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LES IMPOSTEURS

Renversons un instant les tendances historiques et imaginons que des
puissances impérialistes africaines, avec leurs multinationales,
continuent à piller les richesses de l’Europe. Ainsi, dans ce
scénario fictif, la manne que représente le trafic des ports français
et les ressources agroalimentaires de l’hexagone seraient sous le
contrôle, entre autres, du groupe Bollo-traoré et les richesses
minières européennes seraient pillées par le groupe Arev-bacar. Dans
le pays impérialiste africain où serait basé ce groupe, les
dirigeants politiques estimeraient normal d’exploiter ces ressources
pour assurer « l’indépendance énergétique » de leur nation.
Évidemment cela n’irait pas sans des interventions militaires à
répétition sous des prétextes humanitaires, entre autres pour
renverser les chefs d’État à Paris, Berlin, Rome ou Madrid, qui ne
tiennent pas leur pays en main et en plus ont parfois des velléités
d’indépendance. Dans cette hypothèse, le pillage par les firmes
industrielles et financières et les interventions militaires auraient
pour résultat une dégradation économique et sociale, avec comme suite
logique des massacres perpétrés par des milices armées intégristes
chrétiennes et intégristes musulmanes dans les diverses provinces
françaises et à Paris. Certains journalistes africains de bonne foi
feraient remarquer que les populations chrétiennes, musulmanes,
judaïques, athées et peu croyantes vivaient jusqu’alors en France en
relative bonne intelligence. Imaginons qu’actuellement à Roissy, il
existe un campement de plus de 100 000 Français, hommes, femmes et
enfants, sans eau, sans électricité, sans sanitaires et même sans
tentes pour empêcher que ce vaste campement ne perdure, cette foule
étant encadrée par une armée africaine suréquipée, mais les
réfugiés n’étant soignés que par cinq médecins africains de
Médecins Sans Frontières. Imaginons que des centaines d’immigrés
français soient morts noyés au large des côtes africaines parce
qu’ils et elles rêvaient, pour nourrir leur famille, de trouver un
job de nounou, d’ouvrier du bâtiment, de femme de ménage ou
d’agent de sécurité à Dakar ou Abidjan. Ce scénario imaginaire,
en miroir, nous aide à nous mettre à la place d’autres êtres
humains, en l’occurrence africains.

L’État français et les groupes capitalistes français peuvent tout se
permettre en Afrique, sans qu’une « opinion publique » en France
s’en émeuve. Cet État a pu apporter son ferme soutien militaire et
diplomatique à des dictatures ignobles (Mobutu, Bokassa, Habyarimana,
etc.) et être directement impliqués dans le génocide au Rwanda sans
susciter des mouvements importants d’indignation en France. Giscard
d’Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande, de même que les
patrons des groupes Bouygues, Areva, Total, BNP-Paribas, Vinci ou
Bolloré, n’ont pas été traînés devant un tribunal international
pour évaluer leur degré de responsabilité ou de complicité dans des
« crimes contre l’humanité » commis depuis des décennies dans
l’aire d’intervention de la France en Afrique. La fable d’une
République française, patrie des droits de l’Homme, n’envoyant ses
soldats en Afrique que pour des raisons strictement humanitaires,
s’est imposée tranquillement et constamment. Il est clair que le
mépris post-colonial ou l’indifférence à l’égard des peuples
africains en France ont été des facteurs majeurs autorisant toutes les
exactions et tous les pillages, sans que la réputation des grands
patrons pillards et des chefs d’État et ministres français
directement concernés n’en pâtisse. Les versions officielles
relayées par les médias ont brouillé notre perception. Et malgré les
efforts de quelques journalistes, militants et intellectuels, comme par
exemple le regretté François-Xavier Verschade, nous assistons toujours
à ce que Aminata Dramane Traoré et Boubacar Boris Diop ont appelé
dernièrement « La Gloire des imposteurs » en revenant dans leur
correspondance sur la façon dont les médias occidentaux nous ont
« vendu » les interventions françaises en Libye et au Mali
(éd. Philippe Rey, décembre 2013).

Nous devrions éprouver une gêne à nous en tenir à la dénonciation
nécessaire mais insuffisante des agissements de notre impérialisme.
Ce qui manque terriblement, et qu’il nous faut tisser, ce sont des liens
fraternels avec celles et ceux qui en Afrique s’impliquent dans des
luttes syndicales et associatives, s’engagent dans des projets utiles,
pratiquent la solidarité et de vraies formes de démocratie, sans
rester prisonniers des clivages ethniques ou des croyances religieuses
différentes. Ce sont ces femmes et ces hommes-là qu’il faut écouter
et avec qui nous pourrons élaborer ensemble un autre futur pour les
peuples africains comme pour les peuples européens.

NB : tirée de la lettre de notre bord

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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