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Egypte : la journée du 1er juillet 2013

Dans les notes qui suivent, Jacques Chastaing nous fait vivre heure par heure la journée du 1er juillet 2013 en Egypte et nous propose son analyse de la situation.

(photo : devant le palais présidentiel au Caire à 21h30)

Egypte, 1er juillet, 22 h : Explications et récit

Explications :

Avec l’affaiblissement progressif du pouvoir des frères Musulmans sur fond de records historiques de grèves et protestations depuis des mois, puis les manifestations massives du 30 juin contre Morsi et enfin l’ultimatum de ses organisateurs pour que Morsi dégage qui arrivait à échéance mardi 2 juillet à 17 h , faute de quoi, ils appelleraient à une grève générale illimitée et un mouvement de désobéissance civile jusqu’à la chute du régime, l’armée, pour voler au peuple la deuxième révolution qui venait, a décidé de réitérer son coup de janvier 2011, lorsque devant la menace d’une grève générale, elle avait décidé de laisser tomber Moubarak.

Mais il y a plusieurs différences importantes entre aujourd’hui et il y a deux ans.

D’une part Morsi avait été élu et la rue vient de démettre un président élu. Ce qui est quelque chose qui ne s’oublie pas. Moubarak était un dictateur classique avec des élections bidons. Morsi était aussi un dictateur, les élections qui l’ont mené au pouvoir étaient truquées mais beaucoup de gens avaient eu le sentiment de participer à une véritable élection démocratique, en tous cas en comparaison avec ce qui se faisait auparavant. Renverser un président élu par la rue, car même si c’est l’armée qui met la dernière main, c’est le mouvement populaire qui a fait l’essentiel, c’est légitimer la révolution conte les élections. C’est dire : si vos élus ne tiennent pas leurs promesses, vous n’êtes pas obligés d’attendre les prochaines élections, vous pouvez les renverser avant. C’est vous le vrai pouvoir, le peuple, la rue, la révolution. C’est pour ça que les USA sont gênés d’abandonner un président élu. Ils légitimeraient ainsi tout ça. Donc aussi pour ailleurs : partout dans le monde vous pouvez renverser ceux que vous avez élu et qui vous trompent. Ca fait du monde. Et si on pense à la Turquie, le Brésil, la Tunisie, la Bulgarie, le Chili, la Bosnie, la Grèce, l’Espagne, l’Italie et tellement d’autres, ça risque de ne pas tomber dans les oreilles de sourds.

Mais il y autre chose. Contrairement à il y a deux ans, s’il est possible qu’encore bien des égyptiens se fassent des illusions sur l’armée, notamment tous les primo- manifestants qu’on a vu hier, il y en a bien d’autres, des centaines de milliers, qui ont souffert dans leur chair et fait consciemment l’expérience répressive du régime militaire en se battant contre le gouvernement du CSFA au moins d’octobre 2011 à juin 2012. Ils sont férocement hostiles à l’armée et s’en méfient comme de la peste. La marge de manœuvre de l’armée est donc infiniment rétrécie, mise sous la surveillance des meilleurs militants de la révolution. Si l’armée prend le pouvoir, à chaque faux pas, elle sera la cible de leurs critiques et attaques. Et les soldats tous comme les policiers sont beaucoup moins sûrs pour les généraux qu’il y a deux ans. Il est fort probable que s’il leur faut à nouveau réprimer un peuple qui lutte, ils pourraient ne plus l’accepter. Et il n’y aura plus la religion pour aider le sabre. En tous cas, beaucoup moins.Or le prochain gouvernement, provisoire ou pas, militaire ou pas, devra faire face aux multiples luttes économiques, qui ont parsemé les premiers mois de 2013 et qui continueront, voire probablement s’amplifieront. Car si on renverse un gouvernement, beaucoup se diront probablement c’est pour qu’il change quelque chose ; la faim n’a pas de patience et la situation économique se détériore très rapidement.

S’il y a un pouvoir militaire, ce risque bien d’être un colosse aux pieds d’argile et si l’armée s’écroule après le "goupillon", il n’y a plus rien pour protéger les possédants et leurs propriétés.

C’est pourquoi, indépendamment de leurs calculs, ce serait important que dès aujourd’hui, les gens se saisissent de la rue, des places et demain dès 17 H des palais présidentiels, des gouvernorats, des municipalités... chassent les frères mais aussi les Felloul, avant l’armée, avant la fin de l’ultimatum de l’armée, pour le "pain, la justice sociale et la liberté".

On chante et danse partout, dans les rues, le métro, les bus, sur les balcons...La TV d’Etat, aux mains des militaires, ne cesse de passer des messages et images anti Morsi. Hier c’était pour Morsi. Beaucoup de femmes dans les rues, heureuses d’être débarrassées de la tutelle islamiste

Egypte, 1er juillet, 21 H, Immense fête populaire et...

Partout dans les rues du Caire, les gens descendent dans la rue, se congratulent, s’embrassent et dansent. Il y a encore plus de monde dans les rues qu’hier. Reste-t-il des gens dans les immeubles ? Pour eux, c’est quasi fait, Morsi est "dégagé". En tous cas, le compte à rebours a commencé. Peut-être a-t-il également commencé pour les autres dictateurs en place de la région mais dans un autre timing ?
Même immense joie que lors de la chute de Moubarak, mais cette fois beaucoup sont avertis et ont bien l’intention de ne pas se laisser faire par l’armée. Des chants certes, "l’armée est le peuple sont une seule main" mais aussi "il partira nous resterons"...Avec 40% des égyptiens en dessous de la ligne de pauvreté, les hausses de prix, les coupures de courant et d’eau, la pénurie d’essence, des milliers de grèves en quelques mois sur ces sujets, tout nouveau gouvernement devra commencer par régler ça et toute réelle démocratie ne peut se faire sans démocratie économique. Hui députés viennent de démissionner. Tamarod, qui a initié la pétition de 22 millions de signatures contre Morsi qui a débouché sur la journée d’hier, vient de dire que la déclaration de l’armée couronne le mouvement du peuple, déclare que Morsi n’est plus président et donc que le peuple doit occuper lui-même les deux palais présidentiels à partir de demain mardi 2 juillet à 17 h 00.

En même temps Tamarod demande des élections présidentielles anticipées et un gouvernement technocratique de transition présidé par le président de la Haute Cour Constitutionnelle et le Conseil National de Sécurité (l’armée). Le parti al Nour (salafiste) vient de dire qu’il avait neutre pendant les manifestations d’hier et que la déclaration de l’armée était ambiguë et ne protégeait pas le peuple d’une possibilité de dictature militaire. Des dirigeants des Frères Musulmans seraient en train de demander l’asile politique en Europe ? Le siège du gouvernorat de Kafr el-Sheikh vient d’être saccagé par la foule mobilisée, le gouverneur, Frère Musulmans, s’est enfui. Le siège du parti islamiste Wasat, incendié. Manifestations géantes partout en Egypte. L’armée s’est emparé du siège du gouvernorat de Fayoum et a arrêté le gouverneur.

19 h 00, la foule place Tahrir et devant le palais présidentiel à Héliopolis où les policiers agitent leur carton rouge, "dégage Morsi"

20 h 30, devant le palais présidentiel, la foule à perte de vue. Déjà plus de 17 millions disent les commentateur

Les pro Morsi à Rabaa. Un conseiller de Morsi a déclaré publiquement "c’est un coup d’Etat militaire". Plusieurs groupes islamistes appellent les musulmans à descendre dans la rue après la prière pour montrer à l’armée qui est le peuple. Les Frères Musulmans appeleraient à des manifestations de masse partout contre le coup d’Etat.

Egypte, 1er juillet, 19 h 00, coup d’Etat militaire et manifestations de masse

Les gens dansent sur la place Tahrir, les hélicoptères militaires passent très bas avec d’immenses drapeaux égyptiens et des ballons et les pilotes saluent la foule, les gens hurlent leur joie et crient maintenant "le peuple et l’arme sont une seule main", la place et les rues devant le palais présidentiel sont également pleines de gens dont certains demandent à l’armée d’intervenir tout de suite pas dans 48 H. Mais ce n’est pas parce que la foule applaudit au soutien de l’armée qu’elle souhaite un retour au pouvoir de l’armée et un régime anti-démocratique. De grosses manifestations commencent à Mahalla, Sharqeya, Port Saïd, Monofeya et d’autres villes. Il semblerait que des troupes de l’armée se soient saisies de l’aéroport, où ils ont arrêté des dirigeants des Frères Musulmans qui fuyaient, et de la TV d’Etat. La maison du multi milliardaire et véritable homme fort des Frères Musulmans, Kairat al-Shaker a été brûlée par la population pendant que ses gardes du corps ont été arrêtés par l’armée. Le ministère de l’intérieur déclare qu’il ne prendra aucune mesure contre les policiers qui manifesteront. Un compte à rebours de 48 h commence à s’égrener sur certaines télés privées. 10 ministres ont démissionné, les gouverneurs de Damiette et Ismailiya également. Tamarod annonce qu’il ne participera pas aux négociations entre partis demandées par l’armée pour trouver une solution à la demande du peuple. Les procureurs viennent de demander au procureur général de démissionner. Des annonces de meetings et conférences de presse des partis se multiplient ce soir. Des rumeurs disent que Morsi proposera ce soir un référendum "dois-je rester ou partir ?"

Des pro Morsi commencent à manifester sur la place Rabaa au Caire. Ils crient "on n’a pas peur, jamais le peuple n’acceptera la dictature de l’armée"

Egypte, 1er juillet, 18 h 00

A 18 h 00 place Tahrir, la place est pleine, il semble qu’il y ait encore plus de monde, si c’est possible que dimanche. La foule est ravie de la déclaration de l’armée, mais ne semble pas vouloir laisser carte blanche à l’armée.

Egypte, 1er juillet, 18 h 00 : Course de vitesse entre le peuple et l’armée pour prendre le pouvoir

Dans une déclaration du CSFA ( Conseil Supérieur des Forces Armées) lue par le ministre de la défense Sissi, l’armée déclare son soutien aux manifestations du 30 juin, demande au régime de Morsi d’entendre le peuple et lui donne 48 H pour lui donner satisfaction faute de quoi, le CSFA mettrait en place une feuille de route pour prendre le pouvoir avec d’autres forces politiques.

La foule commence à affluer à Tahrir, la plupart hurlent leur joie à l’annonce de la déclaration de l’armée, d’autres pleurent et un certain nombre dit qu’ils ne veulent pas d’un coup d’Etat militaire dans 48 H, fut-il soft, rappelant tous les crimes dont l’armée s’est rendue coupable lorsqu’elle a assumé le pouvoir, de la chute de Moubarak à juin 2012. Le mouvement Tamarod (Rébellion) lié au FSN, appelle à des marches dès maintenant sur le palais Qubba où serait réfugié Morsi pour le renverser. Est-ce une course de vitesse entre la rue et l’armée pour avoir l’initiative de renverser Morsi ? A juste titre pour le peuple qui ne doit pas se placer dans les mains de l’armée. D’ailleurs, bon signe, la place Tahrir ne chante pas "l’armée et le peuple une seule main" mais unanimement "A bas Morsi"

5 ministres viennent de démissionner du cabinet Qandil. La TV d’Etat à Maspéro a déjà fait son coup d’Etat ne cessant de passer des infos sur les manifestations du 30 juin dénonçant Morsi. Une rumeur court, les hommes qui défendaient le siège central des Frères Musulmans au Caire à Moqqatam en tirant à balles sur les manifestants seraient des membres du Hamas. Beaucoup de réactions d’enthousiasme sur les réseaux sociaux maghrébins, tunisiens, algériens, marocains aux manifestations du 30 juin. Vers la contagion au Maghreb ?

Egypte 17 h 00

Il y a deux minutes, déclaration de l’armée : "le CSFA donne 48 h au régime pour donner satisfaction aux demandes du peuple et proposer une feuille de route". Les conf de presse se bousculent, 17 H, Tamarod, Front du 30 juin,... à 21 H, Morsi. Dans la rue la majorité des gens applaudissent, et hurlent leur joie, c’est effectivement un premier succès pour eux. Sur les réseaux sociaux, c’est un déferlement de critiques du coup d’Etat soft de l’armée, maintenant pour certains ou dans 48 H pour d’autres. Que va faire Morsi ? Un gouvernement de transition pour préparer des élections, un référendum ?
Ca s’accélère : quatre ministres du cabinet Hisham Qandil viennent de remettre leur démission : Tourisme, Telecom, Affaires Légales, Environnement. La foule pourrait bien redescendre dans la rue ce soir pour dire sa joie et sa méfiance

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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