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Egypte : notes de conjoncture (03 février 2012)

L’opinion qui domine largement en Égypte sur le massacre du stade de Port Saïd le 2 février qui a occasionné 74 morts et 1000 blessés est que c’est le pouvoir militaire qui en est responsable avec le but de justifier par ce moyen une reprise en main par l’armée.
Mais ce massacre témoigne aussi du tournant de la situation politique en Égypte amorcé le 9 octobre 2011. La manifestation du 25 janvier 2012 en a montré au grand jour la profondeur et les événements qui ont suivi fin janvier en ont extériorisé les principales caractéristiques. La tuerie de Port Saïd ne peut être séparée des évènements de ces dernières semaines.

Notes de conjoncture:Égypte, 03/02/2012

(par Jacques Chastaing)

Que s’est-il passé à Port Saïd ?

Plusieurs témoins relèvent bien des détails troublants. « Un grand nombre d’hommes sont entrés au stade sans tickets », raconte Hossam Tantaoui, 19 ans, qui est, lui, supporteur d’El-Masry, l’équipe adverse, qui a battu les joueurs d’Al-Ahly 3 à 1, infligeant au meilleur club égyptien sa première défaite de la saison. «  Il n’y a pas eu de fouille à l’entrée, comme d’habitude. Des“baltaguis” (hommes de main) ont pu faire entrer des armes blanches très facilement. » Pour lui, il ne fait aucun doute que les policiers – que l’on voit ne pas réagir au moment de l’attaque sur les images de télévision – sont complices du massacre. A peine l’arbitre avait-il sifflé la fin du match, que les supporteurs du Masry, pourtant victorieux, ont envahi la pelouse à la poursuite des joueurs de l’équipe adverse. Assaillis à coups de jets de pierres, de bouteilles et de fusées de feux d’artifice, ces derniers ont fui vers les vestiaires cependant que leurs propres supporteurs, car on compte plus de supporters d’Al-Ahly à Port Saïd que de Masry, descendaient à leur tour sur le terrain, provoquant une mêlée meurtrière de près d’une heure au cours de laquelle des dizaines de personnes sont mortes écrasées, atteintes par des projectiles ou étouffées entre la pelouse du stade et les couloirs de l’édifice. "Un massacre, je n’ai jamais vu autant de cadavres à la fois", a déclaré un député représentant de Port-Saïd au Parlement fraîchement élu. Une horde armée de couteaux, de bâtons, de bouteilles déferle sur le terrain. Ahmed Ghaffar, un supporteur du club du Caire Al-Ahly, n’est pas près d’oublier cette image terrifiante. Pour lui, qui a assisté à des dizaines de match ces dernières années, ce qui s’est passé ne relève pas des habituelles bagarres entre supporteurs. « Lorsque l’arbitre a fait entendre le coup de sifflet final, les cordons de police qui protégeaient les gradins des supporteurs d’Al-Ahly se sont brusquement ouverts, racontait-il jeudi 2 février sur Internet. Quelques minutes plus tard, toutes les lumières du stade se sont éteintes. Nous avons couru vers les couloirs pour sortir du stade, mais toutes les issues étaient fermées, la police en gardant les portes à l’extérieur, et nous nous sommes retrouvés piégés. » Il décrit les scènes de panique qui ont suivi : beaucoup de supporteurs sont morts asphyxiés ou écrasés par la foule, tandis que d’autres ont été poignardés ou battus à mort. Les fans et joueurs du Ahly ont immédiatement accusé les forces de sécurité d’avoir encouragé l’attaque en laissant leurs assaillants grimper dans les tribunes adverses. Ils ont dénoncé l’absence remarquable de la police qui n’aurait, selon eux, pas appliqué les procédures habituelles de sécurité, alors qu’elle a l’habitude de contrôler strictement les mouvements dans les stades. "Il s’agit d’une guerre programmée", a accusé sans détour le docteur Ehab Ali, médecin de l’équipe.
"Pourquoi le gouverneur de Port-Saïd et le chef de la sécurité locale étaient-ils absents à ce match très sensible, alors qu’ils sont toujours là d’habitude ? Pourquoi les fans du Masry nous ont-ils attaqués alors qu’ils avaient gagné ?", s’interrogent les supporteurs d’Ahly, dont beaucoup assurent qu’ils s’attendaient depuis quelques jours à une répression policière violente contre leurs membres. A l’aéroport, où il était venu accueillir les joueurs évacués par avion militaire, le chef du CSFA, le maréchal Mohammed Hussein Tantaoui, qui a décrété un deuil national, suite à la demande des fans, s’est heurté à l’hostilité des footballeurs les plus célèbres, qui ont refusé de le rencontrer.
Le maréchal Tantaoui a lancé des appels ambigus "au peuple égyptien pour qu’il participe à la chasse aux responsables". "Le peuple connaît les coupables", a-t-il ajouté, plongeant nombre d’Égyptiens dans la perplexité. "C’est un appel à s’entre-tuer !", ont estimé les milliers de protestataires massés sous les voûtes de la gare centrale du Caire où, à deux heures et demie du matin, familles, 10 000 supporteurs et révolutionnaires sont venus accueillir en héros les rescapés du "massacre". "A mort Tantaoui !", ont scandé en chœur ultras et militants unis dans une même fièvre contre l’armée et les Frères musulmans.
Car ces derniers, exactement comme un général de l’armée, immédiatement après les faits, ont dénoncé dans un bel ensemble, les hooligans "ultras", responsables selon eux des morts ainsi que les jeunes révolutionnaires qui sèment le chaos depuis plusieurs mois dans le pays, notamment en osant attaquer le parlement nouvellement élu, tout en finissant par appeler l’armée à rétablir l’ordre en interdisant grèves et sit-in pendant 4 mois.
Finalement, voyant qu’il était difficile, le 2 février, de trouver un Égyptien pour croire que ce carnage, inédit dans l’histoire du football égyptien, soit dû uniquement à la rivalité entre les deux équipes et entendant {} que clamaient le 1er février au soir des milliers de «  Le peuple réclame l’exécution du maréchal ! », ou, "A bas les Frères Musulmans complices de l’armée"supporteurs d’Al-Ahly dans la gare du Caire, l’armée et les Frères musulmans, à nouveau dans un bel ensemble, dénonçaient les amis de Moubarak responsables du massacre. Puis encore un peu plus tard, les Frères musulmans dénonçaient alors la responsabilité de la police et une "main étrangère" mystérieuse qui rappelle ses attaques contre les organisations révolutionnaires et les ONG il y a peu. Ce n’est quje le 3 février, que finalement les (ou des) salafistes semblent s’être décidés à appeler à rejoindre les manifestants s’affrontant à l’armée, alors que, semble-t-il, d’après des témoins, le moral des militaires sur place serait en train de flancher, de nombreux jeunes soldats tombant en larme...

Le journal Al Masry al-Youm souligne que la télévision égyptienne a diffusé des images d’affrontements similaires à ceux de Port Saïd survenus au même moment au stade du Caire entre l’équipe très populaire de Zamalek et celle d’Ismaïlia. Mais à l’annonce du drame de Port-Saïd, Hassan Shehata, le coach de Zamalek, a décidé de ne pas continuer le match après la mi-temps. Pour manifester leur désaccord avec cet arrêt, certains "supporters" ont mis le feu au stade. Parallèlement à cet incident, le pays connaît depuis un certain temps un regain de violences criminelles notables mises en avant par la presse. Braquage violent de banque à Charm El-Cheikh, des chinois pris en otage dans le Sinaï, un complexe touristique "réquisitionné" par des Bédouins revendiquant la propriété des lieux… Voilà ce qu’ajoute une experte française, Sophie Pommier : "Ces temps-ci, le contexte égyptien est particulièrement violent. On assiste à une recrudescence de l’insécurité, c’est indéniable. La multiplication des armes venues de Libye, les sombres perspectives économiques et les frustrations diverses de la jeunesse égyptienne sont un cocktail explosif propice à la violence. Ce qu’il s’est passé hier soir à Port-Saïd n’est pas une surprise."
Tout cela prête à ambiguïté mais est repris internationalement. Bien évidemment, ce contexte de violence mis en scène par l’armée, les Frères musulmans (« Ce qui s’est passé à Port-Saïd n’est pas étranger aux événements auxquels on assiste depuis quelques jours : les attaques de banques, de bureaux de postes et les cas de délinquance se sont multipliés », a souligné le parti des Frères musulmans, qui accuse des fidèles de Moubarak de vouloir provoquer le chaos) et certains médias, même s’il est bien réel, ne date pas d’aujourd’hui mais de février 2011, depuis que la police a abandonné quasiment toute activité de protection civile. Or les tensions spécifiques au mois de janvier 2012 sont d’une toute autre nature politique et sociale. L’objectif des forces armées comme des islamistes suivis par des médias et des experts est de mélanger violence criminelle et violence sociale ou révolutionnaire pour mieux salir et combattre la révolution.

Pourquoi une telle provocation au stade contre Al-Ahly ?

Le club El-Ahly qui a été visé à Port Saïd n’est pas des moindres. Élu club africain du XXe siècle en 2000, Al-Ahly justifie d’abord ce statut par un palmarès sportif inégalé. Parmi la centaine de trophées amassés depuis 1907, on trouve notamment 36 titres nationaux, 35 Coupes Égypte, six Ligues des champions d’Afrique et quatre Coupes d’Afrique des vainqueurs de coupe. Sur la poitrine des joueurs, l’écusson est frappé d’un aigle incarnant la force, l’audace et la détermination. Mais au-delà des exploits réalisés au fil des décennies et balle au pied par les « diables rouges », Al-Ahly (« Le National » en arabe) s’est imposé depuis longtemps et surtout comme un pôle idéologique de lutte contre les colons lors de la première révolution. Fondé par des étudiants patriotes en lutte contre les colonisateurs britanniques, le club, dès 1925 affirme son identité en décrétant que tout membre doit détenir le passeport national. Niché dans le quartier cairote d’El-Guezira, il devient vite le club du peuple, par opposition à son rival cairote du Zamalek Sporting Club, estampillé plus bourgeois et cosmopolite.

Écrin de ferveur, objet de culte pour ainsi dire, Al-Ahly compte aujourd’hui 50 millions de supporters officiellement recensés à travers le monde. Parmi eux, les « Ultras », ont un poids politique non négligeable, ayant été très actifs lors de la révolution qui a mené à la chute du président Hosni Moubarak voici un an. Apolitique à ses débuts dans les années 2000, le mouvement des ultras égyptiens, et particulièrement celui de l’Al-Ahly, a pris une tournure plus engagée, parallèlement et au fur et à mesure que la contestation ouvrière s’amplifiait en Égypte à partir de 2006-2007. "Avant la chute de Moubarak, les ultras de l’Al-Ahli étaient un groupe contestataire et farouchement opposé au ministère de l’intérieur, à la police et au régime, explique Sophie Pommier . "Pendant la révolution, ils ont joué un rôle important en apportant leur expérience de guérilla urbaine contre les forces de l’ordre, ce qui a permis aux révolutionnaires de tenir la place Tahrir. Après la chute de Moubarak, ils ont continué à s’en prendre à la police et au Conseil suprême des forces armées, qui ont, selon eux, confisqué le pouvoir".

Oui, mais pas seulement. Car, contrairement aux révolutionnaires "facebookiens", les "ultras", bien que recrutant dans tous les milieux , étaient surtout de milieux populaires et faisaient le lien entre les jeunes révolutionnaires de la place Tahrir et les jeunes des milieux populaires. Or, jusque là, les "Ultras", devenus les "Gavroches" de la révolution, les héros de bien des jeunes et de moins jeunes, très courtisés par les partis, avaient toujours refusé de faire de la politique. Le groupe des ultras de Al Ahly avait déclaré l’année dernière qu’ils n’étaient pas un mouvement politisé, mais que les membres pouvaient avoir leur propre opinion. « Nous faisons ce que nous avons à faire quand nous jugeons les lois et les régulations injustes. Mais vous ne changez rien en Egypte en parlant de politique. »

Cependant, d’une certaine manière, toute l’Égypte était devenue "ultra" : soit ultra-supporter de Al Ahly ou de Zamalek, soit ultra-extrémiste religieux, ultra-libéral salafiste : bref soit un ultra-opposant au nouveau gouvernement, soit un ultra-partisan de l’armée. La situation toute entière devenait "ultra", c’est-à-dire marchait vers une deuxième révolution depuis octobre lorsque l’unité entre le peuple et l’armée s’était rompue. L’ultra était au centre de l’actualité politique.

Or, dans ce contexte, début janvier 2012, les Ultra d’El Ahly venaient de décider avec leurs éternels rivaux sportifs de Zamalek, de constituer un parti politique regroupant plusieurs groupes ultras. Depuis le soulèvement du 25 janvier 2010, les groupes ultras n’ont cessé de grossir les rangs mais leur image et leurs méthodes de hooligans leurs collaient encore à la peau pour une partie de la populaiton égyptienne. La création d’un nouveau parti était donc comme une volonté de les rendre plus légitimes aux yeux de l’ensemble de la population et notamment ouvrière.

Un parti ouvrier révolutionnaire aurait-il pu naître de là ? On ne ne sait pas. L’avenir le dira.

Mais ce n’est pas absurde, car l’implication des organisations de fans de football dans les mouvements anti-gouvernementaux est une des hantises de bien des régimes. En effet, comme la mosquée, le stade était avant la révolution un des rares espaces de liberté populaire - plutôt rares dans la région - capable de se faire le relais de toutes sortes de revendications. C’est dans le stade que sont essayés, testés et popularisés bien des slogans politiques contre le pouvoir en place utilisés ensuite dans la rue, comme "police militaire, vous êtes des chiens tout comme le ministère de l’Intérieur. Écrivez cela sur le mur des prisons, à bas le régime militaire." Leurs hymnes provocateurs et leurs emblèmes, comme l’acronyme ACAB pour "All Cops are bastards" ("Tous les flics sont des bâtards") sont devenus les symboles d’une jeunesse rebelle qui continue à défier le pouvoir militaire. C’est dans le stade que se créent et s’expérimentent des comportements libérés de bien des contraintes sociales étouffantes, que ce soient celles d’une société patriarcale religieuse ou celle d’un milieu petit bourgeois propret, gentillet et pacifiste, à tel point que ces "ultras" étaient souvent qualifiés par la presse sportive non seulement de hooligans mais aussi d’asociaux, de buveurs d’alcool, d’athées et de communistes. Ce qui n’est pas pour rien dans le fait que les ultras se soient trouvés les Frères Musulmans comme ennemis secondaires après la police et l’armée et qu’ils aient crié après le massacre leur haine de l’armée mais aussi celle des Frères musulmans, qu’ils estiment être leurs complices. C’est dans le stade enfin que se créent et s’expérimentent des solidarités et des groupes de combat. Lors de ces combats, l’hostilité des ultras vis-à-vis de la police et l’armée a pris le pas sur leurs légendaires rivalités sportives. Quelques jours avant le drame de Port-Saïd, les Chevaliers Blancs, supporteurs du Zamalek ont émis, lundi 30 janvier, un communiqué appelant leurs ennemis historiques, les Ahlawy d’Al Ahly, à accepter une trêve et à s’unir "pour le bien de l’Égypte" et de la révolution. Deux jours auparavant, lors d’un match retransmis en direct, les ultras, qui agitaient de grands drapeaux arborant les visages de martyrs de la révolution, avaient chanté, ensemble cette fois-ci, pendant plusieurs heures, le célèbre slogan "A bas le régime militaire !". A Port Saïd, dans les tribunes des supporters du club local d’Al Masry, on criait des slogans pro-armée, dans les tribunes d’Al Ahly des slogans anti-armée.

On a vu récemment l’influence des moquées et de l’islam en politique au travers des élections. On a moins souligné jusque là l’influence politique des stades et des ultras dans la rue. L’épreuve que les Ultra viennent de subir, et notamment l’assassinat de leur leader à Port Saïd (comme d’ailleurs l’assassinat tout récent d’un des animateurs de la campagne "Kazeboon" [menteurs] qui a joué un rôle essentiel dans la mobilisation pour le 25 janvier), ne semble avoir entamé ni leur foi dans club d’Al-Ahly ni dans la révolution. La formation d’un parti des ultras, un parti révolutionnaire de la rue populaire, peut certainement la rendre infiniment plus visible et entraînante dans la situation qui s’ouvre.

La menace de ce parti a peut-être joué dans la provocation policière car on voit clairement le lien qu’il pourrait établir entre ses membres ou amis qui font tout à la fois grève pour des raisons sociales et manifestent en même temps place Tahrir. Mais il n’y a pas que ça.

Le contexte de janvier 2012 ne se limite pas au massacre du stade de Port Saïd mais s’inscrit dans la marche vers une deuxième révolution

Choqués et furieux, les supporteurs d’Al-Ahly ont participé le jeudi 2 février à une marche dans le centre du Caire, jusqu’au ministère de l’intérieur qui a réuni plus de 70 000 manifestants selon la correspondante de la Télévision Suisse Romande présente sur place et laissé 4 morts ( plus 2 morts à Suez) et 1690 blessés. Ces manifestations ont repris massivement vendredi 3 février et se sont étendues à bien d’autres villes comme Alexandrie où certains témoins disent qu’ils étaeient plus de 100 000. Les jeunes activistes pro-démocratie, socialistes ou simplement des égyptiens indignés sont venir grossir les rangs, tandis que d’autres marches se sont tenues au Caire devant le parlement, à Maspéro devant l’immeuble de la télé d’État ou devant le ministère de la défense et enfin place Tahrir mais aussi dans plusieurs villes du pays, Suez, Damiette, Alexandrie... et Port Saïd où les manifestants qui ont déployé une banderole "A bas le régime militaire" sur le quartier général des forces de sécurité, ont scandé "nous sommes innocents" témoignant que les assaillants des joueurs et fans d’Al Ahly étaient des éléments infiltrés inconnus d’eux, bref des "baltaguis".

Les médias disent que le drame a déclenché une nouvelle crise politique en Égypte, peut-être la plus sérieuse depuis la chute de Hosni Moubarak. Certes, mais il n’y aurait pas crise politique si en même temps on n’assistait pas tout à la fois à la confirmation du discrédit de l’armée, à l’émergence du discrédit des institutions électorales comme le Parlement et le Sénat et à une nouvelle vague de grèves qui sort de plus en plus des revendications corporatistes pour demander surtout le "dégagement" de tous les petits Moubarak à tous les niveaux des entreprises (privées ou d’État), de l’administration ou des services publics.

Les faiseurs d’opinion menaient campagne jusqu’au 25 janvier pour convaincre que les égyptiens en avaient marre de la révolution, de l’instabilité, du chaos, des grèves et des manifestations. En même temps la répression de la société civile semblait s’officialiser. Le gouvernement avait lancé le 17 janvier un projet de loi sur les associations de la société civile, copie conforme de la loi despotique no 84 de l’année 2002, qui donne aux organismes sécuritaires et au ministère des Assurances et des Affaires sociales le pouvoir de suspendre, de réduire et même d’annuler certains domaines d’activité des ONG et de les confiner à des domaines spécifiques. Ils préparaient le retour en force de l’armée.

Sur les réseaux sociaux, une avalanche quotidienne d’informations, de blagues et de vidéos avait déferlé dans le but de contrecarrer les canaux officiels.

Mais surtout, la participation massive au 25 janvier a réglé son compte à cette campagne, comme j’en faisais état dans la note de conjoncture n° 12. Cette journée a définitivement enterré l’idée que l’orientation en faveur de la chute du régime militaire des jeunes révolutionnaires, amorcée lors de la journée du 9 octobre, n’avait pas ou guère de soutien dans la population. Elle a montré que le peuple égyptien, pas seulement les jeunes révolutionnaires, en tous cas sa partie la plus avancée, veut la chute du régime militaire.

Mais cette journée du 25, confirmée par les journées qui ont suivi où les manifestations multiples et diverses, femmes, artistes, intellectuels, étudiants, ouvriers, familles de martyrs, se sont succédées quotidiennement, ont aussi indiqué que le crédit des institutions électives comme le Parlement ou le Sénat et que les vainqueurs des législatives, les islamistes, s’amenuisait à grande vitesse. Non seulement, le 25, des milliers de manifestants ont crié leur hostilité aux Frères Musulmans et aux salafistes accusés d’être complices des militaires, mais plusieurs manifestations ultérieures dont une de femmes notamment le 27, ont eu pour cible le parlement, avec comme slogan principal : "vendus". Il a fallu un service d’ordre musclé de Frères musulmans pour empêcher les manifestants d’envahir l’assemblée et d’en sortir les députés.

Par ailleurs l’armée s’est sentie obligée de démentir des rumeurs du net comme quoi des unités militaires stationnées près de Suez seraient entrées en grève le 29 janvier. On ne sait pas ce qu’il en est mais il est par contre sûr qu’à l’université Cairote Ain Shams, le 2 février, les étudiants en cours militaire ont longuement hué les autorités militaires aux cris de "A bas le régime militaire".

Enfin, le 29 janvier, commençait la première phase des élections sénatoriales concernant 25 millions d’électeurs, car, contrairement à la France, tous les égyptiens de plus de 18 ans peuvent participer. Or pour la première des deux régions électorales, la participation a été seulement de 10% !

Outre une grande discrétion sur ce résultat, les autorités et les médias, tentent d’expliquer ce score ridicule par le peu de publicité faite à ces élections et le peu d’utilité du sénat, qui n’aurait comme rôle, selon eux, que de participer à la nomination de la commission d’élus chargée de nommer le conseil qui devrait établir la constitution.

Peut-être, mais il est plus probable que, politiquement, cela traduise surtout le discrédit des institutions électives – et de ceux qui misent là-dessus –. En tous cas c’est ce qu’on entend couramment dans la rue : « J’ai voté en mars dernier lors du référendum sur les amendements constitutionnels et j’ai voté lors des élections législatives parce que j’étais convaincu alors que Égypte allait changer. Mais aujourd’hui, je réalise que ce n’étaient que des illusions », se justifie Ahmad, étudiant, interviewa par Al Ahram Hebdo. Son ami Mohamad Omar, étudiant à la faculté de commerce, affirme boycotter ces élections à cause des « résultats choquants » de celles de l’Assemblée du peuple. « J’ai participé à la révolution du 25 janvier et je n’ai pas quitté la place Tahrir pendant 18 jours. La chute de Moubarak a été pour moi le début d’une nouvelle ère à laquelle aspirent beaucoup de jeunes comme moi. Mais ce sont les islamistes qui se sont emparés de la révolution. Est-ce logique que les jeunes et les forces libérales qui ont déclenché cette révolution soient aussi faiblement représentés dans un Parlement censé concrétiser leurs aspirations ? », regrette-t-il. L’Alliance des révolutionnaires Égypte a décidé de boycotter les élections du Conseil consultatif les qualifiant de « mascarade ».

Il n’est pas difficile de comprendre que les manifestations incessantes depuis novembre, depuis le début du processus électoral, et leur répression violente par l’armée, en même temps que les décrets "supra-constitutionnels" décidés par l’armée qui la mettent au dessus des lois, ainsi que sa réticence visible à céder la moindre parcelle de pouvoir, ont convaincus la plupart des égyptiens que le parlement ( et le sénat) n’est qu’une farce. Il aurait peut-être pu en être autrement si le parlement avait tout de suite cherché à cristalliser politiquement le mécontentement de la rue. Mais cela a été tout de suite le contraire. Les Frères musulmans et les salafistes qui ont une large majorité parlementaire se sont tout de suite couchés devant l’armée, s’inclinant devant son calendrier ainsi que devant Tantaoui, dénonçant le chaos économique créé selon eux par les manifestations, les grèves et les sit-ins, les révolutionnaires et les socialistes, réclamant même de l’armée plus d’autorité contre le désordre et leur propre protection par les militaires lorsque les premières manifestations eurent pris comme cible le parlement et les islamistes dés le 23 janvier, le premier jour d’investiture. Les Frères musulmans protégeant le parlement scandant encore "l’armée et le peuple sont une seule main" alors que le peuple scandait le contraire.

Cette participation de 10% confirmait le sentiment de bien des correspondants étrangers en Égypte sur la troisième phase des élections législatives, surpris du chiffre de participation de 60% donné par les autorités, alors que, eux, constataient des bureaux de vote vides, parfois sans aucun électeur de la journée, et, en tous cas aucune queue d’attente devant les bureaux. Le processus de désaffection à l’égard des élections avait probablement été commencé avant les sénatoriales. Bien sûr, il reste les présidentielles, auxquelles les égyptiens accordent encore quelque crédit, mais peut-être bien plus comme symbole possible de l’abandon du pouvoir par l’armée qu’à l’élection elle-même s’il s’avérait que le président, comme le Parlement, ne serve qu’à inaugurer les chrysanthèmes.

On pouvait faire ce constat politique autrement en remarquant qu’une nouvelle vague de grèves s’était levée dés début janvier, en plein troisième round des législatives, alors que la précédente vague de septembre octobre, s’était arrêtée avant le début des législatives, peut-être dans l’infime espoir à ce moment encore d’un changement par les urnes.

La vague de grèves de janvier 2012 qui n’a fait que s’amplifier tout au long du mois jusqu’à ce jour montrait au contraire que les travailleurs n’avaient guère d’espoir que les députés changent leur sort. Ils préfèrent s’en remettre à leurs propres luttes.

Pour donner une idée de l’importance et du nombre de ces grèves et manifestations sociales, j’ai noté ci-dessous celles dont la presse nationale - et on peut penser qu’elle ne rapporte pas tout - a bien voulu se faire l’écho pour les seules journées des 29, 30 et 31 janvier 2012.

ñ Les travailleurs du port d’Alexandrie qui, depuis, ont obtenu satisfaction pour leurs revendications de logement et d’assurance santé, mais aussi surtout, ont obtenu le limogeage de leur patron, un général. Le deuxième depuis peu après les travailleurs d’Assiut.
ñ Les ouvriers d’une usine de chaudières qui demandent sa nationalisation
ñ Les employés des compagnies de bus de l’aéroport du Caire qui réclament le limogeage du général qui dirige l’aéroport, ainsi que la fin du régime militaire.
ñ Les ouvriers de la filature textile à Borg el Arab près d’Alexandrie pour les salaires
ñ Les employés du nettoyage à Mahalla
ñ Les enseignants de Minya bloquent la route et demandent la titularisation des précaires
ñ Les travailleurs agricoles à Ismaïlia contre la pénurie de bouteilles de gaz, coupent la route
ñ Les étudiants en pharmacie manifestent devant le parlement
ñ Les employés et artisans de la boulangerie coupent les routes pour exiger le limogeage de la direction des approvisionnements à Quliabya
ñ Les habitants et ouvriers de Dakalhia contre les coupures d’eau et d’électricité
ñ Les habitants de Beni Senef coupent la voie de chemin de fer contre la pénurie d’essence
ñ Les ouvriers d’EAS bloquent l’aéroport d’Hurghada et réclament une part des bénéfices comme ce qui a été obtenu à Charm El Cheikh
ñ Grève de la faim de médecins hospitaliers à Kafr el Sheikh
ñ Ambulanciers en grève au Caire, Fayoum, Menoufia, manifestation à Maspéro pour une retraite et l’assurance santé. Ils reprennent le travail le 2 février pour aider les manifestants qui comptent plus de 800 blessés par les forces de l’ordre dans la nuit du 2 au 3 février.
ñ Les ouvriers de l’usine de vêtements Pmaqosh à Minya pour les salaires, bloquent la route
ñ Travailleurs du gaz à Nasr city veulent limoger leurs dirigeants
ñ Ouvriers agricoles qui manifestent devant le ministère au Caire pour une augmentation de salaire
ñ Grève des travailleurs sociaux d’Assiut pour les salaires
ñ Grève de 4 000 salariés de TEData, techniciens internet, pour la titularisation des précaires
ñ Les habitants de Kafr Sakr coupent la route pour un problème de logement
ñ Les travailleurs de l’usine "6 octobre" coupent la route pour les salaires
ñ Des employés de la télé d’Etat font un sit-in à l’intérieur de Maspéro
ñ Grève des postiers de la Nouvelle Vallée
ñ Manifestation des journalistes
ñ Manifestation des habitants du quartier de Bubaq Abu el Ala au Caire, proche de Maspéro, dont la télé d’État avait dit qu’ils avaient attaqué les protestataires devant l’immeuble de la télé, pour dire que c’était faux et qu’ils étaient au contraire solidaires des manifestants

A cela on pourrait rajouter les 25 entreprises, du pétrole, savon, textile, assainissement, métallurgie, etc., qui ont manifesté devant le parlement le 27.01 et la menace de grève des personnels des tribunaux le 31.01 et les pages révolutionnaires sur Facebook qui appellent à une grève générale le 11 février. « La grève générale et la désobéissance civile sur tout le territoire de la République commencent le 11 février. L’adhésion des ouvriers de Mahalla et de ceux du Canal de Suez sont confirmées. Appel à une grève générale pour accomplir les revendications de la révolution et pour l’élection d’un président ! »

Après l’hiver islamiste, un printemps économique ?
Les enjeux sont énormes. Environ 25,2% des égyptiens sont officiellement comptés comme pauvres en 2010/2011 alors qu’ils étaient 21.6% en 2007/8 et juste 16.7% en 1999/2000. Les revendications d’ordre économique étaient au cœur de la révolution du 25 janvier, notamment parmi les masses populaires qui avaient rejoint les jeunes révolutionnaires. Avec la détérioration des conditions économiques en 2011, ces réclamations revêtent un caractère encore plus urgent. Le problème du chômage, en hausse depuis la révolution, la lutte contre la pauvreté et la corruption et une meilleure répartition des dividendes du développement représentent ensemble les principales facettes d’une crise économique aiguë, une véritable bombe sociale qui risque de s’inviter dans la douloureuse et scabreuse transition politique actuelle.

Car ce qui ressort du mouvement de janvier, ce qui est commun à bien des grèves et manifestations, c’est une demande de garantie contre la précarité mais aussi, tout à la fois et surtout, l’exigence du limogeage des dirigeants, militaires ou civils, à tous les niveaux. Et ils obtiennent satisfaction, deux généraux ont été limogés, comme d’ailleurs trois dans l’affaire du massacre au stade de Port Saïd. Cette objectif de faire tomber tous les petits Moubarak n’est pas nouveau car bien des luttes disent cela depuis un an. Mais cela semble peut-être plus marqué en ce mois de janvier 2012. Et, surtout, dans le contexte général d’opposition au pouvoir des militaires et de discrédit des solutions institutionnelles électorales et religieuses, cette tonalité sociale plus visible peut de plus en plus apparaître comme une force, une "solution" après les "solutions" religieuses et démocratiques. Il peut émerger l’idée de la possibilité d’un contre pouvoir qui trouverait son assise dans les nouveaux syndicats, les ONG en plein développement tout autant que leurs initiatives, les assemblées générales de grévistes, les comités de grève, de quartier et leurs coordinations possibles.

Le jaillissement de la nouvelle culture altruiste initiée par la révolution se mesurait à l’esprit de sacrifice de la jeunesse dans les affrontements avec l’armée et à l’explosion du nombre d’ONG. Cet esprit s’impliquait pour pallier les défaillances des institutions étatiques, démocratiques et économiques et s’opposait de fait à l’hypocrisie des solutions parlementaires ou religieuses.

Aujourd’hui, en ce mois de janvier, cet esprit commence à se détacher de ces dernières, car même la solution présidentielle que les jeunes proposent d’avancer au plus tôt pour un transfert immédiat du pouvoir aux civils, ne semble plus vraiment convaincante. Le massacre militaire de Port Saïd, l’ambition d’un parti ultra, le discrédit des solutions électorales et religieuses, le contenu des revendications ouvrières, donne à toutes les formes de comités populaires à venir ayant pour but la justice sociale de beaux jours devant eux et de là, peut naître peut-être la perspective d’une solution politique par le biais de ces comités, une deuxième révolution.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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