Qui somme-nous? | Contacts | S'abonner à la revue | S'abooner à la newsletter du site | Plan du site

Journées de troubles et d’espoir

"Ce que nous vivons, c’est l’histoire en train de se faire. Souhaitons que le résultat en sera le renversement des politiques néolibérales de destruction et l’ouverture de la possibilité d’alternatives sociales et politiques radicales" : c’est la conclusion de l’article de Panagiotis Sotiris que nous relayons ici

Journées de troubles et d’espoir

Par Panagiotis Sotiris (enseignant au Département de Sociologie de l’Université d’Egée)

Article posté le 9 juin 2011.
En anglais sur le site http://www.thenewsignificance.com/2011/06/10/panagiotis-sotiris-days-of-unrest-and-hope/ Source : Greek Left Review

Le seul moyen de décrire les récents développements en Grèce est de parler d’une insurrection populaire pacifique. Les rassemblements de masse sur les places de toutes les villes les plus importantes du pays continuent de gagner en dynamisme. Le dimanche 5 juin, Athènes et la plupart des villes grecques ont connu les rassemblements de masse les plus importants de l’histoire récente. Il y a eu des centaines de milliers de manifestants sur la place de la Constitution à Athènes, des dizaines de milliers à Thessalonique, et des milliers d’autres dans la plupart des villes grecques. C’est une expérience unique de mobilisation sociale, et une forme originale de protestation populaire qui combine rassemblement de masse et processus démocratique de discussion au travers d’assemblées populaires de masse.

Le plus important est que ces rassemblements de masse et ces assemblées constituent un point de convergence non seulement pour les gens qui ont pris part aux rassemblements de masse, aux grèves et aux mouvements sociaux dans les mois précédents, lors de la grande vague de protestation sociale qui a suivi le programme d’austérité, mais aussi pour ceux qui s’étaient jusque-là tenus à l’écart de l’action de masse.

Ce mouvement est assis sur les expériences de luttes collectives des années précédentes, comme l’explosion de la jeunesse en décembre 2008, les grèves générales massives du printemps 2010, les grandes grèves dans les transports de l’hiver 2010-2011, la lutte héroïque du peuple de Keratea, petite ville située à une quarantaine de kilomètres d’Athènes qui a combattu pendant des mois contre la police antiémeute, s’opposant avec succès à des plans désastreux pour l’environnement d’enfouissement de déchets prévus dans le voisinage. En même temps, des gens dépourvus de toute expérience antérieure de lutte ont rejoint des protestations, qui ne sont pas de simples imitations de celles du 15-M en Espagne, mais qui représentent une forme de manifestations bien plus considérables, qui plongent leurs racines très profondément dans la société grecque.

La composition du mouvement marque un changement important par rapport aux luttes passées parce qu’elle rend encore plus évidente la crise ouverte de la représentation et de la légitimité que doit affronter non seulement le gouvernement du PASOK, mais l’ensemble de la scène politique. La crise sociale, qu’a provoquée le programme d’austérité, se transforme maintenant en crise politique. Nous avons atteint un point de rupture en ce qui concerne l’équilibre des forces. Les vagues successives de mesures d’austérité qui ont complètement sapé les normes de vie décentes, la montée du chômage et en particulier celui des jeunes, l’annonce d’un pillage complet des biens d’État au travers d’un programme massif de privatisations, et ce sentiment général qu’il n’existe pas de moyen d’échapper au cercle vicieux de la dette, de l’austérité et de la récession profonde, tout cela a éloigné la grande majorité de la population du PASOK et du système politique en général. Ces rassemblements de masse, avec leur ouverture et le fait qu’ils ne ressemblent pas du tout aux meetings des syndicats traditionnels et des partis, ont fonctionné comme des exutoires de cette colère et de cette frustration. Les gens refusent d’être gouvernés de cette façon, et le gouvernement n’est pas en mesure de les gouverner. La définition que donnent les manuels d’une crise politique est pleinement réunie en Grèce.

La jeunesse a joué un rôle important dans le développement de ce mouvement, mais il ne s’agit pas d’un mouvement de jeunesse. Les jeunes ont été les instruments de l’organisation des assemblées, en utilisant les réseaux sociaux comme Facebook, en faisant passer le mot, en se portant volontaires pour l’organisation des rassemblements, mais rassemblements et assemblées sont les points de rencontre de toutes les générations.

Même si elles ne sont pas très clairement formulées en termes de programmes politiques traditionnels, ces protestations sont extrêmement démocratiques, radicales et profondément anti-système. Elles représentent un puissant désir de changement politique, la demande d’un emploi stable, la dignité du travail, une démocratie authentique et une souveraineté populaire contre la tentative de mettre en œuvre les mesures dictées par l’Union européenne, le FMI et la Banque centrale européenne. Elles rejettent la tentative actuelle de mettre en œuvre une formule extrême de machinerie sociale néolibérale dans laquelle sont lancés le gouvernement grec et la « troïka » UE-FMI-BCE, et qui est peut-être l’exemple d’attaque contre les droits sociaux le plus agressif qu’un pays européen ait connu depuis les « thérapies de choc » infligées à l’Europe orientale au début des années 90. Et même le recours massif aux drapeaux grecs dans les rassemblements, pratique que certains segments de la Gauche interprètent à tort comme du « nationalisme », est une expression du besoin de souveraineté populaire, de cohésion sociale et de dignité sociale collective.

Ce mouvement a au moins une revendication centrale, en l’occurrence que le Programme économique à moyen terme (version actualisée du « protocole d’accord » avec la troïka UE-FMI-BCE, qui comprend des mesures encore plus agressives) ne soit pas soumis au vote, en même temps que la revendication que soit immédiatement mis fin à toutes les politiques dictées par l’UE et le FMI. Cela accompagne le refus des gens de payer pour une dette qu’ils n’ont pas contractée. « Nous ne devons rien, nous ne vendrons rien et nous ne paierons rien », tels sont les slogans populaires que l’on a pu lire sur les affiches ou sur les autocollants. Contrairement à ce dont cherche à les convaincre le chantage idéologique permanent du gouvernement et des médias de masse affirmant que « Nous nous sommes tous gavés ensemble », les gens ont compris que les raisons de la crise de la dette souveraine grecque ne tiennent pas aux salaires des fonctionnaires ou aux dépenses sociales, mais aux dispenses d’impôts dont jouissent les grandes entreprises, aux prix gonflés des travaux publics inutiles (comme ceux qui ont été engagés pour les Jeux olympiques de 2004), aux dépenses militaires extrêmement élevées et, ce qui n’est pas la moindre cause, à la participation de la Grèce à la camisole de force monétaire et financière de la Zone Euro. C’est la raison pour laquelle la revendication d’un coup d’arrêt immédiat aux paiements de la dette et d’une annulation de cette dette est l’un des points unitaires de référence pour les gens, en même temps que le rejet de l’austérité et des privatisations. Il est bon de noter également que contrairement à une opinion populaire traditionnellement fortement pro-UE, de plus en plus de gens commencent à se poser des questions sur la participation de la Grèce à l’EuroZone, et le retrait de l’Euro est ouvertement discuté par les gens, plutôt que d’être a priori rejeté comme c’était jusque-là la norme.

Politiquement, ce mouvement est uni sur la revendication qu’ils « doivent tous partir maintenant », sur un rejet non seulement du PASOK mais de ce qui est perçu comme l’establishment politique. C’est la raison pour laquelle les images provenant de Tunisie, d’Égypte ou d’Argentine, et celle du départ humiliant de leurs Premiers ministres exercent une puissante attraction dans « l’imaginaire collectif » de ce mouvement.

Il faut remarquer que si l’on prend en considération tout ce qui se passe en Grèce, et qu’on fait le lien avec le « printemps arabe » des insurrections populaires, et avec les nouvelles caractéristiques de la contestation sociale telles que l’on en trouve des exemples dans le mouvement britannique contre les coupes sombres dans les budgets sociaux et l’augmentation des frais de scolarité, ou avec l’occupation du bâtiment du Capitol dans le Wisconsin, nous pouvons discerner les premiers signes d’une nouvelle phase historique, marquée par la possibilité d’événements insurrectionnels.

Il est vrai que ce mouvement a été extrêmement suspicieux à l’égard des partis politiques traditionnels, suspicion également dirigée contre les partis de Gauche. Mais pour dépasser le jugement sur cette attitude anti-politique, nous devons aussi prendre en considération le fait que pour la majorité du peuple grec, les partis politiques sont associés à des politiques néolibérales injustes, à la manipulation médiatique, à la corruption et à des liens puissants avec les grandes entreprises, toutes choses auxquelles s’est ensuite ajoutée une attitude plutôt servile vis-à-vis des organisations internationales. À la lumière de ce qui précède, on peut dire que cette attitude « anti-politique » est très exactement le fondement d’un processus authentique de politisation radicale, le commencement d’une politique alternative d’action collective, de démocratie directe et de changement social radical.

C’est la raison pour laquelle, sur les places des villes grecques, nous sommes les témoins d’une expérience unique en démocratie. Les assemblées de masse, avec leurs règles strictes d’égalité des voix, des temps de parole et de décision collective, qui ne laissent pas de place à la démagogie traditionnelle, offrent un paradigme alternatif au traitement collectif des revendications et stratégies politiques. En même temps, il existe aussi des paradigmes nouveaux d’auto-organisation et de solidarité collectives. Si les formes de « double pouvoir » potentiel doivent toujours être le résultat d’un processus d’inventivité collective, alors nous vivons le début d’un processus de ce type.

L’attitude de la Gauche grecque a été contradictoire. Au début, on a eu affaire à un scepticisme largement répandu, résultat d’une longue tradition consistant à traiter les mouvements sociaux comme résultant de l’initiative et des projets des politiques ou des partis. Le Parti Communiste (KKE), en particulier, qui en dépit de sa forte rhétorique anticapitaliste est toujours soupçonneux vis-à-vis du mouvement qu’il ne contrôle pas, et qui a une tactique de plus en plus sectaire, a insisté sur le fait que ce mouvement n’est pas assez « politique ». D’autres tendances de la Gauche, comme SYRIZA (coalition de la gauche radicale) ou ANTARSYA (Front de la gauche anticapitaliste), ont affirmé à haute voix leur soutien au mouvement, mais ont été gênées par cette combinaison d’un mouvement de masse et d’un rejet du verbiage traditionnel de gauche.

Le gouvernement grec s’efforce de poursuivre ses mesures, en dépit de la perte de toute légitimité. En même temps, les autres gouvernements et les mécanismes de l’UE agissent comme si tout cela n’avait pas lieu. Pourtant, je pense qu’ils ne peuvent cacher leur anxiété. Il est évident que toute tentative de mettre en œuvre ces politiques ne pourra aboutir qu’à rendre la situation encore plus explosive. En même temps, ils redoutent que toute inversion ou tout retard dans la mise en œuvre des mesures d’austérité ait des effets déstabilisants partout dans l’UE. C’est pourquoi leur objectif principal est de faire passer le Programme à moyen terme au Parlement, contre un nouveau versement du prêt. Ils savent que le gouvernement du PASOK ne sera pas capable de résister à la pression de la colère et de l’agitation sociales, mais ils espèrent que de cette manière ils ligoteront n’importe quel gouvernement à venir. C’est pourquoi ils pressent le parti de la Nouvelle démocratie d’apporter son soutien aux mesures, et d’aider à créer un climat de consensus. Jusque-là, la Nouvelle démocratie a évité de soutenir ouvertement le gouvernement, mais en même temps elle a essayé de calmer les représentants du capital en présentant son propre programme extrêmement favorable au monde des affaires.

À la lumière de ce qui précède, l’objectif le plus urgent et le plus immédiat est de faire monter la protestation à une telle échelle qu’il serait impossible pour le gouvernement de voter le « Programme de moyen terme », probablement en démissionnant face à la protestation sociale. La chute d’un gouvernement face à la pression de l’agitation sociale ouvrirait la voie à un changement social et politique plus important.

Dans de telles circonstances, la Gauche ne peut pas se payer le luxe de se contenter d’articuler simplement la demande de résistance. Le développement même du mouvement crée les conditions d’une alliance sociale potentielle des forces du travail avec la jeunesse et avec d’autres segments des classes inférieures, et ouvre la voie à l’émergence d’un nouveau « bloc historique ». En même temps, la crise politique ouverte et la possibilité qu’un gouvernement chute sous la pression du mouvement définissent une conjoncture entièrement différente en ce qui concerne la relation de la Gauche au pouvoir politique. La Gauche a la possibilité d’émerger de nouveau en tant que force contre-hégémonique, à la condition qu’elle abandonne à la fois l’illusion réformiste d’une possible « gouvernement progressiste » et le sectarisme du verbiage traditionnel de gauche, et qu’elle combine la participation de masse dans le mouvement et un ensemble concret de revendications transitoires comme l’arrêt immédiat du paiement de la dette et pour l’annulation de la dette, la sortie de la Grèce de la Zone Euro et potentiellement de l’UE, la nationalisation des banques et des infrastructures stratégiques, et une redistribution radicale des revenus en faveur des forces du travail, revendications qui offrent la possibilité d’une alternative anti-capitaliste.

Ce que nous vivons, c’est l’histoire en train de se faire. Souhaitons que le résultat en sera le renversement des politiques néolibérales de destruction, et l’ouverture de la possibilité d’alternatives sociales et politiques radicales.

(Traduction de l’anglais par Yves Bonin)

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
En savoir plus »