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Que se passe-t-il en Égypte ?

"Le nouveau président est un fantôme dépouillé d’autorité"
C’est ce qu’a déclaré Abol Fotouh – candidat révolutionnaire dissident des frères Musulmans - après le choix par l’armée, faut-il vraiment dire l’élection, de Morsi (candidat en titre des Frères Musulmans) à la présidence de la république égyptienne. Et il a raison. Le nouveau président n’a ni pouvoir institutionnels ni légitimité électorale, comme on pourrait le croire en écoutant Frères Musulmans ou médias occidentaux. A un détail près, qui, nous le verrons, n’est pas négligeable.
Les médias occidentaux, plus présents que d’habitude, du fait au même moment de la santé vacillante du dictateur Moubarak - ce dont tout le monde en Égypte se fiche - mais dont les médias tentaient de nous faire partager l’inquiétude, ont plus couvert que d’habitude ces événements. Le résultat, c’est que les choses ont été encore plus embrouillées, tellement ils ne peuvent percevoir
ce qui se passe en Égypte autrement qu’avec leur grille de lecture religion/laïcité, armée contre Frères Musulmans en oubliant systématiquement la révolution, qui est pourtant loin d’être enterrée. C’est au contraire, elle, qui a fortement marqué ces derniers jours de sa présence. Partons de ce que nous dit Abol Fotouh pour le comprendre .

Un président aux fonctions indéterminées

Abol Fotouh a raison parce que le Conseil Supérieur des Forces Armées (CSFA) a pris soin, avant de déclarer le vainqueur de ces élections, de vider de quasi tout pouvoir la fonction de président de la République. En fait, on ne sait pas vraiment à ce jour quelles sont ses attributions. Elles vont dépendre du bras de fer qui va avoir lieu les semaines et les mois qui viennent, non pas seulement entre l’armée et les Frères musulmans, comme le disent bien des commentateurs, mais entre ces deux protagonistes et un troisième qui vient encore de montrer sa puissance toujours ascendante ces dernières semaines, la révolution. Nous reviendrons longuement sur cet aspect dans cette note. Mais attardons-nous un instant sur les pouvoirs dont l’armée a privé le président.

Quelques jours avant le deuxième tour des présidentielles, l’armée dans un véritable coup de force a dissous le parlement à majorité islamiste sous de très mauvais prétextes, s’attribuant alors tous ses pouvoirs législatifs comme par exemple l’initiative en matière de finances publiques en attendant l’élection d’une éventuelle nouvelle chambre. Juste auparavant, l’armée avait rétabli une loi d’urgence qui lui donne le droit d’arrêter et de juger n’importe qui quasiment sous n’importe quel prétexte, sans même de prétexte d’ailleurs. En d’autres lieux, les journalistes auraient appelé cela une loi martiale. Enfin, l’avant veille du deuxième tour, le CSFA a décidé d’un ajout constitutionnel qui met l’armée au dessus de toute juridiction, fut-elle présidentielle, au dessus même de la Constitution, ayant droit de regard et de veto sur la composition de l’Assemblée chargée de la rédaction de la future constitution, comme d’ailleurs sur son contenu. Le budget de l’armée ne peut être décidé et contrôlé par personne d’autre qu’elle même et quand on sait qu’elle possède entre 25 et 40% de l’économie égyptienne, on voit l’étendue de cette disposition. L’armée garde la primauté du droit de déclarer la guerre au travers de la constitution d’un haut comité national dont les attributions peuvent s’étendre à toutes les questions en cas de besoin. Suivez mon regard... Enfin le CSFA s’est gardé la possibilité de dissoudre le sénat au cas où...

Le président peut certes nommer le premier ministre qui lui-même peut choisir ses ministres mais, au vu des dernières rumeurs, l’armée se réserverait les ministères de la défense, de l’intérieur, de la justice et des affaires étrangères... Rien que ça. Sans parler que l’armée voudrait obliger le nouveau président à prêter serment devant la Haute Cour Constitutionnelle, composée de juges tous nommés par Moubarak, celle-là même qui a donné les prétextes juridiques au CSFA pour réaliser son coup d’État. C’est symbolique, mais les symboles sont parfois mortels. On verra bien comment Morsi se débrouille au milieu de ces écueils, mais on peut se souvenir que le parlement dominé à 70% par les islamistes s’est couché aux pieds de l’armée dés son premier jour d’entrée en fonction, ce qui a été une des origines des colères populaires des 23 janvier au 11 février 2012 et le point de départ du discrédit des islamistes.
Bref aux yeux du CSFA, la présidence de la république a juste la fonction de fusible : focaliser les frustrations du peuple et l’occuper par un jeu politique stérile autour de l’opposition religion/laïcité, armée/Frères Musulmans. Nous verrons plus loin pourquoi l’armée a tenté son coup de force et contre qui, pas vraiment contre les Frères Musulmans, tout au moins qu’à titre secondaire, mais voyons déjà à quel titre l’armée a exercer son coup de force. On comprendra mieux la suite. L’argument principal du CSFA à son coup de force était qu’il faisait ça pour protéger l’Égypte de l’instauration d’une république islamiste.

Si l’on pense à la Turquie, un Haut conseil dominé par les militaires (qui fait penser à celui que viennent de constituer les militaires égyptiens) s’est longtemps justifié par la soit-disant garantie qu’il apportait au prétendu respect des principes républicains de l’Etat laïc fondé par Atatürk. Sous prétexte d’atteinte à la laïcité, à la bonne gestion des finances publiques ou aux intérêts de l’armée, les hauts gradés d’Ankara n’ont pas hésité à pousser les dirigeants politiques vers la sortie par des coups de force en 1960, 1980 et 1997. Sur les bords du Nil, les entorses à la laïcité, de l’autorisation du port du voile à l’université jusqu’à l’ élection d’un président islamiste, peuvent être multiples et les prétextes au coup de force quotidiens.

Évidemment, les Frères Musulmans égyptiens peuvent rêver au gouvernement turc actuel islamo-conservateur AKP au pouvoir sans discontinuer depuis 2002, qui petit à petit rogne le pouvoir des militaires.

Mais comparaison n’est pas raison. N’est pas Erdogan qui veut. Et Morsi en est encore très loin, s’il y arrive un jour. Il faudrait pour cela oublier que le pays est en révolution ce qui n’était pas le cas de la Turquie d’Erdogan.

L’armée a donc justifié son mini coup d’État par la défense de la laïcité, l’équilibre des forces, religions et cultures en Égypte, bref un coup d’État pour sauver la démocratie ! En fait, bien entendu, ce n’en était que le prétexte mais pas la raison. Cependant ce prétexte, en période de révolution, n’a pas les mêmes effets que dans une autre période comme en Turquie.

Un président sans légitimité électorale

Abol Fotouh a encore raison quand à la soit-disant légitimité électorale de Morsi que lui attribuent la plupart des commentateurs et qui représenterait selon eux un contre pouvoir sur lequel il pourrait s’appuyer pour contrebalancer le pouvoir militaire. En quelque sorte le pouvoir des urnes contre celui de l’armée ! En fait ce n’est pas la démocratie électorale qui s’est opposée à l’armée mais la démocratie directe de la révolution.

Car Morsi n’a guère de légitimité électorale pour ne pas dire pas du tout. Ou, dit autrement, sa prétendue légitimité électorale n’est qu’un écran de fumée.
Bien sûr, les résultats officiels donnent 51,7% pour Morsi et 48,3% pour Shafiq (le candidat de l’armée) avec une participation qui serait de 52%. Rien de négligeable donc en apparence.

Pourtant, si l’on ne se contente pas de répéter ce que déclare la Commission électorale dont la composition est du même type que celle de la Haute Cour Constitutionnelle qui a justifié le coup d’Etat et reprendre et répéter ses chiffres sans trop d’esprit critique, tout le monde a pu constater de visu qu’il y avait moins de monde dans les bureaux de vote au second tour qu’au premier. Les queues devant les boulangeries étaient plus longues que devant les bureaux de vote. Ce qui était nouveau. Or au premier tour, la participation officielle a été de 43,5%. On aurait eu moins de monde mais une augmentation de la participation ? Étrange. Par ailleurs si on se réfère aux taux de participation donnés par les communes le premier jour (le vote se déroule sur deux jours) la participation oscillait entre 4 et 7% dans les grandes villes comme le Caire, Alexandrie, etc... Encore plus étrange. On peut bien sûr se dire qu’il y a eu une ruée le second jour. On sait certes que ce deuxième jour, l’armée a été mobilisée pour faire du porte à porte et aller chercher les gens chez eux, parfois sous la menace, comme en ont témoigné certains. Ce qui dirait la qualité de ce soudain bond de participation. Mais passer de 4 à 7% le premier jour, à 52% le second tient quand même de l’exploit surtout quand personne n’a constaté de queues dans les bureaux de vote et que des électeurs ont pu vérifier et témoigné qu’il n’y avait pas plus de gens dans les bureaux de vote que de noms sur les listes d’émargement. Quand on sait qu’il n’y a aucun contrôle sur le calcul des votes fait par des proches des militaires, on ne s’étonne plus.

Le sentiment majoritaire qui ressortait de ce scrutin, repris par quelques journaux révolutionnaires, était donc que le boycott prôné par certains révolutionnaires était le vrai gagnant du scrutin. La révolution avait gagné. Le roi, l’armée, était nue, dépouillée de l’écran de fumée démocratique et religieux.

Il fallait donc aussi bien pour l’armée que pour les Frères Musulmans, mais surtout pour ces derniers qui avaient tout parié sur les élections, donner une double légitimité à ce scrutin, électorale et révolutionnaire.

Électorale pour légitimer cette démocratie là contre la démocratie directe de la rue et des grèves qui est peu à peu en train de gagner la conviction de la population comme la troisième solution à venir. Révolutionnaire pour avoir le soutien du peuple contre les réticences de l’armée.

C’est pour la première raison que les Frères Musulmans se sont précipités pour donner leurs résultats avec leur candidat gagnant, avant les chiffres officiels en affichant une participation de 52%. Ainsi ils tentaient de faire de leur succès électoral un succès politique pour forcer la main aux militaires et les mettre au pied du mur. Ceux-ci ont alors hésité pendant une semaine entre choisir leur candidat comme vainqueur en mettant ainsi la dernière pierre à leur coup d’État institutionnel ou choisir le candidat des Frères Musulmans. Car il s’agit bien d’abord d’un choix. Tout le monde l’a bien compris. Tout était possible, le sort de l’Égypte était dans les mains de l’armée. La tension était extrême tous ces jours précédents l’annonce des résultats. Il y avait même une odeur de sang dans les rues comme le disait un témoin. Les militants se demandant s’ils allaient être arrêter, vivre un deuxième Chili...

En même temps, en second lieu, il fallait pour les Frères Musulmans, assurer leur succès politique contre les révolutionnaires qui avaient appelé au boycott, tout en obtenant leur soutien. C’est pour cela qu’ils leur ont "volé" l’occupation de la place Tahrir. Ainsi il apparaissait que la place Tahrir soutenait la victoire électorale légitime de Morsi. Même si les occupants -très masculins et quasi nulle part ailleurs en Égypte, montrant que ce n’était pas un mouvement populaire mais seulement militant - de cette place Tahrir n’avaient rien à voir avec ceux qui l’avaient occupée pour la révolution. Ce succès et cette nouvelle Tahrir ont immédiatement été diffusées au monde par toutes les chaînes satellitaires islamistes ce que le monde entier a repris, cela rentrant trop bien dans les schémas et les préjugés de bien des médias occidentaux qui vouent les peuples arabes à une seule alternance possible, islam ou armée.
En occupant la place Tahrir, les Frères la volait aux révolutionnaires mais, en même temps, menaçaient aussi l’armée. Si elle voulait s’attribuer la victoire électorale, elle aurait contre elle, non pas seulement les Frères Musulmans, mais aussi le symbole de la place Tahrir, c’est-à-dire le symbole de la réviolution et donc la menace d’un surgissement des révolutionnaires et du peuple lui-même. C’est pour ça que dans ce même temps, dans ces jours d’extrême tension, les Frères Musulmans ont tout tenté pour avoir le soutien des révolutionnaires, constituant un front avec tous ceux qui le voulaient bien, promettant des postes de vice-président à Abol Fotouh et Hamdeen Sabbahi (les 4ème et 3ème au premier tour des élections, représentant tous deux à leur manière la révolution à ce moment). Montrant par là l’importance des révolutionnaires et qu’eux, les Frères Musulmans, en dépendaient, en tous cas contre l’armée.

Ce pari des Frères Musulmans n’était pas gagné.

Rappelons-nous que le premier tour des présidentielles avait certes été marqué par le succès électoral des deux candidats Morsi et Shafiq mais surtout par la chute impressionnante du résultat des islamistes par rapport aux législatives de cet hiver qui passaient en effet de 70% à 40% si on intègre dans ce résultat celui du dissident islamiste révolutionnaire Abol Fotouh , sinon de 70% à seulement 25%. Les électeurs avait montré par ce résultat combien les islamistes et le Parlement les avaient déçus, ne tenant aucun des espoirs qu’il avait mis en eux.

Défaite donc, dans ce premier tour, des islamistes et succès politique du candidat socialiste nassérien Sabbahi, le véritable vainqueur politique sinon électoral des élections, qui n’arrivait qu’en troisième position, mais pas loin des deux premiers, et surtout très loin devant ses rivaux dans les grandes villes qui comptent le plus pour la dynamique de la révolution, au Caire, Alexandrie, Port-Saïd... Après cette démonstration de désaveu, au deuxième tour, devant le choix Shafiq-Morsi, les égyptiens disaient très largement que ce faux choix n’en était pas vraiment un. La majorité des égyptiens les plus avancés voulant boycotter ou voter nul. Des campagnes dans ce sens se mettaient en place. Le scrutin présidentiel, présenté jusque là comme la clef de voute de tout le système de la démocratie parlementaire, était alors discrédité, la démocratie parlementaire elle-même et l’islam comme solutions également. Devant ce vide, ne restait plus que la solution de la démocratie directe, des grèves, de la rue, d’une deuxième révolution, forcément sociale celle-là. Les militaires et les Frères Musulmans, chacun à leur façon et en rivalité les uns avec les autres, se heurtaient au même problème, la révolution montante qui passait un nouveau cap, la compréhension qu’il fallait chercher une troisième voie, en dehors des "solutions" démocratiques et islamistes et qui pouvait bien prendre un caractère social, ouvrier à l’occasion d’un nouveau mouvement. Ce dont le succès du "socialiste" Sabbahi témoignait à sa façon. Le vide politique avant le deuxième tour ouvrait la porte à la solution d’une deuxième révolution.
Il fallait tout à la fois pour l’armée se préparer à ce nouveau soulèvement social ce qui explique le rétablissement de l’état d’urgence ciblant tout particulièrement les grèves et les manifestations, et, en même temps, faire oublier ce moment, ce vide politique en donnant une nouvelle légitimité électorale au président. Il fallait choisir entre les deux ou faire un peu des deux. C’est cela qui explique les hésitations et le jeu entre les Frères Musulmans et l’armée. Car si les militaires et les Frères n’ont pas cessé de se concerter pendant tous ces jours, ils représentaient des solutions différentes et des intérêts différents.

Les chiffres de participation donnés par la commission électorale sont donc à prendre avec des pincettes, car ils participent d’abord à cette construction, à ce moment politique, à cette crainte de la révolution. Là dessus, au moins, les militaires et les Frères étaient d’accord.

Mais prenons tout de même ces chiffres et admettons contre l’évidence que 52% des égyptiens aient participé ! Il n’en reste déjà pas moins que 48% n’ont pas participé.

Mais ce qui ressort surtout c’est que les électeurs n’ont pas voté pour tel candidat mais d’abord contre l’autre. Ceux qui ont voté Shafiq n’ont pas tant voté pour la stabilité, la fin de la révolution, le pouvoir de l’armée comme tant de commentateurs qui souhaitent la fin de la révolution ou qui n’ont pas confiance dans le peuple l’ont dit, mais contre la menace d’une dictature islamiste. C’était l’argument des militaires -on s’en souvient - présentant au travers de leurs TV et journaux aux ordres, le succès des Frères comme l’apocalypse iranienne tombant sur le pauvre peuple d’Égypte. Ainsi, les régions touristiques, les femmes, les coptes, les laïcs et même bien des partis démocrates qui ont participé à la révolution se sont résolu, la mort dans l’âme, à voter Shafiq, contre ce danger. Hamdeen Sabbahi, le candidat socialiste nassérien, lui-même n’a pas pris position pour le second tour, mais il a constitué ces jours-là, autour de son parti, Karama, un Front des partis laïcs contre l’islamisme. Avec dans ce front, des partis ouvertement pro-capitalistes, ce qui était une manière de s’asseoir sur ce que venaient d’exprimer ses propres électeurs qui souhaitaient, eux, qu’on résolve les problèmes sociaux plutôt que de repousser ce problème à plus tard en jouant et attisant les divisions de la population sur les problèmes religieux.

Inversement, bien de ceux qui ont voté Morsi, n’ont pas voté pour l’islamisme mais contre l’armée. Ce qu’avaient voulu faire par exemple les trotskystes des Socialistes Révolutionnaires, avant qu’ils ne se ravisent à la dernière minute pour finalement boycotter. C’est aussi ce qu’a fait à contre cœur le Mouvement du 6 Avril, qui a joué et joue toujours un rôle important dans la révolution.
On ne peut ainsi pas identifier les votes pour Morsi ou Shafiq à des votes d’adhésion, mais au contraire, avant tout, à des votes par défaut et donc des votes plein de défiance. C’est pour ça qu’immédiatement après le succès proclamé de Morsi, on a pu voir apparaître sur le net, le "Morsimètre", un site interactif permettant en "live" de surveiller, noter et juger Morsi à l’aune de ses promesses électorales. D’autant plus que Morsi lui-même à dit que s’il ne tenait pas ses promesses, il fallait le virer. Dommage que nous n’ayons pas ça ici pour Hollande...

On le voit la légitimité électorale de Morsi est quasiment nulle. Sa légitimité tient à autre chose.

Un président qui n’a de poids que celui de la révolution que pourtant il veut faire rentrer dans son lit

Morsi a acquis une certaine autorité gagnée par la résistance des Frères Musulmans place Tahrir, par leur incarnation, un instant, de la révolution. Regardons cela d’un peu plus près.

D’abord, pourquoi et contre qui l’armée a organisé son coup d’État constitutionnel et pourquoi n’a-t-elle pas été jusqu’au bout, en choisissant son propre candidat comme vainqueur des élections ?

Le coup d’État de l’armée contre la révolution est dans l’air depuis longtemps. Elle l’a déjà tenté en octobre-novembre 2011 après avoir monté une provocation à Maspéro pour opposer musulmans et chrétiens suivi de sa tentative de faire passer exactement les mêmes ajouts constitutionnels qu’elle vient de faire passer en cette fin juin. Les violents affrontements du mois de novembre l’avaient fait reculer.

Mais déjà bien auparavant, l’armée avait tenté de reprendre les choses en main contre la révolution. Depuis le début même, avec son coup d’État contre Moubarak en pleine révolution, qui était destiné à empêcher la révolution d’aller jusqu’au bout et notamment de se déployer par une grève générale qui aurait mis les travailleurs, la question sociale et la démocratie directe au centre du soulèvement et aurait eu une portée internationale encore plus forte, parlant plus directement au cœur de tous les prolétaires d’Europe et d’ailleurs en lutte eux-mêmes pour plus de justice sociale. Par ailleurs l’armée n’a cessé de s’attaquer aux libertés, en particulier dans les entreprises en interdisant notamment les grèves dés mars 2011

Mais pourquoi ce coup d’État maintenant et pourquoi ciblant apparemment les Frères Musulmans ?

Probablement du fait tout à la fois des volontés à un certain hégémonisme des Frères Musulmans regardant du côté d’Erdogan qui est en train de faire passer en procès bien des généraux mais surtout en même temps du fait de leur affaiblissement électoral au premier tour des présidentielles révélant le désaveu populaire à leur égard comme à l’égard du Parlement islamiste très discrédité, parce qu’il "ne fait rien" comme le disent beaucoup de gens.
Ajouté à cela, le relatif succès de Shafiq dû certainement aux fraudes mais aussi à une réelle crainte de beaucoup à l’égard d’une éventuelle dictature islamiste, leur a fait saisir l’occasion. En s’attaquant aux Frères, ils faisaient d’une pierre, deux coups. Ils réglaient leurs différents internes et préparaient au travers des attaques contre la démocratie parlementaire une deuxième étape, visant la révolution. Savaient-ils jusqu’où ils voulaient aller ? Probablement pas. Ils voyaient au jour le jour en fonction des réactions et avançaient à petits pas, les uns après les autres. Car s’ils savaient les Frères affaiblis, ils ne savaient rien de la révolution, ne confondant pas leur propagande permanente qui proclame son essoufflement et la réalité. Ce qui d’ailleurs peut complètement vider de tout contenu les diverses mesures institutionnelles contre-révolutionnaires qu’ils viennent de prendre.

Dans leur progression à petits pas, ils ont donc commencé en pleine campagne à rétablir la loi d’urgence après l’avoir supprimée il y a un mois, montrant par la le but de leur mouvement. Puis ils ont dissout le parlement. Ce qui n’a quasiment pas provoqué de réactions. Les Frères Musulmans se sont tout de suite couchés, acceptant, après quelques propos contradictoires, la décision de la Haute Cour Constitutionnelle. Et le peuple n’a pas bronché malgré les appels de quelques groupes révolutionnaires. Comme lors du 18 Brumaire, pourquoi défendre un parlement qui n’a rien fait sinon accompagner les décisions de l’armée contre le peuple et notamment celles qui les autorisent à juger directement les civils, ce qui en a concerné plus de 12 000 sur l’année ? Beaucoup de révolutionnaires se félicitaient même, au fond d’eux-mêmes, de cette décision de l’armée, se trouvant même vengés des trahisons et tromperies des islamistes et de leurs espoirs déçus dans le Parlement.
Fort de cette situation l’armée a fait un pas de plus en faisant passer les ajouts constitutionnels. Là aussi, encore une fois malgré les appels de quelques groupes révolutionnaires auxquels commençaient à se mêler quelques résistances de certains Frères Musulmans, le peuple ne réagissait pas, les révolutionnaires ne descendant pas massivement dans la rue, de peur de faire apparaître leur geste comme un soutien aux islamistes, ce dont ils ne voulaient absolument pas. La population, dans son ensemble, lors des premiers jours du coup d’État rampant, ne voyait pas encore clairement que derrière les attaques contre les Frères, se profilaient des menaces contre la révolution elle-même. Seule une minorité le comprenait.

Ce n’est que lorsque l’armée poussant son avantage un peu plus loin, en particulier lorsqu’elle se mis à repousser de jour en jour l’annonce des résultats, qu’elle a fait craindre à tout le monde et en particulier aux Frères Musulmans, qu’elle allait s’attribuer la victoire électorale, compléter son coup d’État, et derrière cela, commencer une répression violente. C’est à ce moment que les Frères Musulmans, qui avaient pourtant dans un premier temps accepté le coup d’État et la dissolution du Parlement, ont décidé d’appeler tous leurs militants et partisans à occuper la place Tahrir. Ce n’est qu’à partir de ce moment que tout le monde compris que l’élection s’était transformée en une nomination aux mains de l’armée.

Les révolutionnaire qui comprenaient cela, étaient toutefois toujours majoritairement assis devant leur télé à regarder les évènements et absents de la place. Mais les choses commençaient à changer. Le courage des Frères présents sur la place changeait la donne. Non pas que le simple courage de quelques dizaines de milliers de militants aient pu inquiéter les militaires, mais leur courage, en cas de répression violente, aurait pu faire changer d’attitude les révolutionnaires et le peuple lui-même, et les entraîner alors dans la rue, qui comprenaient peu à peu que le coup d’État n’était pas dirigé que contre les islamistes, pour protéger la laïcité, mais contre tout le monde, contre la révolution elle-même. L’armée a senti ce changement, ce risque de mobilisation populaire. Elle a hésité puis renoncé. Il y a de fortes chances qu’elle ne se soit pas trompée en renonçant à prendre ce risque. On a pu le mesurer à différents indices mais notamment le soir où le succès de Morsi a été annoncé. Car aussitôt, ce ne sont pas que quelques dizaines de milliers de personnes qui étaient place Tahrir mais des centaines de milliers, le peuple était de retour. Et ce n’était pas que parce qu’il y avait moins de risques après la "victoire".

Au moment de l’annonce des résultats, les rues de l’Égypte étaient entièrement vides, les banques et les magasins fermés. Toute l’Égypte retenait son souffle, ayant bien compris qu’un succès de Shafiq pouvait signifier le déclenchement d’une répression féroce, ou l’obligation de retourner dans la rue pour défendre la révolution, avec un affrontement direct majeur alors entre le peuple et l’armée. Tout le monde avait bien compirs que les Frères jouaient pour leur propre camp, mais que ce camp, momentanément, était aussi celui de la défense contre l’armée.

Le soulagement de tous, et pas que des Frères, s’est vu le soir de l’annonce du résultat, à la présence beaucoup plus importante de femmes place Tahrir, mais, aussi et surtout, à la présence des Ultra. Ces derniers, qui n’ont aucune sympathie pour les islamistes, et réciproquement, ont montré par leur courage tous ces temps derniers qu’ils ne sont pas de ceux qui descendent dans la rue une fois que les dangers sont passés. S’ils étaient là, guère place Tahrir il est vrai, mais dans les rues adjacentes où ils ont enflammé la foule par leurs chorégraphies et leurs chants, non pas pour fêter le succès de Morsi mais la défaite de Shafiq, c’était parce qu’ils avaient bien senti le basculement possible, les enjeux de la situation. Ils sont un thermomètre. Derrière la mobilisation de cette avant-garde populaire, le peuple aurait répondu présent.

Au fond, dans ce qui vient de se passer et l’impasse dans laquelle le deuxième tour du scrutin avait mené le peuple, celui-ci par un instinct très politique face à l’armée, a tout à la fois su rendre les Frères Musulmans dépendants des révolutionnaires et de la mobilisation dans la rue, et à travers ça, faire reculer l’armée qui n’a pas osé l’affronter pour le moment.
Ce que les Frères Musulmans avaient perdu par leur gestion du Parlement en quelques mois, ils l’ont donc regagné partiellement par le courage de ses militants place Tahrir. Ils ont été une des pièces qui a fait reculer l’armée. Mais ils ne l’ont fait reculer que par la menace de l’appel au peuple dans la rue. Ils ont montré que sans les révolutionnaires, sans la rue ils ne sont rien. Ils ont rendu hommage malgré eux à la révolution.

Morsi essaiera peut-être encore d’incarner un peu malgré lui cette opposition à l’armée qui est aujourd’hui le noyau de la dynamique de la révolution et de jouer donc à nouveau de cette menace populaire. On le verra rapidement. Notamment samedi 30 juin, où il devrait prêter serment devant la Haute Cour Constitutionnelle (autrement dit faire allégeance à l’armée) , lui qui avait juré qu’il ne le ferait pas, qu’il ne prêterait serment que devant l’Assemblée parlementaire ou sur le Coran. Les Frères Musulmans avaient également promis qu’ils continueraient à occuper la place Tahrir jusqu’à ce que l’armée revienne sur la dissolution du Parlement. On verra. On verra aussi si Morsi pourra garder longtemps le très relatif crédit que les Frères Musulmans viennent de regagner. On peut en douter.

Mais surtout, l’armée et les Frères Musulmans ne sont divisés que dans la mesure où ils ne sont pas confrontés directement à une menace sociale, un vaste mouvement de grèves, unifiées ou non. Si l’on voyait réapparaître cette menace – et il est sur qu’on le verra – les Frères Musulmans et l’armée, qui ont presqu’autant d’intérêts économiques les uns que les autres, qui appartiennent au même monde de l’argent – même si celui-ci n’est pas homogène- s’uniraient alors à nouveau pour mieux s’opposer au mouvement, à la révolution, pour tenter de frapper ensemble les classes populaires.

Les causes du soulèvement au Soudan comme signe d’un été chaud en Égypte

En effet, il semblerait que le précédent gouvernement égyptien ait laissé un cadeau empoisonné sur lequel Morsi pourrait très vite se casser les dents : le budget avec le projet d’arrêt de certaines subventions d’État à des produits de première nécessité.

Tout le monde se souvient des émeutes de la faim de 1977 et du fait qu’une des raisons de la révolution de 2011 était qu’il était attribué au fils de Moubarak, Gamal, la volonté de supprimer ces subventions. Les hausses de prix des produits de première nécessité comme les pénuries de gaz ou d’essence apparaissent à de plus en plus d’égyptiens comme les premières choses à régler par le nouveau gouvernement. Rapidement car c’est vital. Nous nous sommes plus longuement exprimé sur ce sujet dans l’édition papier à paraître de Carré Rouge. Contentons-nous d’observer que le soulèvement au Soudan qui dure depuis plus d’un mois et prend de l’ampleur a démarré sur cette question des prix. Du fait de la partition du Soudan suite à la guerre civile entre le sud et le nord, le Sud-Soudan a récupéré les champs pétrolifères, privant le Soudan de cette manne. Aussi le gouvernement a décidé de supprimer les subventions aux produits de première nécessité. C’est cela qui a mis le feu aux poudres pour une population soumise encore en partie à la guerre civile et parfois réduite dans certaines régions à manger de l’herbe ou l’écorce des arbres. Or ce soulèvement a un écho qui va bien au delà des populations nubiennes du sud de l’Égypte ou de l’ancienne unité nationale entre l’Égypte et le Soudan. Il se profile comme un avenir pour l’Egyte, un soulèvement autour des prix.

Les grondements de la révolution sont loin d’être éteints. Comme en Égypte, en Tunisie, les pouvoirs viennent de reculer dans leurs tentatives de remettre en cause la révolution. En Syrie, le courage infini du peuple affaiblit lentement le pouvoir de Bachar El Assad. Au Bahrein, les luttes continuent de plus belle. Au Soudan le printemps arabe vient d’y démarrer... L’été pourrait bien être chaud.

Jacques Chastaing, le 27 juin 2012

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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