations européennes.

La nature des évènements récents.

C’est donc contre la préparation ouverte d’un bain de sang qu’une insurrection non voulue par les 3 ministres européens s’est produite à Kiev les 21-22 février, faisant fuir Ianoukovitch, les députés du KPU et une partie de ceux du Parti des régions par des souterrains attenants au parlement, conduisant à la décomposition des forces de répression à Kiev et dans toute la partie nord-ouest du pays. En même temps, Svoboda et Pravyi sector ont mis la main sur les locaux des organes de sécurité et comptent reconstituer un appareil d’Etat sous leur contrôle, mais ceci n’est pas fait. Ce résumé factuel comporte, on le voit, une donnée dangereuse : des groupes à idéologie fasciste ou nazie ont conquis des positions de pouvoir, mais dans une situation insurrectionnelle où ce pouvoir est fragile et où le fait dominant est le mouvement de toute la société dans la moitié occidentale de l’Ukraine. Il ne s’agit pas d’un coup d’Etat … et encore moins de l’incendie du Reichstag !

Mais pas non plus une nuit du 4 août. Plutôt, et tout de suite, une journée des dupes, et la population le sait. Se forme un gouvernement présidé, comme prévu en gros dans l’ensemble des plans européens et US par delà leurs divergences, par Tourtchinov, un pasteur évangélique auteur de romans de SF, et dirigé par Iatseniouk, comme lui membre du parti de Timochenko. Gouvernement qui rencontre tout de suite la méfiance de «  Maidan  » et de la population des régions soulevées, puisqu’il est composé de secteurs oligarchiques et de chefs de Svoboda. Ioulia Timochenko libérée est accueillie avec fraicheur et apparaît comme un lien possible avec Poutine. Le supposé «  homme fort  » du nouveau gouvernement est du même parti qu’elle : les oligarques peuvent encore changer de camp. Mais le pays s’ébranle : partout des comités de formes et de noms divers «  prennent le pouvoir  » et la parole se libère, dans tous les sens.
Immédiatement, commence l’intervention russe. L’armée russe, sans les insignes, s’empare de la Crimée. Il faut préciser que la Crimée n’est ni l’Ukraine, ni la Russie. En 1920, lorsque la révolution la reconquiert sur le sanguinaire général tsariste Wrangel soutenu par la France, la principale force qui soutient l’armée rouge est apportée par les Tatars. Sultan Galiev, représentant du commissariat du peuple aux nationalités, impose aux chefs militaires réticents une république autonome tatare. En 1923 le commissaire du peuple en titre, Staline, le fait exclure et emprisonner. En 1942 les Tatars sont déportés au Kazakhstan pour «  collaboration avec l’ennemi nazi  », le stalinisme ayant inventé cette notion raciste de collaboration congénitale de certains peuples avec le nazisme, qui réapparait dans des commentaires visant aujourd’hui les Ukrainiens. En 1956 les Tatars sont officiellement réhabilités, en 1989 ils commencent à revenir. La Crimée a le droit à l’autodétermination et ne fait pas partie, historiquement, de la nation ukrainienne. Mais la condition première de son autodétermination serait la levée du pouvoir militaire qui la tient en main, et ce pouvoir s’appelle la base russe de Sébastopol.

Ce qui s’est produit cette semaine n’a strictement rien à voir avec l’autodétermination ni avec l’autonomie de la Crimée, ni avec aucun mouvement de masse en Crimée, c’est une pure opération militaire russe qui a deux fonctions. L’une, géostratégique, consiste à prendre une assurance sur l’avenir car il s’agit de garder le contrôle de la mer Noire.

L’autre, sociale, politique, vise la poussée révolutionnaire en Ukraine. Il s’agit de la geler. Face à l’occupation de la Crimée, les forces politiques prétendant représenter «  Maidan  » se sont déjà divisées. Iatseniouk mobilise l’armée mais affirme que l’Ukraine ne ripostera pas, alors que Kliutschko appelle à une «  levée en masse  » pour se diriger vers la Crimée, qui n’est précisément pas l’Ukraine. L’un et l’autre utilisent la situation créée par l’agression russe pour appeler à l’état d’urgence, la discipline, tous à votre poste, tous au travail, que pas une tête ne dépasse. La menace de guerre vise, directement, la révolution, et étouffe la démocratie : c’est sa fonction. De même en Russie : un millier d’arrestations à Moscou.

Mais Poutine a fait déclarer par la chambre haute de la douma que les troupes russes pourraient intervenir n’importe où en Ukraine, et pas seulement en Crimée. Les manifestations à Donetzk, Kharkiv et quelques autres villes n’entrainent pas, à ce jour et à cette heure, les masses. 10 000 à Donetzk dont l’agglomération approche les 2 millions d’habitants. En même temps ces manifestations ont une tournure non pas ukrainienne, mais russe, avec drapeaux russes, etc. Or c’est une erreur de penser que les «  russophones  » en Ukraine se sentent forcément russes, d’autant que la limite entre russophones et ukrainophones n’est pas une ligne fixe et précise, la plupart des gens parlant non seulement les deux langues, mais les mélangeant allègrement.

Pourtant, les premières mesures prises par le gouvernement provisoire de Kiev ont par elles-mêmes de quoi provoquer des soulèvements. Il est tout de suite tout à fait incapable de prendre quelque mesure sociale que ce soit, et menace de faire flotter la rhivna, ce qui conduirait à une inflation galopante. Il n’a donc pris que des mesures idéologiques, dont la plus stupide est certainement l’abrogation d’une loi récente, de 2012, permettant aux régions le souhaitant de donner au russe le statut de seconde langue officielle (cette mesure est présentée comme une interdiction de parler russe dans la propagande poutinienne et ses échos blogosphériques …). En fait, la suite logique de la première victoire populaire et démocratique ayant fait fuir Ianoukovitch et dissous les Berkuts et les titouchkis serait la mobilisation de tout le peuple ukrainien pour imposer les oligarques, prendre leurs fortunes pour calmer la misère du peuple dans l’urgence, et réaliser une vraie démocratie qui, comme le déclare le militant kiévien du groupe Opposition de gauche(http://gaslo.info/) Vitalyi Douline, exige l’élection de comités dans les localités et les entreprises et des élections parlementaires démocratiques réelles, et non pas des élections présidentielles au 25 mai.

Le processus de guerre s’affirme objectivement contre ce développement «  naturel  » de la révolution. D’autre part, la question stratégique clef n’est plus tant celle de la Crimée que celle de l’Est ukrainien, le Donbass et Kharkov-Kharkiv. La Russie entraine avec elle des secteurs de l’appareil d’Etat, notamment dans la flotte. Va t’elle chercher à entrainer Etat et municipalités de l’Est ukrainien ? Ou ce basculement pourrait-il se produire de lui-même, les agressions de milices de Svoboda et de Pravyi Sector d’un côté de celles du Parti des régions oriental et du KPU de l’autre produisant un enchainement vers la guerre civile ? Tout aussi dangereux que Poutine, dans ce développement éventuel, le récent et instable pouvoir ukrainien, s’il juge que la guerre peut seule lui permettre de se stabiliser (avant de voir, ensuite, à qui se vendre à nouveau …).

Telle est la situation au moment présent (dimanche 2 mars, 18 h.).
Que faire ?

Ni rire ni pleurer mais comprendre. Une force politique démocratique et révolutionnaire en Ukraine, dans le moment présent, et quiconque pense et réfléchit dans le monde sur l’Ukraine, qui est notre, ont quelques petites choses à dire.

D’abord, que la vraie et première urgence, c’est de faire payer les oligarques, de droite, de gauche, de nulle part, russophiles, europhiles, américanophiles, mafieux, et de consacrer ce qu’ils ont volé aux vrais besoins, à la répartition du travail pour tous, à la santé, à l’école, à l’environnement, à la culture.
Ensuite, que ce ne sont pas des élections présidentielles dont le peuple a besoin, car les présidents, on a assez donné. Il faut des élections à tous les niveaux, dans les lieux de travail comme au plan territorial, et à l’échelle du pays, une assemblée constituante avec le temps nécessaire à la formation de vrais partis et au libre débat politique. La vraie condition de la démocratie est que les oligarques rendent gorge : ils sont l’Etat, il faut donc détruire cet Etat, que ce soient les citoyens armés et organisés qui garantissent les élections libres.

La Crimée n’est pas l’Ukraine, mais elle n’est pas non plus la Russie. L’occupation de toute la Crimée par l’armée russe et la menace sur l’ensemble de l’Ukraine appellent la mobilisation des peuples ukrainien, russe, tatar, pour la démocratie partout. La mobilisation de toute la nation ukrainienne n’est possible que par l’égalité des citoyens, quelles que soient leurs origines, leur langue et leur religion. La division fait le jeu de ceux qui veulent asservir l’Ukraine : les oligarques et leurs parrains de Moscou, de Berlin ou de Washington. Une nation ukrainienne unie et déterminée repoussera tout envahisseur.

C’est ainsi que l’on combat le fascisme -et pas en proclamant qu’il est au pouvoir en Ukraine et en lançant des appels affolés à ce sujet, cela, c’est faire à la fois son jeu et celui de l’armée russe. A bas l’antisémitisme, le racisme et l’homophobie : pour une Ukraine démocratique, souveraine et indépendante.

Les partisans du changement social dans toute l’Europe doivent intégrer les exigences de la situation ukrainienne. Ni l’Union Européenne, ni l’union eurasienne, ne sont des unions des peuples par eux-mêmes et pour leurs intérêts et leurs besoins. L’union libre des nations souveraines, égales, fraternelles et émancipées, dans toute l’Europe Russie incluse, voila le programme dont il faut mettre en débat les modalités. Voila le but à atteindre contre l’OTAN aussi bien que contre l’armée russe.
Bien entendu, ces quelques mots ne sont pas une recette et les critiquer pour ce qu’ils ne sont pas serait ridicule. Ils sont une piste.

le 2 mars 2014.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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