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Égypte : la révolution en permanence

Cet article était achevé au moment où les évènements se sont de nouveau accélérés en Egypte. La situation étant en évolution rapide, il est difficile de dire si les événements du 4 décembre, la détermination des manifestants, l’attitude de la police à leur égard et la demi-fuite de Morsi du palais présidentiel, puis le lendemain l’obligation pour le régime d’envoyer les nervis islamistes défendre le palais, marquent un tournant déterminant dans la situation ou une étape de plus dans une évolution plus longue. Nous laissons donc l‘article tel qu’il est en espérant qu’il donnera aux lecteurs quelques pistes pour s’y retrouver.

Il faut dire qu’au delà de l’aspect intéressé bien réel de certains de ces médias, le plus honnête des journalistes ne dispose le plus souvent, pour observer la révolution, que d’une grille de lecture bien limitée. Ce prisme mental qui ne vaut pas que pour l’Égypte mais aussi plus généralement pour le monde arabe, repose sur deux contradictions, d’une part l’opposition islam-laïcité et d’autre part celle qui oppose les Frères Musulmans à l’armée, qui se recouvrent toutes deux plus ou moins partiellement suivant les événements.

Cela occulte le phénomène essentiel, la lutte de classe. En effet, les luttes sociales sont très nombreuses dans ce pays comme dans le monde arabe... et n’ont pas cessé depuis deux ans même si elles n’ont guère suscité l’intérêt de la presse. Or, non seulement leur nombre pèse indirectement au quotidien sur la vie politique du pays et modifie les relations de l’armée aux Frères Musulmans ou de l’islam à la laïcité, mais plus que cela, ces luttes ne portant pas que sur des questions économiques et sociales mais aussi sur des questions politiques, elles menacent toutes les autorités d’un nouveau surgissement révolutionnaire. Et c’est surtout cela, cette dimension politique du mouvement social, même si ce dernier n’a pas encore une conscience claire de lui-même, qui pose de plus en plus problème aux possédants comme aux autorité du pays au fur et à mesure que les illusions démocratiques ou religieuses s’estompent et qui est la cause de cette fébrilité et de ces très nombreux retournements de situation au sommet depuis 6 mois.

Un nombre record de grèves, sit-in, manifestations, blocages de rues et de voies ferrées, actes de désobéissance civile, occupations de lieux et bâtiments publics, affrontements avec la police... avec comme point commun politique de "dégager tous les petits Moubarak"

Les autorités ont recensé 2 000 grèves sur les deux derniers mois (septembre et octobre) dont, pour ce qui a été comptabilisé par le Centre Égyptien pour les Droits Économiques et Sociaux, 300 grèves et manifestations dans la seule première moitié de septembre. Et cela alors que le syndicat officiel avait promis de suspendre les grèves cette année 2012 et que celles-ci ont été lourdement criminalisées par le pouvoir avec des peines de prison sévères et des amendes pouvant aller jusqu’à 50 000 euros !

Mais rien n’y fait, les grèves ne cessent pas. Au contraire même, par vagues successives, elles s’amplifient. Le nombre de grèves qui ont marqué les deux ans de la révolution est le plus important de toute l’histoire de l’Égypte et la vague de cet automne/hiver 2012 en est probablement une des plus conséquentes.

Il serait trop long ici de détailler toutes ces grèves , mais elles touchent toutes les professions, tous les milieux, des mineurs d’or aux magistrats en passant par les étudiants ou les ouvriers agricoles. Elles sont souvent partielles, locales, quelque fois généralisées à toute une profession et illimitées comme celle des médecins du secteur public qui a commencé le 1er octobre et qui dure toujours, et parfois encore, menacent de prendre un caractère de grève générale, sans toutefois n’avoir jamais atteint ce palier. Cependant, rappelons-le, c’est cette menace de grève générale en février 2011, qui dans le cadre de la révolution de janvier 2011, a fait que l’armée a décidé d’abandonner Moubarak et qui a occasionné sa chute. Ces grèves exigent le plus souvent des augmentations de salaires, l’embauche des précaires, parfois la nationalisation, mais surtout très souvent aussi, que les directeurs d’usines, de bureaux, de sites ou du services, voire toute la direction, à tous les niveaux, soient "dégagés". Ainsi les employés du métro du Caire viennent tout juste d’obtenir en ce mois de novembre le limogeage de leur directeur. Ainsi les salariés des entreprises sous commandement militaire (l’armée possède de 20 à 40% de l’économie) exigent que plus aucun officier ne participe à aucune instance de direction quelle qu’elle soit. Bref, les salariés veulent compléter la révolution de janvier 2011 qui avait "dégagé" Moubarak en dégageant cette fois tous les petits Moubarak, de tous les types, tous les échelons et de tous les secteurs aussi bien de l’administration publique que du privé.

Ce qui s’appellerait, si ça se faisait ensemble et au même moment, une deuxième révolution, sociale celle-là.
Or ces grèves ne font pas que durer. Au fil du temps, elles se transforment. Elles construisent leurs organisations et font naître une nouvelle génération de militants ouvriers. On est ainsi passé de 4 syndicats indépendants du pouvoir avant la chute de Moubarak à 800 aujourd’hui regroupant plus de 3 millions de salariés. Sans quasiment aucun droit syndical, risquant leur emploi mais aussi la prison ou la vie, les militants se forment dans le feu de l’action, comprenant rapidement qu’ils ne se heurtent pas qu’à leur propre patron mais à l’État, tout en se frottant aux autres classes sociales.

La situation les rend de plus en plus disponibles pour une conscience politique, même si l’État a interdit très rapidement tout organisation construite sur un fondement de classe, un peu comme la loi Le Chapelier en 1791 lors de la révolution française. Déjà aux présidentielles de juin 2012, ce mouvement ouvrier présentait deux candidats pendant que le candidat socialiste (nassérien) surprenait tout le monde en faisant le meilleur résultat de tous les candidats dans les grandes villes et les quartiers populaires jadis acquis aux islamistes. Il ne fait pas de doute que cette nouvelle génération de jeunes militants ouvriers révolutionnaires inquiète le pouvoir qui comprend bien que le socialisme nassérien n’est qu’une étape. On voit une des expressions de cette politisation, de ce "parti" naissant, dans la transformation des supporteurs Ultra des clubs de foot en fer de lance et protecteurs de la révolution au nom des travailleurs qui leur servent de référence. Ils ont ainsi formé un nouveau parti des "Ultras de la place Tahrir", féroces ennemis de l’armée et des Frères Musulmans, acclamés partout où ils se présentent.

Dans une situation où la moindre des choses échauffe les esprits, le peuple est disponible pour des évolutions rapides. Si jusqu’à présent la question démocratique a tenu le devant de la scène révolutionnaire, aujourd’hui, pour la majorité des égyptiens, peu importe la forme du régime, parlementaire, présidentiel, civil ou théocratique... ils s’en fichent. Ils voient la corruption partout et sont d’abord anxieux de la quête de leur gagne-pain, d’une vie digne et d’une justice sociale pour laquelle ils ont payé de leur vie.

Et c’est cela, cette marche plus ou moins consciente vers une deuxième révolution que les gardiens de l’ordre ne peuvent pour le moment pas enrayer, qui pose problème aux autorités politiques, aux défenseurs de la propriété, que ce soit sous leur forme séculière ou régulière.C’est cela qui est la cause des tensions qui s’expriment aujourd’hui entre l’armée, le pouvoir judiciaire ou les Frères Musulmans.

Après l’échec de l’armée à briser la colère sociale, les Frères Musulmans utilisent la religion et les attaques contre le pouvoir judiciaire comme tentatives de la contrôler et la dériver

La poussée populaire

En juin 2012, avant les présidentielles, malgré la répression farouche conduite par les militaires pendant des mois – 12 000 arrestations - les grèves et manifestations ont continué de plus belle et ont commencé à trouver une expression idéologique à défaut d’être encore politique

En effet, les élections présidentielles de juin avaient révélé cette tendance par le résultat de H.Sabbahi, socialiste révolutionnaire nassérien, arrivé troisième, et premier dans les quartiers populaires et les grandes villes malgré les fraudes massives . Au travers du vote Sabbahi et de 40% des voix pour les différents candidats révolutionnaires, les égyptiens confirmaient leur choix de la révolution, du "pain" et de la justice sociale. Le vote islamiste, lui, s’écroulait de 70% aux législatives de l’hiver 2011 à 25% pour les Frères Musulmans à ces présidentielles.

Pour tenter d’arrêter ce mouvement vers la politisation, les militaires tentèrent un coup d’État fin juin afin d’effacer l’impact de ce premier tour aux présidentielles. Mais craignant, au vu des réactions de la rue, de déclencher une deuxième insurrection populaire, ils n’osèrent pas aller jusqu’au bout. Il ne restait au sabre qu’à laisser le pouvoir au "goupillon". Le 12 août, les Frères Musulmans dont un représentant, Morsi avait accédé à la présidence, en complicité avec l’armée, limogèrent quelques ministres-généraux, donnant l’impression en faisant retourner l’armée dans les casernes, de satisfaire aux exigences populaires qui réclamaient depuis des mois la mise à bas du régime militaire. Ils empêchaient ainsi la jonction du mouvement populaire et des révolutionnaires qu’ils craignaient voir le 24 août, jour d’une manifestation massive annoncée pour faire tomber le pouvoir islamico-militaire. Mais ce n’était qu’un sursis. Le mouvement social redoublant d’énergie en septembre, le pouvoir a tenté alors le dérivatif religieux au travers de quelques imams, lançant la campagne contre le film "l’innocence des Musulmans". Mais la manœuvre a fait long-feu n’entraînant que quelques milliers de manifestants, pourtant relayés avec gourmandise par les médias occidentaux. Le nouveau pouvoir des Frères Musulmans semblait déjà grandement déconsidéré et le dérivatif religieux usé.

En effet, le 9 octobre, une manifestation célébrait l’alliance coptes-musulmans contre la haine religieuse. Le 10, les "Ultra" occupaient les locaux de la ligue de foot pour réclamer la démission de leurs dirigeants corrompus, le 11 marchaient sur le palais présidentiel afin d’exiger justice pour 70 de leurs membres assassinés et s’associaient à l’appel de 13 organisations socialistes, ouvrières, démocrates ou libérales à manifester le 12 octobre pour demander des comptes au gouvernement après 100 jours de pouvoir. Pour tenter de freiner ce mouvement, le président Morsi, amnistiait le 8 les personnes arrêtées pour la défense de la révolution avant juin 2012. Le 10, les Frères Musulmans se saisissaient de l’acquittement des responsables du clan Moubarak de la bataille dite des chameaux afin de détourner la colère contre les responsables de l’ancien régime acquittés, en appelant eux aussi à manifester le 12 pendant que Morsi tentait de "démissionner" le procureur général d’Égypte proche de Moubarak. Mais le 12, les Frères Musulmans étaient chassés de la place Tahrir par les manifestants à coups de pierres et les ouvriers de l’immense entreprise de céramique Cléopatra de Sokhna, bloquaient leur usine en se saisissant d’Abul Enein, le directeur et aussi le financier de la bataille des chameaux, pour faire justice eux-mêmes. La réponse sociale à la démagogie des Frères.
Le 18 novembre, en mémoire des 45 manifestants tués et des 1500 blessés un an auparavant notamment rue Mohamed Mahmoud, lorsque le peuple égyptien s’était opposé dans la rue à une première tentative de coup d’Etat constitutionnel de l’armée, des milliers de manifestants reprenaient le chemin de la rue Mohamed Mahmoud et tentaient d’en enlever les énormes blocs de béton qui la barrent afin de bloquer l’accès au ministère de l’intérieur. Comme un an auparavant, les affrontements recommençaient mais cette fois avec des forces policières aux ordres des Frères Musulmans. L’histoire semblait se répéter, mais il n’y avait plus en novembre 2012 le dérivatif électoral des législatives comme en novembre 2011, ni non plus, ce qui lui était lié, la perspective d’une accession au pouvoir par des représentants que beaucoup espéraient honnêtes, les Frères Musulmans.

La démagogie contre le pouvoir judiciaire et le décret présidentiel

Alors qu’on comptait déjà des centaines de blessés dans les affrontements rue Mohamed Mahmoud et alentour, sur fond de ces mouvements sociaux incessants, le pouvoir choisit de tenter de reprendre la main et détourner la colère en amplifiant ses attaques contre le pouvoir judiciaire, deuxième cible de la révolution après l’armée de même qu’il avait choisi quelques mois plus tôt la démagogie contre l’armée pour satisfaire en apparence la révolution.
La décision de Morsi de révoquer le Procureur Général Abdel Méguid Mahmoud est intervenue le lendemain du jugement innocentant 24 accusés qui comparaissaient pour leur implication dans la “Bataille des Chameaux” du 2 février 2011. Cette relaxe avait en effet suscité la colère de nombreux Égyptiens, le procureur général avait été accusé d’avoir présenté un dossier à charge quasiment vide. Or, ce procès, en étant l’un des plus médiatisé, a représenté tous ceux intentés contre le camp Moubarak , des responsables du Ministère de l’Intérieur ou des policiers qui se sont presque tous soldés par la relaxe des accusés.
Par exemple les 24 mars 2012, les 13, 17, 22, 30 et 31 mai ou encore, pour le dernier d’entre eux, le 22 novembre où tous les policiers accusés ont été acquittés. A la suite de ce dernier verdict, la mère d’un des manifestants tués éclate en sanglots et déclare “J’étais sûre qu’ils allaient acquitter les accusés. Voyons ce que le Président Morsi va faire”.
Il y avait un risque de jonction des grèves, du mouvement rue Mohamed Mahmoud et des familles de martyrs. Le 22 novembre, à peine quelques heures plus tard, Morsi posait son décret constitutionnel, si contesté aujourd’hui, dont le premier point est :

"1) Toutes les enquêtes sur le meurtre de manifestants ou sur l’utilisation de la violence ou de la brutalité à l’égard des manifestants seront reconduites. Les responsables politiques et exécutifs de l’ancien régime qui sont impliqués dans ces cas seront rejugés, conformément à la Loi sur la protection de la révolution et d’autres lois".

Par la suite, dans sa déclaration constitutionnelle, Morsi, répondant toujours à une forte demande de la révolution, promet des pensions complémentaires à tous ceux, et leurs familles, qui ont été grièvement blessés pendant les 18 jours de la révolution et les affrontements ultérieurs jusqu’en juin ou de tout autre événement approuvé par le Conseil national pour le soin des familles des martyrs.

Enfin il énonce la révocation du Procureur général. Pour être sûr du soutien de l’armée, il déclare également que la main mise de l’armée sur l’économie ne sera pas remise en cause, qu’il n’y aura aucun contrôle possible des civils sur les militaires et que le ministère de la défense sera réservé à un général.
Mais devant le gouvernement, il y a une autre difficulté représentée par la Cour Constitutionnelle. Celle-ci a en effet dissous en Avril 2012 la première Assemblée constituante largement dominée par les islamistes puis dissous à nouveau en juin le Parlement à majorité islamiste. Et des rumeurs insistantes faisaient état d’une prochaine dissolution par cette même Cour du Sénat à majorité islamiste mais élu avec une faible participation de 10%, puis, une invalidation de la deuxième Assemblée constituante désignée en juin 2012 et qui devait rendre son projet de Constitution avant le 1er décembre.

A plusieurs reprises, cette Assemblée constituante a été menacée par la Cour constitutionnelle car elle a été nommée par les membres d’un parlement qui a été jugé lui-même inconstitutionnel. Or début novembre, ses représentants coptes avaient claqué la porte avec plusieurs libéraux. Ils accusaient les islamistes de vouloir proposer une Constitution sans réelle concertation et avec de trop nombreuses références à l’Islam. Le 22 novembre, il n’y a plus que des islamistes dans l’Assemblée constituante. Le pouvoir était à la merci de la Cour constitutionnelle. Et si la Cour dissolvait l’Assemblée constituante, la situation sera complètement bloquée pour les islamistes, puisqu’il n’y a plus de députés pour nommer de nouveaux membres de la Constitution et qu’on attend d’avoir une constitution pour organiser de nouvelles élections parlementaires.

C’est pour empêcher la Cour constitutionnelle d’interférer dans cette décision que Morsi a publié le point 2 de son décret constitutionnel qui provoque tant de colère. “Aucune des déclarations constitutionnelles, lois et décrets pris depuis que le Président Morsi a pris le pouvoir le 30 Juin 2012 ne peuvent être portés en appel ou révoqués par toute personne ou un organisme politique ou gouvernemental jusqu’à ce qu’une nouvelle constitution ait été ratifiée et un nouveau parlement élu.

De même, il exclut que le Sénat et l’Assemblée constituante puissent être dissous par la Haute Cour. Face à l’échéance du 1er décembre, l’Assemblée constituante finalise la rédaction de la constitution et la soumet au vote interne jeudi 29 novembre puis annonce un référendum dans la quinzaine suivante, le 15 décembre.

Résistance du pouvoir judiciaire et de la révolution

Mais le gouvernement islamiste est tombé sur un nouvel os. Dès le lendemain du décret présidentiel, les manifestations de colère contre ce coup de force viennent s’ajouter aux manifestants de la rue Mohamed Mahmoud et ne cesseront pas jusqu’au 4 décembre, date à laquelle nous écrivons. Les manifestations quotidiennes rassemblent parfois jusqu’au million de manifestants dans toute l’Égypte, en particulier les 27 novembre et 1er décembre. Le 27 novembre, dans toutes les villes d’Egypte, les manifestants accusent Morsi d’une nouvelle volonté de dictature. Il est conspué, assimilé à un fasciste, affublé de croix gammées, caricaturé sous les traits de « Morsilini », de nombreux locaux des Frères Musulmans sont attaqués et brûlés, un membre de la confrérie est même tué, en même temps que les premiers slogans de la révolution réapparaissent, "pain, justice sociale et liberté" et accompagnent la tonalité dominante de ces premières journées « Morsi dégage ». La place Tahrir est à nouveau occupée dans une ambiance de fête, de joie retrouvée et vibre comme aux plus fortes journées de janvier 2011.

Il faut dire que le pouvoir judiciaire n’est pas qu’inféodé au camp Moubarak.

Bien sûr, certains des hauts magistrats le sont sans aucun doute et le procureur général est l’un d’entre eux. Mais les juges en général ne sont pas que cela et n’ont pas que cette réputation. Bien d’autres juges ont mené courageusement depuis les années 1980 un combat pour l’indépendance du pouvoir judiciaire contre le pouvoir politique et Moubarak. De 2000 à 2008 par exemple, ils ont présidé l’instance la plus représentative de cette profession "le club des Juges", qui s’est fait particulièrement connaître en participant autour de 2005 aux initiatives de "kifaya" ("ça suffit"), le mouvement qui animait à ce moment la contestation démocratique de la dictature et dont bien des membres sont des figures aujourd’hui du mouvement démocratique révolutionnaire. De plus les juges en Égypte, dans ce pays où il n’y a guère d’Etat social, ont un poids bien plus élevé qu’ici du fait qu’il n’y a guère d’autre recours que la justice en cas de difficulté ou de litige.

Ainsi le symbole de l’indépendance du système judiciaire à l’égard du pouvoir politique, qu’il fut de Moubarak hier ou de Morsi aujourd’hui, et les juges qui le défendent, représentent aussi une part de la révolution démocratique. Morsi, en se mettant au dessus du pouvoir judiciaire par son décret, ne faisait pas qu’attaquer la justice aux ordres de Moubarak, il insultait aussi l’indépendance judiciaire, faisait porter un doute sur l’honnêteté de ses attaques contre le clan Moubarak et devenait ainsi aux yeux de beaucoup un apprenti dictateur. Or s’il y a bien une chose dont ne veulent plus les égyptiens aujourd’hui, c’est une nouvelle dictature, revenir en arrière. C’est pourquoi, on pouvait voir de nombreuses femmes voilées et des imams participer aussi aux manifestations anti-Morsi, anti Frères Musulmans, aux cris de "Morsi dégage", « A bas le nouveau pharaon ».

En réponse au décret présidentiel, la grande majorité des juges a dés lors appelé à la grève illimitée des cours de justice. La résistance des juges a immédiatement trouvé un écho populaire. Il fut notable d’abord dans tout le milieu judiciaire, avocats et étudiants en droit, les cours de justice se mettant très largement en grève. Puis aussi chez les artistes ou dans la presse dont on vit des cortèges professionnels les 27 et 1er décembre. La presse se sentait elle aussi tout particulièrement menacée par l’attaque contre l’indépendance du système judiciaire, y voyant l’annonce de la fin de l’indépendance de la presse si chèrement acquise en janvier 2011 et qu’un harcèlement policier et judiciaire de la part des islamistes mettait à mal depuis juin 2012. Il en allait de même pour les artistes sur lesquels la censure moyen-âgeuse des islamistes avait commencé a provoqué l’interdiction d’un certain nombre de leurs œuvres. Aussi la presse annonçait une grève de toute la profession pour le mardi 4 décembre. Enfin l’écho de la fronde des juges fut plus largement entendu par tous ceux à qui la dictature fait horreur à commencer par les "Ultras" dont le cortège fut spécialement applaudi le 27 novembre et enfin tous ceux dans les classes populaires dont les 100 jours de Morsi avaient prouvé qu’ils ne ferait rien pour elles sinon leur envoyer sa police lors de leurs grèves et manifestations pour un emploi ou des salaires décents. Morsi se mettait également à dos les nouveaux syndicats indépendants, en tentant de reprendre leur contrôle, puis en relançant le syndicat haï de Moubarak, remplaçant simplement ses affidés par des membres des Frères Musulmans et, cerise sur le gâteau, en interdisant l’adhésion des plus de 60 ans aux syndicats ! Aussi le 27 novembre, alors que des affrontements violents opposaient les manifestants d’un côté, la police et les Frères Musulmans de l’autre, dans les rues des grandes villes, la place Tahrir retrouvait en quelque sorte l’ambiance joyeuse, la communion des différentes classes populaires des premiers jours, Morsi ayant réussi à unifier contre lui la révolution sociale et la révolution démocratique. Bien des bourgeois descendaient dans la rue contre l’obscurantisme religieux, alors qu’ils n’y étaient plus retournés depuis les 18 jours de la chute de Moubarak, ne voulant pas encourager à ce moment par leur présence cette révolution sociale grondante qui s’attaquait à leurs revenus et menaçait leur propriété.

La révolution démocratique lâche la révolution sociale, les Frères Musulmans reprennent l’offensive, résurgence du clivage religieux/laïcs

Bien sûr, des partisans du système Moubarak se sont aussi saisi de la situation pour faire de la résistance aux Frères Musulmans et... manifester pour la première fois de leur vie. Tel le président actuel du "Club des Juges" qui avait réussi à en prendre la tête en 2009 contre les juges démocrates. On peut aussi facilement imaginer que bien des membres du PND ( l’ancien parti de Moubarak) ou de l’armée, peu convaincus par la stratégie d’effacement et de soutien du CSFA ( Conseil Supérieur des Forces Armées) aux Frères Musulmans, ont vu une occasion d’affaiblir leurs frères ennemis. On a ainsi pu voir Amr Moussa, ancien ministre de Moubarak et président de la Ligue Arabe, jurer aux côtés du libéral El Baradei et du socialiste nassérien H. Sabbahi (le plus applaudi place Tahrir) , réunis dans un nouveau Front de Salut Public, qu’ils ne quitteraient pas la place Tahrir tant que le décret présidentiel ne serait pas retiré. Les libéraux et socialistes nassériens préféraient au fond l’alliance avec des anciens du régime Moubarak qu’avec ce qu’avait de plus radical dans la révolution réclamant la chute du régime. C’est ce qui permis à Morsi de dire que les manifestants étaient des complices des "feloul" (les partisans de Moubarak).

D’autant plus qu’à part la première journée du 27 novembre où l’irruption populaire avait donné une tonalité sociale et radicale, exigeant clairement la chute du régime et le départ de Morsi, très rapidement toute la presse, bien des intellectuels et artistes ainsi que les responsables politiques libéraux mais aussi les socialistes nassériens et bien d’autres canalisaient le mouvement vers la seule exigence du retrait du décret présidentiel. Ils déclaraient respecter l’élection "démocratique" de Morsi, alors que le mouvement populaire lui, réclamait très nettement la démocratie directe et la mise à bas du gouvernement. La révolution démocratique avait reçu le soutien de la révolution sociale mais l’abandonnait au milieu du gué, perdant alors une grande partie de son élan.

C’est pourquoi, malgré le large soutien de la presse, on assista à un léger recul de participation aux manifestations anti-Morsi du 1er décembre, même si elles étaient toujours importantes, vidées de leur substance la plus populaire et la plus radicale, transformées en manifestations anti-décret. Dés lors également, le caractère anti-Morsi et Frères Musulmans des manifestations ne s’accompagnait plus guère du contenu social pour le "pain et la justice sociale » du 27 novembre. Il faisait surgir par contre en réaction des banderoles proclamant "ni Morsi ni feloul" et provoquait une déclaration de la jeunesse des partis membres du Front de Salut Public où elle affirmait rompre avec ces partis du fait de leur alliance avec les feloul. On pu voir un peu plus tard également un certain nombre de mouvements de démocrates ou socialistes révolutionnaires dénoncer le faux clivage laïc/religieux. Cette différence entre le 27 et le 1er se voyait également par la quasi absence d’affrontements ce jour-là avec la police et les Frères Musulmans et par le rétablissement au premier plan du strict clivage laïcs/religieux.

Les Frères Musulmans rassurés par l’allégeance des dirigeants libéraux à la légitimité électorale de Morsi, rassurés par la rupture de la révolution démocratique avec la révolution sociale donc par cette solidarité de fond entre eux et les les libéraux contre le peuple des grèves, en profitent pour reprendre l’initiative. Ils s’appuient alors sur leur démagogie anti "feloul" pour gagner les faveurs de la population, proposant tout à la fois le 2 décembre une contre manifestation de soutien à Morsi et ses mesures, puis organisant à partir du 3 décembre l’encerclement du siège de la Haute Cour Constitutionnelle pour l’empêcher de siéger et donc de prononcer l’inconstitutionnalité du Sénat, de l’Assemblée Constituante et par là, des décrets Morsi et enfin lancent un appel au peuple à se prononcer par référendum le 15 décembre, pour ou contre le décret présidentiel. Le fond de leur argumentation s’adressant tout à la fois à la révolution au nom de l’épuration des pro-Moubarak du système judiciaire et à la contre révolution par la défense de la bonne marche des affaires du pays bloqué par les feloul et leurs nouveaux alliés du système judiciaire.

De fait, les juges et les libéraux n’avaient plus que le choix d’en appeler à la démocratie directe du peuple, des grèves et des manifestations contre la démocratie indirecte du référendum, sujette à toutes les tricheries des détenteurs d’argent ou de se soumettre. Ils ne choisirent ni l’un ni l’autre.

La Haute cour Constitutionnelle se déclara en grève illimitée tout en refusant de participer à l’organisation du référendum. La fronde des juges continue mais en refusant de s’appuyer sur la force vive du peuple, sur la révolution sociale qui cherche encore son expression politique, elle n’a plus que la force de son inertie et d’un idéal d’indépendance qui peut aussi, après la perte du peuple, lui faire perdre le soutien des hommes d’affaires qui ne veulent pas d’un pays bloqué institutionnellement. L’enjeu de la situation au sommet est de savoir si pour ces derniers – et les américains – le meilleur moyen de faire cesser les troubles est d’abandonner le pouvoir déliquescent des Frères Musulmans ou de les aider à réprimer les manifestations.

C’est pourquoi, appuyé sur cette fronde judiciaire, le Front de Salut Public des libéraux et des socialistes nassériens, choisissait une solution intermédiaire en appelant à une marche le 4 décembre sur le palais présidentiel à Héliopolis pour interpeller le président par un "retire le décret sinon retire-toi" tout en déniant toute légitimité au référendum de Morsi. En refusant à juste titre de jouer ce jeu électoral, le Front donnait ainsi la primauté à la rue, appuyant par là les mouvements démocrates et socialistes les plus radicaux. Ils parlaient toujours de faire reculer Morsi sur le décret, pas de le renverser mais en même temps c’était la première fois que le peuple était appelé à marcher sur le palais présidentiel. L’ensemble fit que tous les révolutionnaires qui souhaitent la chute du régime ne s’y sont pas trompé. Ils se sont emparés de l’appel au 4 décembre, le refus du référendum et la marche sur le palais, pour donner encore plus de force à ce que signifie le peuple de la rue depuis un certain temps, la chute du régime. Le 4 décembre, en forçant par leur courage les premiers cordons policiers devant le palais présidentiel et en obligeant Morsi à une demi-fuite honteuse, ils ont montré que le président n’avait plus ni le soutien populaire ni même peut-être celui d’une bonne partie de l’appareil d’État qui sembla assez timoré ce jour-là.

Les manifestants du 4 décembre ont à nouveau redonné l’initiative à l’opposition et à la démocratie directe de la rue. Bien sûr, Morsi tente de s’accrocher à la légitimité électorale du référendum du 15 décembre mais ce dernier, au vu de l’ambiance actuelle, pourrait être victime, plus que de l’abstention, d’un boycott actif et massif qui le rende sinon impossible tout au moins totalement illégitime. En effet, l’opposition libérale et démocratique, un peu comme si elle entrevoyait la chute possible du régime des Frères Musulmans – en tous cas son affaiblissement fatal - et par là sa propre accession prochaine aux responsabilités, tout en ne craignant pas trop encore le camp social en en constatant l’immaturité politique, continue à appeler non seulement au boycott du référendum mais une nouvelle fois à la légitimité de la démocratie directe par une grande manifestation le 7 décembre. Elle présente cette manifestation comme le dernier avertissement pour retirer le décret, celle du "carton rouge". Elle s’adresse tout à la fois à la rue et au sens des responsabilités des notables, laissant entendre et menaçant que si Morsi s’entêtait, il porterait la responsabilité de sa chute par la rue et de toutes les conséquences que ça aurait...

Exiger le retrait du décret présidentiel, faire tomber le régime ou dégager tous les petits Moubarak

Si le régime des Frères Musulmans tombe dans la période qui vient au profit des libéraux appuyés sur les démocrates, on peut en imaginer toutes les conséquences au niveau régional avec ses répercussions en Tunisie qui est en train de prendre le même chemin, l’ébranlement de l’ Arabie Saoudite, de la religion ailleurs, etc... D’autant plus qu’il n’en restera pas moins que le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra et ne voudra pas plus que les précédents, satisfaire les revendications sociales des classes populaires. La révolution continuera sa marche en avant.
Et, avant d’imaginer d’éventuels retournements d’alliance comme en juin 1848, il reste du temps.

Or les grandes dates de la révolution se sont bâties depuis deux ans autour de mouvements sociaux, à commencer par la chute de Moubarak elle-même. Et bien qu’une grande partie des grèves porte une expression politique forte depuis longtemps de compléter la révolution de 2011 en "dégageant" à tous les niveaux de l’État et l’économie tous les petits Moubarak, ce sont principalement les objectifs démocratiques, liberté d’expression, de la presse, élections, constitution... qui ont pris jusque là le devant de la scène politique.
Aujourd’hui, la poussée sociale se fait plus pressente car d’une part les illusions démocratiques et religieuses se sont en partie envolées, d’autre part parce que ses militants ont changé.

Le peuple qui avait cru un temps dans l’armée, a rompu psychologiquement et politiquement avec elle 9 octobre 2011, lors de massacres de coptes à Maspéro, devant le siège de la Télévision. Il a alors mis sa confiance dans la démocratie électorale représentative et les partis islamistes qui lui paraissaient, plus que les autres, porter des valeurs morales d’honnêteté. Mais avec des manifestations, grèves et luttes qui n’ont jamais cessé, une nouvelle confédération syndicale de 3 millions de membres, des collectifs multiples, des associations de cinéastes, vidéastes, artistes... qui ont modifié le paysage psychologique, médiatique, intellectuel et politique du pays, du 25 janvier au 11 février 2012, la partie la plus consciente du peuple rompait, lors de mouvements encore plus importants qu’un an auparavant, avec ses illusions sur la démocratie représentative et l’islam politique. Ce que les manifestations du 27 novembre et 4 décembre 2012 illustraient encore une fois.

Parallèlement, une nouvelle génération de jeunes militants est apparue, issue des classes pauvres, des quartiers populaires, des usines, de certains cercles ouvriers syndicaux les plus avancés mais aussi des milieux étudiants et lycéens, cherchant tous dans le programme socialiste les outils intellectuels d’une deuxième révolution. Cela se vit en juin 2012 dans le succès électoral du socialiste nassérien H.Sabbahi, véritable vainqueur politique de ce scrutin.
Un vote "socialiste", une exigence politique des grèves à "dégager les petits Moubarak" à tous les niveaux, une avant-garde cherchant les voies d’une deuxième révolution, le chaos politique, ceux d’en bas qui ne veulent plus et ceux d’en haut qui ne peuvent plus, c’est le germe et les outils d’une marche vers le pouvoir populaire. L’enjeu se trouve donc dans la capacité des militants ouvriers, étudiants, intellectuels, Ultra et socialistes révolutionnaires à non seulement le proclamer mais donner à cet objectif une politique au quotidien. Au delà de la chute du régime, cela signifie aujourd’hui, vouloir se faire le porte parole de l’exigence populaire à dégager tous les petits Moubarak pour ne pas en laisser la seule démagogie frauduleuse aux Frères Musulmans. Cela veut dire appeler à la construction de collectifs populaires, à tous les niveaux, nationaux et locaux, visant à donner de la visibilité, de l’efficacité et de la force à cette revendication populaire d’une deuxième révolution. On comprend bien qu’une telle politique porte en elle au travers de ces collectifs ses propres organes de pouvoir populaire alors que la machine de l’État commence à se gripper à tous les niveaux. Et on voit à ce qui se passe en Tunisie en cette fin novembre où les manifestants associent leurs revendications économiques pour l’emploi à celles, politiques, de dégager les gouverneurs (entre autres) comme ils viennent de le faire à Sidi Bouzid ou qu’ils l’exigent à Siliana, qu’il ne s’agit pas que d’une particularité égyptienne, mais des exigences actuelles de la révolution sociale cherchant sa voie dans les bouleversements arabes.

Jacques Chastaing le 5 décembre 2012

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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