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Après les élections du 17 juin : quelques notes sur la Grèce

Soulagement pour ceux qui, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Grèce, à Bruxelles, Paris, Londres, New-York, les « marchés financiers », les « 1% », sont du côté de la perpétuation à tout prix du système capitaliste mortifère : ils ont eu très peur : peur que Syriza ( Coalition de la Gauche radicale) n’arrive en tête des élections législatives du 17 juin et ne constitue un gouvernement remettant en cause les mesures d’austérité et de guerre sociale imposées depuis maintenant trois ans à la population grecque, peur que la rébellion grecque (voir notre article La rébellion grecque dans Carré rouge n° 46) ne prenne appui sur un tel gouvernement pour persister dans son refus de la destruction sociale, au risque de créer un effet de contagion dans les autres pays européens.

Comme l’écrit l’historien et ethnologue Panagiotyis Grigoriou depuis Athènes sur son blog en français, dans une approche vivante de la société grecque et loin des papiers convenus des politologues professionnels ou amateurs :

« Chez les hyper-riches du pays on fait la fête, car selon mes sources indirectes mais fiables, chez ces couches sociales, la perspective probable SYRIZA a provoqué une vraie panique. Ce n’est pas parce que Alexis Tsipras instaurerait les « Soviets des Cyclades » entre Syros et Naxos, non, pas du tout. Néanmoins, SYRIZA est la seule formation politique (parmi celles qui souhaitent gouverner), qui par une certaine force morale (à vérifier évidemment si jamais...), capable à mettre un terme, ou au moins à réduire la portée de l’imbrication mafieuse entre l’administration, le vieux bipartisme, les intérêts des « entrepreneurs exclusifs » dans le BTP, la marine marchande, l’église, la presse, le commerce des armes et évidemment, le haut patronage allemand et autre de la baronnie.
Ce soir ils peuvent être soulagés tous. Le nouveau « gouvernement » comporte des représentants de tout ce petit monde avec un avantage clair, accordé aux banquiers. Le ministre des finances est un banquier Vassilis Rapanos, un ex-conseiller du Premier ministre Simitis, et co-architecte comme Papadémos de l’entrée de la Grèce dans la zone euro, « le banquier Vassilis Rapanos, 65 ans, un vieux routier de la gestion économique grecque, proche des socialistes, a obtenu le poste crucial de ministre des finances », souligne Le Monde dans son édition électronique jeudi soir. Le secrétaire d’État à la Marine, Georges Vernicos, est le PDG de Vernicos Yachts, plus quelques universitaires proposés par la « Gauche » Démocratique pour la poudre sur le gâteau »
http://greekcrisisnow.blogspot.fr/2012/06/la-queue-du-diable.html

Leur peur panique est explicable :
« Les résultats des élections du 6 mai[1er tour des élections législatives grecques] ont laissé pressentir pour la société grecque, sa sortie possible du coma politique des trente dernières années. Les stéréotypes des « alternances » politiques dont la gestion des « affaires communes », la rhétorique stérile, y compris celle située à gauche, ainsi que les pratiques y afférentes, ont perdu l’essentiel de leur légitimation aux yeux de l’opinion. Sinon, comment expliquer cette mobilisation et orchestration de la peur dans l’argumentaire pré-électoral, et les interventions extérieures, dont la plus tragique et cynique, fut celle du Président français, (nous) incitant à voter en faveur du sinistre conglomérat, de la droite et de l’extrême droite populiste, car il ne faut perdre de vue que le parti du populiste Samaras s’est renforcé des anciens députés, appartenant au défunt LAOS de Karatzaferis » http://greekcrisisnow.blogspot.fr/2012/06/tsiprologies.html

Concernant les résultats chiffrés de ces élections :

-  Il faut commencer par dire (fait assez peu souligné dans les médias afin sans doute de tenter de parer à tout prix de « légitimité » le nouveau gouvernement), que 40% de la population s’est abstenue de voter.

-  Ensuite que 18.35% du corps électoral (29.66% des votants) a voté pour la ND (Nouvelle démocratie de droite) contre 16.63% (26.89% des votants) pour Syriza

-  Ainsi, Syriza (fait également peu souligné dans les médias) a multiplié ses résultats électoraux par 7 entre 2009 et 2012 (il passe de 4,5% à 27% des votants). Il domine dans les tranches d’âge de 18 à 55 ans, chez les chômeurs, dans les grands centres urbains où vit et travaille plus de la moitié de la population grecque et étend son influence en Crête et dans les Cyclades.

-  Le KKE (Parti Communiste grec, resté stalinien dans des proportions anachroniques) subit une défaite historique : il perd la moitié de ses voix et est réduit à un score marginal (4,5%). L’écrasante majorité de ses électeurs transfuges a voté en faveur de Syriza, sanctionnant ainsi sa politique sectaire et de fait sans perspective par rapport aux préoccupations de la population.

-  Le PASOK a enregistré le plus mauvais score de son histoire (12,28%)

-  La Gauche démocratique (DIMAR) récemment constituée par des dissidents sociaux-libéraux de Synaspismos a obtenu 6 ,26%.

-  Les Grecs indépendants (parti nationaliste de droite) : 7,51%

-  0,33% des voix : c’est le score de la coalition anticapitaliste d’extrême-gauche Antarsya qui subit aussi une perte de voix au profit de Syriza.

-  Les néo-nazis de Aube Dorée confirment leur présence au Parlement avec un score de 6.9% (contre 0,5% il y a trois ans). Aube Dorée pratique au grand jour des attaques meurtrières dans la rue contre des immigrés ainsi que des agressions contre des militants de gauche.

Le nouveau gouvernement de coalition formé (jusqu’à quand ?) ND-PASOK et Gauche démocratique pèse 48% des votants soit à peine 29% du corps électoral.

Dans son article du 19 juin 2012 titré Syriza triomphe..et perd les élections. Mais peut-être ce n’est que partie remise… http://alternatifs0726.over-blog.com/article-syriza-triomphe-et-perd-les-elections-107295330.html ,Yorgos Mitralias analyse :
«  Cependant, il serait totalement faux de croire que SYRIZA aura désormais la vie facile, qu’elle peut se prévaloir de la fidélité permanente de ses 2 millions d’électeurs. Au moindre faux pas de sa direction, SYRIZA risque de tout perdre en un temps record car l’écrasante majorité de ses électeurs l’a soutenue non pas pour des raisons « idéologiques » mais pour qu’elle donne -et applique- des solutions radicales à ses problèmes vitaux. C’est pourquoi d’ailleurs, SYRIZA a énormément accéléré sa montée en flèche du moment qu’il a mis comme objectif de sa campagne de gagner les élections et de former un gouvernement de gauche qui allait abroger tout de suite les mesures d’austérité. Et c’est, à l’inverse, pourquoi SYRIZA a perdu, pendant les derniers trois jours de la campagne, son avance -et avec elle les élections- parce que sa direction a tenté d’amadouer ses adversaires en rendant son programme et son discours moins radical.

Attention donc au « faux pas » car les conséquences en seraient maintenant cataclysmiques : ceux qui profiteraient ne seraient pas les ex-grands partis traditionnels, mais les tueurs néonazis « qui sont ici pour y rester ». Pas seulement dans les urnes mais surtout dans les rues où ils multiplient déjà les agressions assassines contre les immigrés et les militants de gauche. Malheureusement, l’impréparation de la gauche grecque devant la peste brune a permis que le serpent néonazi soit désormais bien sorti de son œuf. Il n’est pas trop tard pour que cette gauche grecque se décide au plus vite à affronter le monstre naissant rien que pour assurer sa propre autodéfense… »

Cette « écrasante majorité de ses électeurs » - et ceux qui n’ont pas voté- bref une partie importante de la population grecque manifeste avec une constance impressionnante depuis trois ans son refus d’être sacrifiée, sa résistance au diktat de la Troïka, lutte pour sa survie et le droit à la vie tout court. Après la révolte de la jeunesse grecque fin 2008 (voir notre article La révolte grecque de décembre 2008 dans Carré rouge n° 40), il y a eu les manifestations et grèves massives contre les plans successifs destructeurs imposés par l’Union européenne, le FMI et les gouvernements grecs « pro-mémorandum »,de nouvelles formes de lutte, de solidarité, d’auto-organisation ont été mises en œuvre, telles que le Mouvement des Places, les actions du mouvement « Je ne paie pas », les comités de quartier pour rétablir le courant électrique coupé, les refus d’obéissance, les actions subversives lors de commémorations de fêtes nationales (comme celles du 28 octobre 2011 ou celle de Théophanie de janvier 2012), la mise en autogestion d’un hôpital à Kilkis ou encore l’édition par les grévistes du journal Eleftherotypia. La grève des métallurgistes d’Halivourgia .

Et maintenant ?

Cet extrait de reportage paru dans l’édition exceptionnelle du journal des grévistes d’Eleftherotypia évoqué ci-dessus, du 23 juin 2012 dit l’intense désarroi de la population mais aussi que l’organisation collective et solidaire perdure.

« P.P.[un habitant des quartiers ouest d’Athènes] et sa famille n’ont plus de courant depuis un mois. Ils n’ont pas pu honorer la facture s’élevant à 1.586 euros. Méfiant au départ, il a hésité avant de se confier aux journalistes. Chez lui, on cuisine désormais au gaz, et on s’éclaire à la bougie. Les enfants sont mécontents car ils ne peuvent plus regarder la télévision et leurs parents promettent le rétablissement du courant pour bientôt. « Je ne pensais pas que j’arriverais à un tel point. Mon épousé a été licenciée il y a quatre mois. Je travaille, je suis pâtissier, je gagne 680 euros par mois et mon patron vient de m’annoncer une diminution supplémentaire de 90 euros de mon salaire. Je suis dans le désarroi le plus total. » Dans le même quartier, un enseignant de l’Éducation nationale, dont le salaire a été diminué de moitié a du mal à s’en sortir, pour lui-même et pour ses trois enfants : « Je n’ai plus d’électricité depuis deux semaines. Je ne demande pas la pitié de l’État, ni d’un gouvernement (Samaras) qui s’adonne au commerce de l’espoir en prétendant renégocier le mémorandum. Demain ou après-demain, une organisation (au niveau du quartier) m’aidera à remettre le courant, passant outre. Par la suite, je verrais comment et de quoi ma vie sera-t-elle faite. Je ne veux plus ajouter autre chose s’il vous plait » (cité par Panagiotis Grigoriou sur son blog )

Et aussi :

«  Ce n’est pas une Guerre Civile que nous vivons mais une fracture dans la société et dans les représentations. Hier mercredi,[20 juin 2012] des producteurs de légumes venus de l’île de Crète, ont distribué gratuitement 25 tonnes de leur production sur une place athénienne, et il y a eu des milliers de citoyens pauvres et précarisés qui ont fait la queue pour un kilo de tomates, car ce n’est pas parce que certains emmènent encore leurs enfants à l’école en gros 4X4, que pour autant, le pays ne serait pas en train de connaître une crise humanitaire ». http://greekcrisisnow.blogspot.fr/2012/06/la-queue-du-diable.html

Plusieurs acteurs de mouvements actifs dans la région de Thessalonique ont été interviewés les 16 et 9 juin 2012 sur France Culture (émission « Terre à terre » écoutable sur le site de cette radio), L’un d’eux rend compte de l’existence du Mouvement 136, né autour de la question de l’eau à Thessalonique : « à cause de la privatisation de 40% de la société de gestion de l’eau voulue par les gouvernements, on a décidé, en se partageant les 40%, que les citoyens achètent la société – environ 140€ par famille payable si nécessaire par tranche mensuelle de 10€ –…. Chaque coopérative, correspondant à un arrondissement de la ville ou à un village, collecte l’argent et met la somme en banque.. »
Il évoque la nécessaire « socialisation des biens communs  », il s’agit de « redonner le pouvoir aux citoyens, et dire qui est maître du pays, les citoyens ou les politiciens ». . Analysant la crise comme non « réelle », mais comme un plan préétabli (pour lequel la Grèce, petit pays au pouvoir minuscule est utilisée comme laboratoire de l’Europe) aboutissant à la destruction de tous les acquis sociaux et au retour de la Grèce au rang de colonie, il estime que « Aujourd’hui, il y a beaucoup de mouvements de citoyens – plus de 100 mouvements – et ils [ sous-entendu le gouvernement, l’Etat] ont des difficultés à contrôler tous ces mouvements… il est bien plus difficile de contrôler des petits mouvements de citoyens qui s’unissent au niveau des municipalités que d‘en contrôler un seul de un million ».

Un autre témoignage concerne l’occupation par des habitants de Thessalonique depuis deux ans d’un bâtiment appartenant à l’Eglise. Anastasia Vassi explique : il s’agit d’un bâtiment très beau, datant de l’occupation ottomane et qui a été utilisé en tant qu’école jusqu’en 2006. Lors de son entretien, des peintures anciennes ont été découvertes. A ce moment-là des problèmes de stabilité ont été invoqués pour fermer l’école. Mais les habitants se sont alors aperçus que l’Eglise négociait avec un propriétaire. Les parents des enfants scolarisés ont demandé la réouverture de l’école. Devant le refus, ils l’ont occupée. Depuis, «  le bâtiment fonctionne comme un lieu social et politique assez actif : des cours gratuits (de langues, de danse) y sont donnés, il y a une cuisine sociale, un lieu où on peut se retrouver et manger pour très peu d’argent. On fait des efforts pour sauver le lieu, on assure aussi la préservation de semences et il y a un marché bio le samedi ».

Il faut signaler que des « cuisines sociales » de ce type ont été mises en œuvre par les habitants dans diverses régions du pays.

Questionné sur le nouveau documentaire à paraître sur le thème de la Dette (« Katastroïka » après le précédent « Debtocracy » bien diffusé en particulier via le Net), Alexandros K. explique qu’il s’agit de « réveiller les gens, les préparer à ce qui va arriver, afin que notre combat ne soit pas perdu ».Les initiatives de retour à la terre et la création de jardins collectifs se développent : Roxane Mitrallas (animatrice nationale de la Confédération paysanne) précise dans un article http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/la-grecs-retournent-la-terre

«  Les Grecs ne font plus les magasins, ne partent plus en voyage à l’étranger, ne prennent plus la voiture. Avec leurs maigres salaires - pour ceux qui ont un emploi - ou les ridicules retraites et indemnités de chômage, les gens essayent de se loger, de se soigner mais surtout de se nourrir.
Dans ce pays où les prix ne cessent d’augmenter (le carburant est à 2 euros le litre), des initiatives « citoyennes » voient le jour quotidiennement : covoiturages, coopératives et occupations de sites de production, banques du temps, troc ou tout récemment le « mouvement des patates » !
Tout est parti début 2012 d’une association d’habitants de Pieria, dans le nord du pays et de son constat : les pommes de terre pourrissent dans les caves des paysans pendant que de plus en plus de gens sont obligés d’aller aux soupes populaires. A réserver sur internet, les stocks ont été vendus en quelques heures. Les pommes de terre sont proposées à 25 centimes d’euro le kilo contre 70 au moins au supermarché, un prix également favorable aux agriculteurs auxquels les intermédiaires proposaient 10 à 15 centimes le kilo. Le mouvement s’est depuis étendu à d’autres produits : légumes secs, fruits, huile d’olive, vin, fromages, viandes et même poissons. Il concerne aussi de plus en plus de mairies, qui avec les associations amènent cette pratique dans les grandes villes. Une vraie alternative à la grande distribution émerge. »

Antonis participe à l’une de ces expériences de retour à la terre « La meilleure chose, c’est la solidarité qui s’est développée entre les gens. Moi, ma vie est faite (j’ai 60 ans) .mais les jeunes ont commencé à apprendre à cultiver la terre puis à gagner de l’argent sur des terres louées près de Thessalonique … Nous nous réunissons deux fois par mois, Il y a cinq groupes différents...On est passé de 40 à 200 personnes ».

SM est professeur de chimie à l’université de Thessalonique : « Nous avons fait un jardin pour cultiver les légumes dans un camp militaire. C’est une action politique : ces camps abandonnés par l’armée appartiennent au peuple.. Nous tous (ouvriers, jeunes, professeurs et de tous les âges) sommes volontaires. On ne vend pas la production, Elle est pour nous seulement. Il y a un morceau de terre pour tous, cultivé par tous pour donner les produits aux pauvres, au supermarché local . Chacun a son petit morceau. Moi, je ne savais rien en jardinage..Il y a de très bonnes relations entre nous : on cultive des tomates mais aussi une relation humaine »

Vasi K. documentaliste, parle (sur France Culture) de ces jeunes sans emploi qui retournent à la terre « pour des raisons économiques d’abord, mais aussi pour changer de modèle de vie. Ca rappelle mai 68 ou encore les Villes en transition en Grande Bretagne… Beaucoup de blogs existent sur la découverte des connaissances des « vieux », les informations traditionnelles à utiliser..Mais on ne sait pas où on va ». Ces expériences vont-elles s’agrandir ? Elle fait part de sa peur : «  S’il y a de la violence, cela va tout casser. Certains se tournent vers les nationalistes, car ils ont été humiliés et veulent une revanche psychologique ; il est difficile alors de discuter comment faire une collectivité…On ne peut pas dire si ça va marcher… Ici aussi les grandes chaînes achètent à bas prix et les petits producteurs ne peuvent pas survivre. Il faut changer le modèle de distribution. Il faut travailler à une autre organisation de vie collective, un autre modèle de consommation moins élevée, cela va aggraver la crise sans doute… Il faut travailler très vite à créer d’autres emplois.. Il faut prendre la situation entre nos mains et pas aller avec les nationalistes humiliés qui ont quelque chose de noir dans leur tête dont il faut se débarrasser  »

Christiane Fourgeaud
(le 28 juin 2012)

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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