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Egypte : après les manifestations du 25 janvier 2012

Notes de conjoncture par Jacques Chastaing

27/01/2012

Les manifestations du 25 janvier 2012 en Égypte ont marqué un tournant politique dans le pays et peut-être les premiers pas d’une marche vers une deuxième révolution. Par l’ampleur de la participation populaire qui a fait de ces manifestations les plus importantes qu’ait jamais connu le pays et par la tonalité générale des slogans qui voulaient quasi unanimement la chute du régime militaire, ces manifestations marquent une rupture politique avec la période passée. Un slogan entendu dans les manifestations peut résumer cela : « 2011, année de répétition générale, 2012 année de la révolution ».

Combien étaient-ils dans l’ensemble du pays ? On ne sait pas exactement, mais le chiffre du million a été très probablement largement dépassé. Plusieurs centaines de milliers de manifestants ont convergé sur la place Tahrir au Caire. On a compté 12 manifestations ce jour-là dans cette ville, venant de quartiers divers, Maadi, Mohandiseen (40 000), Al-Azhar, Nasr City ( 30 000) Heliopolis (30 000), Abbassiya, October City, Ains Shams (10 000), Université du Caire ( 10 000), Shubra (35 000),... dont certaines, comme celle de Giza, qui comptait dans ses rangs entre 50 000 et 100 000 participants n’a pas pu rentrer sur la place Tahrir, celle-ci étant déjà bondée. Aussi ce n’était pas que la place Tahrir qui était occupée mais les rues et les ponts adjacents ainsi que d’autres places de la ville. A Alexandrie, avec 3 manifestations, les participants estimaient qu’il y avait 500 000 personnes, et on a pu voir des manifestations dans tous les gouvernorats et villes d’Egypte, Suez ( la plus grosse de son histoire, malgré les chars dans les rues), Port Saïd, Mansoura, Damiette, Mahalla, Minya, Assiut, Beni Suef, Sohag, Aswan, Sarqiya, Daqahlia, Assouan, Qena, Ismaïlia, Tanta, Fayoum, Luxor, etc...

Les enjeux du 25 janvier 2012

On pouvait s’attendre certes à une participation importante, étant donné que tout le monde appelait à ce jour anniversaire de la révolution de 2011, mais à ce point, peut-être pas. Et surtout, le contenu politique de ces manifestations était l’interrogation du moment. Qui allait l’emporter ?

D’un côté, l’armée et les deux grands vainqueurs des élections législatives les Frères Musulmans ainsi que le parti salafiste Al Nour, voulaient faire de cette journée une fête commémorative du 25 janvier 2011, pour donner le clap de fin, transformer cette journée en clôture, en enterrement. Pour eux, la révolution est finie, elle est derrière nous, ses objectifs sont atteints par la réussite du processus électoral. Il n’y a plus motif à manifester. Il suffit d’attendre le bon déroulement du processus électoral... et faire confiance à l’armée.

De l’autre côté, les jeunes révolutionnaires estimant que les buts de la révolution ne sont pas atteints, voulaient au contraire en faire le point de départ d’une deuxième révolution, mettre fin au régime militaire, estimant qu’il n’y avait pas de liberté et pas même d’élections libres sous le régime militaire du CSFA (Conseil Suprême des Forces Armées).

Conscients du danger, l’armée est les deux partis islamistes avaient prévu trois pare-feux. Le premier, le jour-même, par des cérémonies de célébration, parade aéro-navale, spectacles, prêches dans les mosquées, minoration des effectifs révolutionnaires par la TV d’État, les TV islamistes, Al Jazeera ( qui n’a vu ce jour-là que quelques milliers de manifestants célébrant une fête), et sur la place Tahrir elle-même, un service d’ordre islamique pour sélectionner l’entrée sur la place, enfin une tribune des Frères Musulmans avec chants patriotiques, célébration de mariage, récitations de versets du Coran... Le second, deux jours auparavant, le 23 janvier, par l’ouverture de la première séance de la nouvelle Assemblée législative et la nomination du président de cette chambre, retransmise sur les télés... et la promesse qu’une des premières tâches de l’Assemblée serait d’indemniser les familles des « martyrs » de la révolution, ces dernières se trouvant à la pointe de la contestation et à l’origine principale des soulèvements de novembre et décembre. Le troisième, enfin, était l’annonce par Tantaoui, le 24, que l’armée libérait 3 000 prisonniers et mettait fin à l’État d’urgence. Ce qui n’a fait qu’énerver tout le monde.

Les militaires et les islamistes avaient de quoi s’inquiéter. En septembre et début octobre 2011, une grande vague de grèves ouvrières à un niveau jamais atteint avait menacé les autorités d’une grève générale. Le CSFA avait organisé deux contre-feux, un à l’ambassade d’Israel, l’autre le 8 octobre en organisant avec l’aide de la TV d’État à Maspéro ( siège de la TV d’État) un coup monté pour tenter d’opposer chrétiens et musulmans, prétendant faussement que des coptes assassinaient des soldats et appelant les musulmans d’Égypte à venir sauver leur armée. Mais les musulmans accourus s’apercevant de la supercherie, qu’en fait c’était l’armée qui assassinait les coptes, se sont retournés contre l’armée, unis avec les chrétiens. La combine s’est transformée en son contraire. Pour la première fois depuis la chute de Moubarak, on a entendu des slogans « peuple uni contre l’armée » et plus comme auparavant « l’armée et le peuple, une seule main ». La vague de grèves était arrêtée, mais le cours de la révolution prenait un autre chemin, celui à nouveau de la place Tahrir et de la dénonciation de l’armée, de sa violence, de la répression, des tribunaux militaires pour civils, bref la fin de la lune de miel entre le peuple et l’armée et l’exigence de la chute du régime militaire.

En novembre, alors que les élections législatives commencent mais que l’armée vient de s’octroyer des pouvoirs exceptionnels supra-constitutionnels, se croyant encore assurée du soutien de la majorité de la population, réprime extrêmement violemment une manifestation de quelques centaines de familles de martyrs. Comme d’habitude. Mais là, le climat a changé, cela déclenche plusieurs jours d’émeutes place Tahrir et alentour. En décembre, toujours pendant les élections, une répression violente à nouveau, 40 morts et 800 blessés pour novembre et décembre, notamment de « la femme au soutien gorge bleu », provoque de nouvelles journées de soulèvement, une grande manifestation de femmes, une manifestation appelée par les jeunes révolutionnaires seuls, largement suivie et bien d’autres manifestations, grèves ou sit-in, qui tous avancent comme slogan principal « A bas le régime militaire ». L’armée s’excuse, et tente de reprendre l’initiative en « démissionnant » le gouvernement en place, en nommant un nouveau, promet des réformes et annonce que cette fois-ci, oui, des élections présidentielles auront lieu avant fin juin 2012.

Il faut comprendre que la rupture morale entre le peuple et l’armée, pouvait entraîner une méfiance grandissante à l’égard du processus électoral et à l’encontre de ceux qui y mettaient tous leurs espoirs. Alors que les élections étaient conçues comme un moyen de détourner la population de la révolution. Avec la méfiance naissante, bien des gens commençaient à se rappeler qu’après le 25 janvier 2011, l’armée avait promis qu’ils laisseraient le pouvoir en septembre 2011. Mais qu’en septembre, ils avaient dit qu’ils resteraient jusqu’en mars 2013. Et il a fallu les émeutes de novembre et décembre pour qu’ils annoncent du bout des lèvres, que les élections présidentielles auraient lieu avant juin 2012. L’élection du président étant la pièce centrale du dispositif électoral puisque seul ce dernier peut nommer le gouvernement. Le Parlement étant totalement sans pouvoir jusque là, puisque le président est toujours Tantaoui, le chef du CSFA. Par ailleurs le processus électoral qui doit continuer les prochains mois est particulièrement peu clair. Le 29 janvier doivent commencer les élections sénatoriales. Les 500 députés du parlement doivent aussi décider des règles qui permettront de choisir parmi 100 députés (sénateurs ?), une vingtaine qui seront désignés par 80 autorités différentes, syndicats, groupes parlementaires ou non et l’armée, qui formeront alors un comité constitutionnel chargé d’écrire en 6 mois ( avant juin théoriquement, mais ça fait pas 6 mois ?) une nouvelle constitution, présentée alors au CSFA qui l’approuvera ou non et qui, s’il l’approuve, la soumettra en référendum au peuple qui peut la rejeter ou l’approuver, pendant qu’en même temps ou après, on voterait pour le président de la république, qui lui-même pourrait désigner un gouvernement, etc, etc... Entre temps, en novembre 2011 (la cause des manifestations du mois), l’armée avait décidé de principes supra constitutionnels qui la mettent hors contrôle du parlement et du gouvernement ainsi que son budget ! Et un porte parole de l’armée vient tout juste de déclarer en ce début d’année que contrairement à ce qu’ils avaient dit précédemment, l’ouverture des candidatures à la présidentielle prévue pour avril est repoussée à on ne sait quand.

Bref, si vous avez compris, vous êtes fort ! En fait personne ne sait ce qui va se passer. Tant que la confiance en l’armée l’emportait, tout cela n’avait pas beaucoup d’importance. Aujourd’hui c’est différent. A tel point qu’on voit maintenant des démocrates facebookiens comme Wael Ghoneim ou d’autres, dire qu’il faudrait peut-être raccourcir le processus électoral car cela suscite des troubles.

Bien sûr, et c’était ça l’espoir des islamistes et des militaires, beaucoup d’égyptiens, étaient contents et fiers du déroulement des élections législatives, qui malgré les multiples tricheries, paraissaient jusque là infiniment plus justes et libres que sous Moubarak. Ils pouvaient espérer qu’avec la participation aux élections (modeste mais réelle) et le succès net des islamistes, la légitimité du processus électoral était assurée, l’armée toujours soutenue par une large partie de la population et la place Tahrir relativement isolée.

C’est pour cela que le 23 janvier, à l’ouverture de la première séance de l’Assemblée législative, les Frères Musulmans ont déclaré que la légitimité était désormais au Parlement et plus à la place Tahrir. La place Tahrir c’était fini, le repaire d’anarchistes fauteurs de troubles, de violence, de chaos et d’instabilité économique.

Or le 25 a répondu que non. Le 25 a montré une fois de plus, contre les islamistes et l’armée, contre le parti du « divan » (qui regarde la révolution depuis la télé) et les journaux du «  désenchantement permanent » ( qui ne cessent de dire que les jeunes vont trop loin) qu’il n’y avait pas de coupure entre la place Tahrir et le peuple égyptien. Pour la partie de la population la plus engagée dans la révolution, celle qui est déterminante pour l’avenir, la légitimité est toujours d’abord à la place Tahrir, à la rue, à la révolution. Pour eux, la révolution n’est désormais pas terminée tant qu’ils n’aura pas été mis fin au régime militaire. Un manifestant qui criait « A bas le régime militaire », interviewé, résumait ainsi le rapport à la chambre basse : « le parlement c’est bien, mais il doit nous obéir » ( au peuple de la place Tahrir). Une mère de martyr expliquait : « Tous les jeunes de la place Tahrir sont mon fils. Tant que la place Tahrir est vivante, mon fils est vivant. Si la place Tahrir renonce, mon fils sera définitivement mort ».

La participation massive le 25 et son slogan principal « A bas le régime militaire » est un prolongement des mois de septembre, octobre, novembre et décembre mais aussi une réponse à l’Assemblée législative qui, pour son ouverture, le 23, s’est abaissé à saluer le maréchal Tantaoui et à prêter serment devant la vieille constitution. Ça choquait déjà que les islamistes qui n’avaient joué aucun rôle dans la révolution s’attribuent tous les mérites dans la commémoration du 25. Mais en plus, le peuple égyptien a vu à la télé, rassemblé devant les postes dans les cafés, les appartements, la rue, les parlementaires islamistes et libéraux ( a part une petite minorité courageuse qui avait des écharpes jaunes avec dessus « non aux tribunaux militaires » et surtout un révolutionnaire qui a demandé le jugement de Tantaoui) s’incliner devant l’armée. Cela accréditait tout ce que les jeunes révolutionnaires disaient jusque là des Frères musulmans et des salafistes. A savoir qu’ils avaient accepté que le parlement ne nommerait pas le gouvernement. Qu’ils avaient accepté le calendrier du CSFA et ses incertitudes. Bref qu’ils s’inclinaient devant l’armée ou qu’ils en étaient complices.

A partir de là, dans les manifestations du 25, les Frères Musulmans qui voulaient célébrer la fin de la révolution ont été conspués, leur tribune place Tahrir a été assiégée par des milliers de manifestants qui criaient leur indignation : « ce n’est pas une célébration, c’est une révolution », faisant taire leurs chants religieux ou patriotiques. Et le 27/01, lors de nouvelles manifestations qui ont réuni moins de monde mais tout de même encore des centaines de milliers à travers tout le pays, des salafistes ont été hués ou chassés de manifestations au Caire, Alexandrie mais aussi Mansoura, Dakahlkia, Hurghada. Au Caire, les manifestants ont retiré les sonos de la tribune des Frères Musulmans, leur ont montré leurs chaussures ( geste insultant au Moyen Orient), leurs ont jeté des pierres, des bouteilles, des fruits et leur ont demandé de retirer leurs banderoles, « hors de Tahrir », tout en criant aussi « A bas, à bas » ( de la tribune) et « menteurs, menteurs » (comme pour l’armée), bref de « dégager ». Ou encore, « nous ne voulons pas un parti mais la révolution ». A Dakahlia, un député des Frères Musulmans fraîchement élu a été interdit de parole, «  les traîtres n’ont pas à prendre la parole ». Une illustration significative de cette situation est ce qui s’est passé au sein de la mosquée Al-Azhar, le plus haut symbole de l’islam. Pendant la cérémonie religieuse, les croyants se sont mis à scander « A bas le régime militaire », « Mort à Tantaoui », les religieux ont tenté de couvrir les slogans par des récitations de versets coraniques et des chants patriotiques. Les gens sont alors sortis de la mosquée en masse et ont rejoint la place Tahrir, alors que les Frères Musulmans et les salafistes dénonçaient les sit-ins et les manifestations comme cause du chaos économique et les manifestants comme des anarchistes sans dieu.

Dés lors, tout ressort : il apparaît dans la presse que les Frères Musulmans ont des contacts secrets avec les anciens dirigeants du PND (le parti de Moubarak), que lors des manifestations de novembre et décembre , ils avaient obéi à l’armée qui leur avait demandé de ne pas participer aux manifestations, ils sont accusés par les avocats au procès de l’ancien ministre de l’intérieur de complicité avec les forces de sécurité lors de la journée sanglante du 28/01/2011... Des voix s’élèvent pour raconter combien les élections ont été truquées, les urnes bourrées, les camions de l’armée prêtés aux salafistes pour se déplacer et y accrocher leurs banderoles...On apprend que les flux de la finance islamique sont actuellement évalués entre 500 et 700 milliards de dollars répartis pour 60% dans les pays du Golfe, servant en partie à financer Frères et salafistes, que Khairat Al-Shater, l’homme le plus puissant des Frères musulmans, est aussi un richissime financier, partisan farouche du marché libre, dont les idées sont proches de celles du Tea Party aux USA,qu’il a des accords secrets avec Gamal Moubarak ( le fils de Hosni détesté par les égyptiens) et Rachid Mohamed Rachid ex-ministre du commerce de Moubarak en fuite à Dubaï et accusé de détournement de fonds publics. Que Kairat Al-Shater vient de s’engager auprès du FMI et d’investisseurs étrangers qu’il n’y aurait aucun changement économique en Égypte et que les Frères suivraient la même politique que celle de Rachid, c’est-à-dire celle des privatisations, des réductions des impôts pour les riches et des subventions pour les produits de première nécessité si utiles aux pauvres, politique recommandée par le FMI, rappelant enfin que les Frères sont hostiles aux syndicats, et se sont opposés aux grèves en septembre dernier aux côtés de l’armée. Nous n’en sommes pas à une perte d’influence totale des islamistes, loin de là, mais un mécanisme est en marche.

Le parlement apparaît aujourd’hui faible face à l’armée. La rue paraît forte.
Certains disent que le parlement est le jouet du CSFA. La question est de savoir si le parlement sera effectivement ce joujou et se discréditera autant que les islamistes et les prochaines élections ou s’il saura d’une manière ou d’une autre se faire un tant soit peu le porte parole des revendications populaires.

Vers une autre étape ?

La révolution est comme une crue du Nil, aucune barrière ne peut l’arrêter.
Le 23 janvier, alors que l’Assemblée législative tenait sa première séance, devant le bâtiment, dans la rue, quatre manifestations convergentes de plusieurs milliers de personnes, bloquées par un service d’ordre islamiste, ont exigé la fin des tribunaux militaires pour les civils, la justice pour les familles de martyrs, la fin de toute censure en art ( le film Wahed Sahih a été retiré des salles le 13/01 sous la pression islamiste pour propos inconvenants) et l’égalité sociale pour les travailleurs. Tous, finissant par scander « A bas le régime militaire » et « Frères musulmans, armée complices ».Comment le parlement peut-il éviter de voir son crédit encore diminuer, puisque Amr Moussa, un leader libéral, candidat aux présidentielles et présenté comme futur gagnant, n’a su proposé en réponse aux manifestants qu’une commission d’enquête sur les violences des militaires. Ça paraît dérisoire. On sait qu’il n’y a rien de tel qu’une commission parlementaire pour enterrer un problème et il y a fort à parier que les égyptiens l’ont déjà compris. Car quand on se bat, tout va plus vite. Et on compte maintenant 160 000 bloggers en Égypte qui peuvent se faire leur opinion malgré la propagande officielle.
Par ailleurs, le 20 janvier, une manifestation de femmes au Caire, après celle du 23 décembre, a donné le ton : « on n’est pas fatigués, révolution totale ou rien ». Or les députés, islamistes ou libéraux ne semblent pas gênés par cette absence de femmes à l’Assemblée, puisqu’on ne compte que 8 femmes sur 500 députés au parlement, le plus faible taux du monde. Ils sont incapables de répondre mieux que l’armée aux exigences des femmes.

Mais il y a plus. Le 25 janvier, outre l’armée, la cible a été le journal du pouvoir, le plus lu en Égypte, Al Ahram. Les manifestants ne veulent pas que la « démocratie » des élections, ils veulent aussi celle d’une presse libre. Et il y a du travail étant donné la corruption d’une grande partie de la presse égyptienne. Ils se sont arrêtés devant le siège du journal qu’ils ont conspué puis devant le siège de la TV d’État à Maspéro, où les manifestants ont réussi à projeter sur la façade de l’immeuble, de nuit, un film sur les mensonges et les exactions de l’armée. Un peu comme si on projetait un film sur le fascisme sur le mur de la résidence de Pétain pendant la guerre. Ils savent qu’il n’y a pas d’élection libre sans presse libre. Le 27 ils ont fait le siège du ministère de la défense puis ont campé à nouveau devant Maspéro en disant qu’ils n’en partiraient pas tant que le CSFA ne serait pas tombé. Bien sûr, ces manifestants sont bien moins nombreux, 5 000 devant Maspéro, 500 la nuit, mais ils ont la légitimité que leur a donné le peuple égyptien lors de l’immense manifestation du 25. Et ils étaient encore 10 000 place Tahrir dans la nuit du 27 au 28.

Comme le disaient les manifestants : « en un an nous avons beaucoup appris, nous sommes bien plus expérimentés ». Ils savent que la démocratie ne peut pas se limiter à des élections sous peine de faire des élus de simples pantins de ceux qui ne sont pas élus, les militaires, les propriétaires des médias, les vendeurs d’illusions religieuses...

Mais il y a encore beaucoup plus.
Lors du 25 et du 27, en plus des slogans contre l’armée, les slogans du début de la révolution ont été remis en avant : « Liberté, pain, justice sociale ». La revendication sociale est réapparue. Jusque là, ce sont les partisans du marché, libéraux ou islamistes qui ont donné le ton avec leur problématique, État religieux ou État séculier ? Or les libéraux sont au pouvoir et les islamistes ont gagné. Les autres questions revoient le jour. Une banderole a été déposée devant le Parlement rappelant ce que veut le peuple : « Justice, pain, logement, traitement médical, éducation ». Les groupes des jeunes révolutionnaires exigent maintenant aussi un salaire minimum pour les pauvres et un salaire maximum pour les riches ainsi qu’une assurance santé pour tous. Il y a encore peu pourtant, le ton de ces derniers était à regretter que les pauvres et les ouvriers se vendent aux islamistes en espérant avoir du pain sur la table alors qu’eux mourraient pour la liberté.

Sur le terrain économique, rien n’a changé : les inégalités économiques et sociales sont toujours aussi fortes. Six Égyptiens sur 10 ont rejoint les protestations populaires de janvier 2011 pour des raisons économiques : chômage, corruption, hausse des coûts de la vie ou subventions douteuses. Et la situation ne s’est pas arrangée. Les grèves continuent. 4 000 ouvriers du textile sont par exemple entrés en grève le 26 pour des augmentations de salaires promises mais pas versées. D’autres ont bloqué les voies ferrées le 27... Cependant de plus en plus de ces grèves, outre leurs revendications économiques, demandent aussi la fin du régime militaire.

Et ils l’appliquent. On peut ainsi saluer le succès de la grève des travailleurs de l’eau et de l’assainissement d’Assiut qui viennent tout juste d’obtenir le limogeage de leur patron, un général,mais surtout le 27, les ouvriers de 25 entreprises, ensemble, de tous les secteurs, pétrole, acier, textile, savon, gaz, sucre, eau et assainissement, qui ont manifesté au Caire et à Mahalla en rejoignant les jeunes révolutionnaires avec des slogans et banderoles d’une tonalité différente de ce qu’on voyait jusqu’à présent : « les usines aux ouvriers, pas au capital », « les travailleurs avant les profits », « salaire minimum pour les habitants des cimetières, salaire maximum pour les habitants des palais » et, bien sûr, « A bas le régime militaire ».... Cela suivait un appel de nombreux responsables syndicaux et ouvriers à rejoindre l’appel des jeunes à poursuivre le mouvement du 25. Ce qui traduit probablement la volonté des nouveaux dirigeants syndicaux à s’engager dans la voie d’une politique indépendante pour les ouvriers, voire peut-être ultérieurement d’un parti ouvrier, et l’influence grandissante des socialistes révolutionnaires dans ce milieu.

La situation économique et sociale est désastreuse . Demain beaucoup s’inquiètent de ne plus avoir de quoi manger. En tous cas c’est ce que disent les dirigeants du pays. Même si on ne sait pas s’il ne s’agit pas là d’une simple exagération propagandiste pour dresser les citoyens contre la révolution. En effet les associations patronales disent aussi que 2011 a été une bonne année pour eux et que la production et les exportations n’ont jamais été à un aussi haut niveau. Jusque là, l’expression anticapitaliste était presque inexistante dans les mouvements arabes. Mais aujourd’hui, du fait de cette propagande économique incessante, les travailleurs commencent peut-être à avoir envie de se faire entendre et dire : « Vous dites que le pays est ruiné, n’a pas d’argent pour tout, que les exigences du capital international sont impitoyables, mais nous demandons à voir ! Où est la fortune de Moubarak, où est l’examen des fortunes indécentes créées autour de lui, où nous en sommes avec nos ressources nationales : pétrole, industrie, tourisme, agriculture... ? Les travailleurs sont prêts d’accepter les sacrifices nécessaires, mais il nous faut la vérité, la transparence, nous ne voulons pas que le clan Moubarak soit remplacé par une oligarchie de petits Moubarak ou islamistes se partageant le gâteau, privatisant l’État à leur profit. Nous voulons contrôler nous mêmes. » Bref,les bases psychologiques d’une politique ouvrière révolutionnaire indépendante. Il est bien possible que face aux difficultés économiques, à la prise de conscience qu’il faut renverser le pouvoir de l’armée et que le parlement est trop faible pour ça, qu’on se rapproche de ce moment où les travailleurs se mettent à exiger de pouvoir dire leur mot sur tous les sujets économiques et sociaux vitaux, locaux et nationaux. Ainsi une toute récente vidéo sur le site menasolidaritynetwork, site d’information sur les luttes ouvrières au Moyen Orient, montre l’interview d’un ouvrier d’Alexandrie qui explique qu’il vient d’être élu président de son conseil ouvrier de quartier pour prendre en main la vie du quartier du fait du défaut de l’État. Et il explique clairement qu’il faut que les ouvriers fassent ainsi, qu’ils élisent leurs « conseils ». Ce « conseil ouvrier » est-il significatif, y en a-t-il d’autres ? Les comités populaires avaient jusque là plutôt des tâches ponctuelles, d’auto-défense par exemple, pour assurer le bon ordre des élections, le nettoyage d’une rue, etc... Assiste-t-on à un élargissement de ces tâches qui permettrait aux travailleurs d’aller vers leurs propres structures indépendantes, et, rêvons un peu, leurs comités fédérés au niveau national ? Verra-t-on, compte tenu du chômage des jeunes (50% au minimum !), ces derniers construire leurs propres comités de jeunesse aux côtés du prolétariat ? Verra-t-on la paysannerie pauvre qui nourrit actuellement le pays, chercher à créer des coopératives sous leur contrôle ? En tous cas, ces jours-ci, la presse gouvernementale et islamiste redouble d’attaques contre les socialistes révolutionnaires accusés de vouloir détruire l’Étatou d’athéisme criminel (on voit d’ailleurs la même chose en Tunsie) . Est-ce un signe que les possédants se mettent à craindre que les travailleurs et les jeunes révolutionnaires se rejoignent pour faire toute la lumière sur les comptes des profiteurs qui ruinent et volent l’Egypte et pour prendre en main l’économie du pays ? Qu’il se construise des comités ouvriers pour cela autour de chaque grève, chaque sit-in, chaque manifestation, comme l’idée en est déjà apparue lors de la grève des employés de banques ( et en Tunise ces derniers jours) ou lors des exigences de nationalisation des entreprises privées ?

Faut-il voir enfin un signe dans le fait que l’UGTT tunisienne ait annulé la grève générale qu’elle avait prévu le 25 janvier également ? Ce qui aurait peut-être pu contribuer à faire naître l’idée internationaliste, inexistante pour le moment, d’un front commun entre les exploités d’Égypte, de Tunisie, de Lybie, d’Algérie, de Syrie, du Yémen, du Maroc, du Bahreïn, etc... alors que si chacun de ces peuples manifeste avec son propre drapeau, il n’y a aucune expression d’un nationalisme arabe, il y a par contre la volonté de s’adresser au monde, en s’intéressant aussi bien à l’effet des révolutions arabes sur New York que sur Madrid. Ce qui pourrait être bien dangereux pour le capital international.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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