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Elections présidentielles en Egypte : malgré les apparences, un désaveu des autorités militaires, des islamistes et un pas en avant pour la révolution

A la veille de la communication du résultat du premier tour des élections présidentielles en Egypte, Jacques Chastaing (auteur depuis le début de la révolution égyptienne de nombreuses "notes de conjoncture" postées sur ce site) nous livre, dans cet article, son analyse. Le débat est ouvert.

Une fois de plus, dans ces élections, les grands médias français se seront illustrés en reprenant à leur compte les déclarations mensongères de l’armée et des Frères musulmans. Contrairement à ce qu’on peut lire le plus souvent, ces élections ont été une claque cinglante aux autorités militaires comme aux islamistes et ont marqué spectaculairement sur la scène politique égyptienne le retour des idées socialistes au travers du succès du candidat socialiste nassérien Hamdeen Sabbahi.

A ce jour [1], la participation au scrutin est officiellement de 45,6%. C’est-à-dire un véritable désaveu des autorités, surtout lorsqu’on considère que les chiffres donnés sont toujours fortement gonflés, les irrégularités innombrables, les votes achetés une règle et le suffrage des morts une habitude. Jusqu’au dernier moment, Hamdeen Sabbahi le candidat pro-révolutionnaire et socialiste nassérien, une des figures marquantes de la révolution du 25 janvier et du mouvement "Kiffaya" ("ça suffit") qui l’a préparée, troisième du scrutin, mais grand gagnant politique quoi qu’il arrive, a été désigné second créant la surprise de ces élections. Ce qui est marquant également c’est le déclin extrêmement rapide des Frères Musulmans passés de 40% aux législatives en janvier à 25% aux présidentielles en mai. C’est dire la rapidité du discrédit.

Le candidat des Frères Musulmans, Mohamed Mursi arriverait donc en tête avec 25,3% des voix (5 553 097 voix) [2], en second Ahmed Shafiq, ancien premier ministre de l’ère Moubarak soutenu par les militaires avec 23,7% (5 210 978 voix) qui seraient donc tous deux en lice pour le second tour et en troisième le candidat socialiste nassérien Hamdeen Sabbahi avec 21,6% (4 739 983 voix). Ensuite viennent Abdel-Moneim Abul Fotouh, candidat islamiste contestataire avec 3 936 264 voix puis Amr Moussa ancien président de la Ligue Arabe avec 2 407 837 voix. Les voix des six autres candidats, plus négligeables selon les autorités, n’ont pas été données précisément à ce jour. Le futur président d’Égypte aura donc eu moins de 8% des voix de la population égyptienne en âge de voter. Beaucoup moins que ceux qui ont envahi la place Tahrir en 18 jours de révolution.

Les grandes villes et les quartiers populaires de ces villes ont donné le plus souvent la première place au candidat socialiste Sabbahi. Au Caire bien sûr et notamment le quartier d’Imbaba, fief électoral des salafistes passé à Sabbahi. Mais surtout les résultats d’Alexandrie, seconde ville d’Égypte avec environ 10 millions d’habitants, connue comme la ville de l’Islamisme (70% des voix aux législatives de janvier 2012) sont particulièrement significatifs. Le candidat socialiste Sabbahi y aurait obtenu 34% des voix (602 634 voix) très loin devant l’islamiste contestataire Abul Fotouh, 22% (387 747 voix), et l’ancien ministre des affaires étrangères de Moubarak Amr Moussa avec 16,5% (291 950 voix) puis Mursi le candidat des Frères musulmans (269 455) et enfin seulement Shafiq candidat de l’armée (212 197). Pourtant les autorités religieuses de la ville n’ont eu de cesse d’appeler à voter pour Mursi ou, à la rigueur, pour Fotouh. Mais pour les Alexandrins, les islamistes n’ont rien fait depuis qu’ils dirigent le parlement, pauvreté et chômage sont toujours plus grands. Le candidat socialiste nassérien est de très loin le favori des jeunes et des femmes. Or beaucoup d’observateurs ont noté que si les jeunes ont relativement peu voté, les femmes ont participé massivement bien plus que les hommes. Dans les quartiers populaires, le raz de marée en faveur de Sabbahi est encore plus impressionnant. Dans le district ouvrier de Ras El-Teen, Sabbahi vient en tête avec 3 500 voix, suivi par l’islamiste contestataire Abul Fotouh et Amr Moussa qui se partagent 1 000 voix et seulement quelques-unes pour Ahmed Shafiq. La dynamique de la situation à venir se lit dans ces chiffres. Dans le district de Bahary qui regroupe Ras El Tin, Tabya et Qait Bay, où les prêcheurs salafistes ont une présence marquée dans les mosquées locales, les gens sont fatigués des Frères Musulmans et des salafistes. Même leurs militants de base sont lassés. Ils n’ont pas obéi aux consignes et n’ont pas cédé aux menaces des prédicateurs. Ils ont fait ce qu’ils voulaient. L’espoir et la confiance dans les islamistes, Frères Musulmans comme salafistes, sont tombés. Beaucoup regrettaient d’avoir voté pour ces derniers et le disaient à la presse. "Comment pouvons-nous avoir confiance en ces hommes de Dieu, dit un chauffeur de taxi, alors qu’ils mentent en permanence." Mais l’espoir dans le parlement s’est aussi envolé, lui qui s’est montré tellement impuissant tous ces derniers mois. Et maintenant c’est le dernier espoir dans les présidentielles qui s’envole. Il ne reste plus que la place Tahrir comme le disent beaucoup à la lecture des résultats. Mais cette fois "des places Tahrir partout dans chaque ville et village" témoigne un électeur interrogé par le journal Al Ahram online. Et des places Tahrir pour le pain, le travail, le salaire, la justice sociale, ce qu’on dit les électeurs en votant Sabbahi dont le programme électoral était centré très clairement sur ce volet social comme sur la renationalisation de l’économie.

Mais le vote Sabbahi est plus qu’un vote traditionnel où on remet son sort dans les mains d’un politicien. Un certain nombre de ses électeurs se font peut-être des illusions. Mais il est probable que bien plus ne s’en font guère et n’ont pas voté avec cet état d’esprit. Le mouvement de la révolution utilise plus ce candidat que ce dernier n’utilise ses électeurs. Ce vote est un signal qui dit ce en quoi les égyptiens ne croient plus, une déclaration qui signifie dans quel sens ils voudraient que les choses avancent, une confirmation de l’étape qu’ils viennent de franchir au travers des manifestations et affrontements des 25 janvier au 11 février 2012 lorsqu’ils ont proclamé leur volonté de continuer la révolution tout en conspuant l’armée et les islamistes et surtout en regardant pour la première la classe ouvrière comme un solution alors que jusque là, seulement la démocratie puis l’islam leur paraissaient être des solutions. Le vote socialiste des 23 et 24 mai confirme et complète l’appel du 11 février à la classe ouvrière pour la grève générale. Et puis enfin, ce vote est peut-être un message que les électeurs, mais il vaudrait mieux dire la révolution, s’est envoyée à elle-même. Un peu comme si ses partisans voulaient se compter, vérifier s’ils sont bien d’accord sur leurs objectifs, mesurer leur force avant d’affronter la nouvelle période d’épreuves qui mène à une deuxième révolution. Plus qu’un vote, un tour de chauffe...

Au résultat final, pour la masse des gens, les élections sont perdues, mais la révolution continue de plus belle, s’est emparée de ces élections et en sort renforcée par ce résultat. Bien sûr, au delà de la réputation d’honnêteté de son candidat (3), le socialisme nassérien ne doit pas faire illusions. Et d’ailleurs, si le nassérisme peut passer pour certains comme un âge d’or, pour beaucoup Moubarak en était l’héritier. D’autant plus que tout le monde se souvient que les socialistes nassériens ont soutenu les Frères Musulmans, voir participé avec eux sur des listes communes, aux dernières législatives et ne leur accordent pas une confiance aveugle. Ce qui s’était d’ailleurs marqué aux législatives par un désaveu électoral dans les quartiers ouvriers à l’égard de candidats nassériens, fussent-ils des militants ouvriers connus et appréciés. Mais les temps ont changé, faire allégeance aux religieux n’est plus un gage de succès. Ça se voit à la candidature indépendante de Sabbahi, à son succès, et au fait que Sabbahi qui a compris le message refuse pour le moment tout poste même celui de vice-président proposé par les Frères Musulmans au cas où il ferait alliance avec eux pour le second tour. "Je ne ferai aucun compromis, je n’accepterai aucun titre ou poste" a-t-il déclaré devant une foule de ses supporters en liesse.

Soyons sûrs que le succès de Sabbahi montre clairement à tous et dans tout le monde arabe en particulier qu’il y a une alternative populaire montante à l’islamisme. Car on voit bien sûr les mêmes évolutions en Tunisie où, sur fond de luttes et grèves massives, les islamistes modérés au pouvoir sont discrédités et les salafistes extrémistes qui n’y participent pas, tout autant. Ou en Algérie où ils viennent d’essuyer un échec électoral. Et encore au Maroc dans la manifestation massive de Casablanca contre le chômage le dimanche 27 mai qui conspuait le gouvernement dirigé par un islamiste.
Au fond, ce résultat électoral spectaculaire qui ressemble à celui de Syriza en Grèce ou, à ceux, dans une moindre mesure, de Besancenot puis Mélenchon en France, était déjà inscrit dans la profonde rupture qui s’était révélée par les manifestations massives en Égypte qui sont allées du 25 janvier 2012 à l’appel à la grève générale du 11 février mais aussi bien sûr par les vagues de grèves et de luttes qui ne cessent pas dans le pays et dont le résultat électoral de ces présidentielles est d’une certaine manière l’expression. Une étape psychique a été franchie dans cette période du 25 janvier au 11 février. Nous en voyons la manifestation électorale aujourd’hui. Mais on peut voir également cette maturation dans le contenu des multiples grèves actuelles où au delà des traditionnelles revendications économiques, les travailleurs ne cessent d’exiger que les militaires qui dirigent les entreprises ( entre 20 et 40% de l’économie est aux mains des militaires) soient eux-aussi "dégagés".
Nous ne tarderons pas à voir dans les mois à venir d’autres expressions de cette évolution dans une révolution qui va plus vite que sa conscience d’elle même, ce qui, soyons en sûr, ne va pas tarder à ouvrir la porte à l’émergence d’une phase où les question du double pouvoir et de la construction de ses organes vont se poser, psychologiquement, socialement, politiquement et concrètement, avant de préparer une deuxième révolution, sociale celle-là, pour le "pain, la dignité et la liberté" comme l’avait proclamé fièrement la révolution il y a plus d’un an.

Jacques Chastaing le 29 mai 2012

[1] Dimanche 29 mai 2012

[2] Ces chiffres sont donnés par les grands journaux Al Ahram online et Al Masry Al Youm faute de résultats proposés par les autorités sinon le taux de participation et les deux candidats arrivés en tête et qualifiés pour le second tour. (Rajouté lundi ) : De grosses manifestations de protestation ont éclaté lundi au Caire et à Alexandrie, ainsi que l’incendie du siège de campagne du candidat de l’armée, à l’annonce des résultats pour dénoncer le vol du résultat de Hamdeen Sabbahy que les manifestants estiment qualifiés pour le second tour. Les manifestants demandent également que le candidat des Frères Musulmans se retire au profit de Sabbahy, s’il veut vraiment sauver la révolution comme il le dit.

[3] 17 périodes de prison sous Sadat et Moubarak et sa candidature avait pour slogan principal : "un de nous"

[4] Cette période du 25 janvier au 11 février 2012 est décrite plus précisément dans le dernier article en ligne de Carré Rouge

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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