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Impressions d’un campement "d’indignés" dans une petite ville d’ Espagne

Impressions d’un campement "d’indignés" dans une petite ville d’Espagne

A l’heure où les "indignés" de Barcelone et Madrid ont décidé de cesser l’occupation de nuit des places centrales de ces villes, le campement des jeunes de Gérone, petite ville d’environ 100 000 habitants en catalogne espagnole, n’a certainement pas le rôle moteur des capitales castillanes et catalanes. Par contre, probablement représentatif de ce qui se passe dans des centaines - voire plus - de petites villes d’Espagne, il nous permet sans doute de mieux sentir certaines caractéristiques du mouvement. Il nous laisse ainsi peut-être entrevoir quelques-uns des éléments de sa dynamique, de ses forces et de ses limites, et, par là, nous donne l’occasion de réfléchir à ce qu’il peut y avoir de commun entre ce qui s’est engagé au Caire ou à Athènes en passant par Tunis ou Madrid .

A Gérone comme ailleurs...

Gérone est la ville administrative de la partie nord de la catalogne, à l’économie touristique, réputée depuis plusieurs années comme une des villes d’Espagne où le revenu par habitant est le plus haut, avec une petite université de 13 000 étudiants et quelques entreprises, Haribo, Nestlé et le centre d’une région de production agro-alimentaire comme celle des jambons Serrano...
Lors de mon passage le 3 juin, le campement des indignés regroupait sur une des places centrales de la ville, la place de Catalogne, une vingtaine de tentes de couchage, une tente cuisine, une tente bibliothèque, une tente d’acceuil et deux tentes-auvent d’abri et de discussions. Des affiches et banderolles manuscrites entourent la place. Le mot "révolution" est partout. On trouve aussi "l’indifférence rend esclave", "Non aux réformes de la santé", "Nos rèves ne tiennent pas dans vos urnes", "Place Tahrir"... et une banderolle indiquant les activités et rendez-vous de la semaine. Il n’y a pas de sigles d’organisations politiques ou syndicales qui sont ici bannis. De même le mot "camarades" n’a pas sa place dans les échanges. Cela peut mettre mal à l’aise les militants politiques les plus sincères qui voudraient aider ou participer, mais les "indignés" essaient juste par là de se protéger de la main mise "verticale" des partis sur leur mouvement qu’ils souhaitent "horizontal" et le plus démocratique possible.

Selon les "indignés" de Gérone, il y aurait d’autres campements du même type dans cette partie nord de la catalogne, dans des villes plus petites, comme Figueras ( 40 000 habitants), Olot (33 000), Salt (29 000), Sant Feliu de Guixols (21 000), Palafrugell ( 20 000), Rosas, ( 20 000), Banyoles ( 18 000), Palamos ( 17 000), la Bisbal (10 000), Tossa de mar ( 6 000), mais sans savoir s’ils sont permanents ou sporadiques, notamment pour les plus petites villes. Il n’y a pas, pour le moment, de coordination voulue et organisée entre les "indignés" de Gérone et ceux des autres villes de la région ni avec ceux du pays sinon par les informations qu’ils ont par les médias ou internet. Les "indignés" de Gérone vivent leur vie. Mais, ce sont les initiatives des campements de Madrid ou Barcelone et les initiatives sociales d’autres origines qui donnent les grandes ponctuations de leurs activités.

A Gérone, cela fait trois semaines que la place de la Catalogne est occupée par 20 à 30 "campeurs" permanents. L’emploi du temps des "indignés" est ponctué du point du vue du fonctionnement par deux assemblées générales hebdomadaires, oscillant le plus souvent entre 30 et 100 participants et par les réunions de diverses commissions réunissant de 5 à 30 personnes pour faire fonctionner le campement et ses activités.

Du point de vue de ses activités, il y a deux manifestations hebdomadaires regroupant le plus souvent entre 100 et 300 personnes, parfois 600 et une fois près de 1 000, après les violences de la police barcelonaise contre les "indignés" de cette ville. Des débats sont organisés plusieurs fois par semaine, parfois par jour, sur les sujets les plus variés, les énergies alternatives, la nourriture bio, la gratuité des transports publics, une autre économie possible, la lutte contre l’homophobie, le nucléaire ou la guerre, etc... avec une participation diverse suivant les sujets mais pouvant aller jusqu’à plusieurs centaines de personnes parfois. Les intervenants peuvent être des militants d’Attac, des universitaires "critiques", des avocats, musiciens ou écrivains contestataires, ou encore des représentants d’associations diverses. Enfin le campement abrite une animation musicale ou artistique quasi quotidienne.

L’Assemblée Générale dont un compte rendu est régulièrement donné sur internet ( comme de l’activité des commissions) traite une trentaine de questions par réunion avec le souci d’éviter tout heurt et toute tension dans le débat et l’ambition d’en faire un espèce de forum démocratique permanent où tout un chacun peut se réapproprier la ville, la société et la vie.

Au delà des deux manifestations hebdomadaires avec des objectifs variés, de la circulation en ville de petits groupes qui jouent d’instruments de musique ou du déplacement ici ou là du stand du mouvement, les "indignés" ont cherché à aider à construire un autre campement dans une banlieue de la ville. Ils ont tenté une fois de s’adresser aux chômeurs à l’équivalent de l’ ANPE locale. Ils envisagent d’organiser une journée transports gratuits en ne payant pas leurs trajets. Ils appelent à se joindre à une manifestation le 11 juin organisée par les salariés de l’hôpital de Gérone qui depuis quelques temps bloquent une fois par semaine l’accés à la ville avec l’aide d’enseignants, d’étudiants et d’employés d’entretien de la ville pour dénoncer les baisses d’effectifs et les réformes de la santé. ( Un mouvement sur la question de la santé qui semble toucher d’autres villes d’ Espagne ou au moins de Catalogne). Et enfin, ils préparent la journée nationale du 19 juin tout en évoquant une autre journée, internationale celle-là, en octobre.

Des impressions sur une jeunesse en révolte...

Ce qui frappe bien sûr, c’est d’abord la jeunesse des participants. Mais pas si jeunes toutefois. Ce ne sont pas des lycéens ou même des étudiants. Ce sont des jeunes précaires, des chômeurs. S’ils sont étudiants, c’est en fin de parcours ou déjà diplômés. Ils ont tous ont en commun de n’être pas encore totalement immergés dans le monde du travail, sinon par des petits boulots. Situation appelée à durer du fait du chômage important qui sévit en Espagne et de la précarité générale qui touche la société espagnole, les jeunes en particulier.

Cette jeunesse précarisée, symbole vivant de ce qu’il y a de plus absurde et destructeur dans le capitalisme, est à la frontière de la jeunesse et de l’âge qu’on dit mûr, à la frontière prolongée des études et du travail. Ils n’ont rien et vivent de rien. Ils en souffrent, le dénoncent. Mais en même temps, ils se débrouillent, la force vitale de la jeunesse leur fait surmonter leur condition et voir au delà.

C’est par exemple une jeune femme, célibataire, qui a son diplôme d’ingénieur mécanique en poche, mais qui refuse les quelques postes qu’on lui propose autour de la production pour ne pas avoir à exploiter des gens. Elle préfère vivre de petits boulots. Elle conduit une camionnette de fruits et légumes, en saison. Elle aime mieux vivre chichement plutôt, dit-elle, que de " perdre sa vie en la gagnant". C’est ce qui fait la force de cette jeunesse. Elle refuse la marchandisation de l’homme, n’enferme pas ses objectifs dans des revendications économiques. Elle dénonce le capitalisme, les banques et n’a pas peur de dire que les organisations syndicales et les partis politiques sont installés dans ce système, en font partie, que le système électoral est faussé, guère démocratique. Elle peut d’autant plus le faire qu’elle n’a pas besoin au quotidien des organisations syndicales comme la plupart des prolétaires qui, eux aussi, bien qu’ils ne soient pas dupes, ont toutefois besoin des militants syndicaux au quotidien, dans leur travail, et ne peuvent pas rompre si facilement ce cordon ombilical.

Cela semble être la spécificité de ce mouvement, sa force et sa faiblesse.
Tout le monde a souligné que ce sont des jeunes précaires. Mais peut-être moins les conséquences du fait que leurs rèves sont plus forts que la réalité.
Car lorsqu’on vient au contact des "indignés" avec des schémas sociologiques tout faits, chômage, précarité, petits boulots, CDD, intérim, on ne peut s’empêcher d’imaginer des hommes et des femmes qui subissent et qui ont en conséquence des revendications pour l’emploi, l’embauche, les salaires, peut-être la retraite, pourquoi pas le partage du travail...

Mais non, ce n’est pas ça. Ces jeunes ne subissent pas. C’est frappant. Ils ne cherchent pas d’accomodements, de "réformes" pour survivre dans ce monde, ils veulent le changer. Ils sont d’abord les portes paroles de toutes les libertés.
La liberté est leur univers.

Et ils sont libres dans tous les sens du terme. Sans travail ni famille, ils ne sont pas prisonniers de ces liens sociaux. Mais n’en bénéficient pas non plus. Y compris des liens sociaux les plus forts. Ils ne peuvent pas occuper leurs entreprises, leurs bureaux, leurs écoles comme des ouvriers, des employés, des enseignants. Ils ne peuvent pas non plus occuper des écoles comme des parents d’élèves. C’est probablement pourquoi Facebook a pris autant d’importance pour eux et qu’ils occupent les places publiques des villes. C’est probablement pourquoi leur mouvement réinvente le lien social de facebook prolongé par celui des places publiques et le forum politique permanent en même temps. Leurs agoras sur les places sont presque des chats, des répliques des méthodes d’échanges sur Internet. Lors de leurs AG, le débat doit être respectueux des autres, ils cherchent le consensus, ils ont des modérateurs...
Ils sont plus "indignés" qu’en "colère" mais en même temps sont plus près de la révolution que de la grève générale.

Ce sont exactement les mêmes jeunes au Caire ou a Tunis qui ont fait le mouvement Facebook. Il faut voir le film égyptien "Microphone" qui décrit cette jeunesse juste avant la chute de Moubarak. En fin d’études ou n’ayant pas encore de travail fixe, vivant dans la plus grande précarité, ils n’ont rien, encore moins que les jeunes espagnols, mais ils sont animés d’une aussi grande énergie que ces derniers. Ils dépassent leur condition immédiate pour renvendiquer leur droit à inventer la vie, l’expression libre, la musique, l’art, un monde sans entraves ni oppressions.

Pour les plus anciens, c’est comme un souffle d’air, ce sont les fenêtres d’un monde étouffant que l’on ouvre sur une autre vie enfouie au fond de nous, et que des années et des années de soucis quotidiens ont refoulé dans un coin.
Leur dénonciation de la précarité est intimement lié à la politique et s’associe au projet d’une autre société. Elle rompt les frontières et les barrières artificielles mises par les institutions entre le syndical et le politique. C’est un ferment contre les habitudes et les résignations. Mais un bouillonnement, une agitation, une effervescence qui est plus un levain à terme, qu’un facteur d’entrainement immédiat pour d’autres catégories sociales en Espagne sinon par l’exemple que la flamme, le courage et la force vitale qui anime ces jeunes peuvent donner à d’autres. De même que ce ne sont pas les "revendications" étudiantes de Mai 68 qui ont entraîné les ouvriers dans la grève générale mais leur audace et leur courage à relever la tête.

C’est un ferment sans capacité d’enclenchement car lorsque les indignés de Gérone sont allés à "l’ANPE" pour s’adresser aux chômeurs, ils croyaient trouver des gens comme eux. Ils ont été surpris de ne pas être compris par des chômeurs qui avaient un besoin vital d’un travail et d’un revenu tout de suite. Ils le disent : "les gens nous soutiennent mais trouvent qu’on rêve".
Ce qui est frappant alors, dans ce que j’ai entendu, c’est qu’ils ne jugent pas, ne méprisent pas. Ils savent bien, comme le disait l’une d’entre eux, que s’ils avaient des enfants, s’ils étaient en moins bonne santé, un peu plus âgés, ils auraient aussi ces préoccupations, cet état d’esprit. Par ailleurs, ils cotoient de très près, pour travailler avec eux, tous ceux qui sont enchaïnés au travail.
Ils suscitent la compréhension et la sympathie d’un large public qui leur apporte nourriture et soutien, mais ce même public large ne se sent pas représenté par ce que sont ou revendiquent ces "indignés", si près, mais aussi si loin des nécessités et de l’état d’esprit des classes les plus pauvres. Bien conscients de cela, les "indignés" ont tenté de compenser cette faiblesse en délocalisant leurs AG dans des quartiers. Pour ceux de Gérone, ils sont allés à "Salt". Mais il ne suffit pas changer de lieu pour changer de nature, changer "l’indignation" en "colère". Même si, bien sûr, la vie emprunte le plus souvent les chemins les plus insoupçonnés. Car ce ferment espagnol peut trouver un terrain plus fertile, là où les inititateurs du mouvement ne l’attendaient pas, en Grèce par exemple.

Indignation et colère, dénonciations et revendications, social et politique

C’est dans les quartiers, et plus, les entreprises et les bureaux, où les "indignés" auraient tant besoin de la "colère" du mouvement des salariés eux-mêmes. C’est peut-être en Grèce qu’ils l’ont trouvée. Cela s’etait passé ainsi en Egypte ou en Tunisie. Et en Grèce, le terrain est fertile, car les salariés y sont en lutte depuis plus de deux ans en butte au frein plus fort qu’ailleurs des partis et syndicats institutionnels. En Espagne, cette mobilisation sociale, donc celle des quartiers, est toute jeune. Elle n’a vraiment commencé avec ampleur que lors de la grève générale du 29 septembre 2010.

Ce qui frappe aussi, c’est que les revendications des "indignés" espagnols sont bien en deça de leur mouvement, de leur indignation, de leurs dénonciations. L’Assemblée des représentants de 56 villes et campements réunis à Madrid les 3, 4, et 5 juin veut une réforme électorale incluant un système à deux tours comme en France, un scrutin proportionnel et des référendums citoyens, la séparation des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires, la fin des privilèges des hommes politiques, la transparence des comptes des élus et des partis, un contrôle plus important des banques...
On aurait envie de dire "tout ça pour ça !"
Bien sûr la manifestation du 19 juin est annoncée sous un mot d’ordre général « contre la crise et le capital ». Mais un mot d’ordre bien abstrait alors que les assemblées écartent peu à peu la critique concrète du capitalisme, des banques et du système financier, en mettant de côté de tout ce qu’il peut y avoir de social dans les revendications, sur la précarité, le chômage, le logement ou la misère en général.

La méfiance justifiée à l’égard des partis politiques et des directions syndicales ainsi que le refus d’une récupération du mouvement par le culte de l’horizontalisme n’ont pas permis aux jeunes indignés de se protéger de certaines des vieilles idées politiques qui animent ou traversent le mouvement associatif.

On oublie souvent que les révolutions en Egypte ou en Tunisie ne sont pas que l’oeuvre des jeunes "facebookers" mais aussi et surtout de la grève générale des salariés qui a été à l’origine de la chute de Moubarak et de la colère sociale à l’origine de la celle de Ben Ali. Ce mouvement ouvrier préexistait à celui des jeunes. Par contre celui des jeunes lui a donné ce souffle politique pour aller jusqu’à la chute du dictateur.
Les révolutions de Tunisie ou d’Egypte ont commencé comme des soulèvements contre la misère, pour le pain, un travail et un revenu pour se focaliser ensuite sur le départ des dictateurs puis sur des élections, qu’elles fusssent constituantes ou non. Aujourd’hui, ceux qui se trouvent portés au pouvoir par ces révolutions mais aussi certains des jeunes révolutionnaires "facebookers" tentent d’écarter au nom du sauvetage de l’économie toutes les revendications économiques et sociales des ouvriers ainsi que les luttes et les organisations qui essaient de les porter. En Grèce où le mouvement semble plus accentué sur la question de la dette, il y a aussi des tendances, notamment une animée par un ancien ministre, pour tenter de déporter le mouvement sur la seule démocratie politique.
En organisant une démocratie vivante à la base, le mouvement espagnol a commencé par dénoncer les partis et la pseudo démocratie électorale mais aussi la précarité, les banques, la dictature financière, le capitalisme qu’il fallait renverser pour obtenir une vraie démocratie sociale maintenant. Aujourd’hui, il semble glisser vers une simple réforme électorale politique par en haut. Il oublie qu’on n’élit pas le roi, ni les généraux, ni les banquiers, ni les spéculateurs financiers, ni les grands capitalistes....Ce sont eux, dans les conseils d’administration des banques et des grandes entreprises qui ont le pouvoir réel. Il n’y aura pas de démocratie réelle maintenant, si ces derniers ont toujours leurs pouvoirs exorbitants et leur capacité de nuisance.

Il serait faux de ne voir dans l’action des militants politiques qui animent le mouvement associatif, les seuls responsables de cette dérive. Comme tout mouvement, celui-là ne peut "revendiquer" autre chose que ce qu’il est. Il sait parfaitement dénoncer et montrer. Mais pour avoir des revendications au niveau de ce qu’il dénonce, il lui faudrait des outils, des moyens, une assise sociale qu’il n’a pas.
Par contre, il est subversif parce qu’il peut féconder la "colère" et les "revendications" économiques des salariés de son souci de la démocratie à la base, sa critique des partis et syndicats, son objectif clairement politique, anti-institutionnel et anticapitaliste, son enthousiasme révolutionnaire. Il est dangereux par le souffle qu’il peut donner à d’autres classes sociales, qui, elles sont mieux placées pour paralyser l’économie, la contrôler et la prendre en main, pour faire vivre réellement une démocratie sociale à la base Une démocratie d’autant moins récupérable, d’autant plus horizontale, d’autant plus démocratique qu’elle sera l’oeuvre de ceux d’en bas.

Il y a donc tout à parier que ce seront des évènements extérieurs au mouvement des "indignés" lui-même qui feront passer l’ensemble à une autre étape. Pensons ici au petit moment du mouvement des retraites en France lorsque des jeunes écoliers de 16-17 ans sont descendus à leur tour dans la rue. Et à la Grèce qui comme un prolongement espagnol peut féconder à nouveau les révolutions arabes, celles déjà en route ou d’autres à venir mais aussi revenir en boomerang sur la péninsule ibérique.
En Espagne, on a pu avoir une idée du passage d’un stade à un autre avec les réactions aux violences policières, à Madrid ou Barcelone, qui ont été à chaque fois une des conditions pour que le mouvement s’élargisse et franchisse une étape supplémentaire. Ce qui rappelle l’évolution du mai 68 français et le rôle si particulier des lycéens lors de la nuit des barricades. Ce peut aussi être la fusion ou la conjonction, à cettte occasion ou à d’autres, du mouvement social réapparu le 29 septembre 2010 et de ce mouvement de la jeunesse.

Des associations et collectifs témoins et acteurs politiques d’une rupture avec l’esprit de réconciliation né de la mort de Franco

On aurait tout autant tort de faire porter la responsabilité de l’infléchissement actuel aux seuls associatifs qu’on aurait eu tort de ne voir dans le mouvement lui-même que l’oeuvre des associations ou des collectifs. Bien des commentateurs ont cru pouvoir discerner le rôle déterminant de "Génération précaire"," Jeunesse sans futur", "Ne votez pas pour eux", et bien d’autres regroupés dans "Démocratie réelle maintenant". D’autres avaient cru également tout expliquer en Egypte par le Mouvement du 6 avril et le renouveau politico-associatif de 2005. Mais si ces collectifs ou associations ont su jouer le rôle qu’on décrit le plus souvent, cette manière de voir oublie d’une part la crise et d’autre part n’explique pas de quoi est habité le fond politique qui a donné ce regain d’intérêt pour les collectifs et les associations.

De fait, la jeunesse espagnole a spectaculairement rompu avec le système politique représentant l’esprit de réconciliation supposée des deux adversaires de la guerre civile, l’Espagne de gauche et l’Espagne de droite, qui avait caractérisé la transition démocratique après la mort, en 1975, du général putschiste et dictateur d’extrême droite Francisco Franco, et cela jusqu’à aujourd’hui,

Les quatre clefs de voûte de cette transition démocratique et de la réconciliation furent la restauration de la monarchie en la personne du roi Juan Carlos Ier, une régionalisation destinée surtout à apaiser l’indépendantisme basque et catalan, le pardon réciproque sans esprit de revanche (avec silences institutionnels) et la concertation gouvernement-opposition sur les grandes questions d’État. Ce consensus historique avait commencé à se lézarder en 2003 lorsque, malgré une opposition massive évaluée par des sondages à plus de 80% des Espagnols, le gouvernement conservateur de José Maria Aznar envoya un contingent militaire en Irak pour y soutenir la guerre des Etats-Unis.
La deuxième étape de cette prise de conscience fut probablement à partir de 2006 l’énorme campagne de commémoration de la révolution de 1808 à l’occasion de laquelle une rage historique saisit la société espagnole et lui fit redécouvrir - découvrir pour les plus jeunes - la révolution et la guerre civile de 1936 juqu’à la répression de l’insurrection barcelonaise de 1937 par la république. Une troisième fut la rupture autour de 2008 de milieux intellectuels, déçus par les promesses non tenues du socialisme à la Zapatéro, et hostiles au terrorisme et aux excès de l’indépendantisme basque ou catalan, qui créèrent des associations comme "Ya Basta" ou "Ciutadens". La quatrième, la plus importante peut-être, car elle fait le lien avec la crise économique, fut en réponse au tournant clairement anti-ouvrier du gouvernement de Zapatéro en 2008-2010, le succès de la grève générale du 29 septembre 2010, malgré les réticences des organisations politiques et syndicales de gauche. Cete grève marqua la rupture du monde du travail avec cet esprit de conciliation.
Ainsi, trois des quatre clefs de voûte de la transition démocratique - concertation entre gouvernement et opposition, pardon réciproque, philosophie de la régionalisation- sont remises en question aujourd’hui et trouvent leur expression dans le souci d’une vraie démocratie politique mainenant. Seule la monarchie, restaurée selon le vœu de Franco, est épargnée, y compris, semble-t-il, par "Démocratie réelle maintenant".
Voilà certainement de quoi est fait le fond politique des associations et collectifs, le cadre principal de leur pensée.

Mais cette crise de la démocratie espagnole est entrée en télescopage social avec la crise économique mondiale et s’est introduite par là dans le tourbillon international ouvert par les révolutions arabes. C’est probablement pourquoi la particularité du mouvement espagnol a surgi aujourd’hui en prenant en ces débuts un caractère tout à la fois arabe et anti-financier. Aujourd’hui la singularité espagnole a non seulement introduit le printemps arabe en Europe mais a surtout insufflé au mouvement grec son esprit de contestation de toutes les autorités, de tous les partis et syndicats, de la fausse démocratie, avant que cet esprit vivifié, traduit et grossi de nouvelles spécificités grecques n’aille frapper peut-être à nouveau au Caire ou souffle le vent d’une seconde révolution, à Damas, Casablanca, ou encore là où personne ne l’attend.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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