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Démocratie réelle maintenant !

Democracia real ya !

Voilà une semaine que les indignés occupent la Puerta del SOL, lieu mythique ou l’on annonça au peuple madrilène l’avènement de la seconde république espagnole en 1931, dont l’une des premières mesures fut de donner le droit de vote aux femmes. Ils sont aujourd’hui aussi nombreux sur cette place nommée « plaza de la SOLución ». Ils ne sont pas les seuls à occuper ces lieux symboliques. Dès le début cela s’est répété dans une cinquantaine de villes d’Espagne et cela s’étend chaque jour à d’autres villes et régions.

Ils occupent SOL nuit et jour comme Alfonso 55 ans qui dit « Je suis venu pour vivre ça et retrouver l’espoir qu’on peut changer les choses. On ne s’est pas battus pour la démocratie pour finir dirigés par ces foutus marchés que personne n’a élus. On ne se demande pas pourquoi ça éclate, mais pourquoi ça n’éclate que maintenant ».

Sur la place et dans les rues qui y mènent, des assemblées et des commissions se réunissent. Hier ont eu lieu une douzaine d’assemblées réunissant chacune au moins 500 personnes. Les thèmes abordés vont de la cuisine qu’il faut organiser jusqu’à « ta voix dans la rue » qui doit mettre en commun toutes les propositions, toutes les réalisations grâce au web, en passant par « politique à court terme » qui discute de la durée des mandats électifs, « langage et pensée » ou « amélioration de l’enseignement ». Il y a même une garderie , une aide juridique, une cantine, une épicerie , une bibliothèque avec livres et journaux et des incitations à lire, à réfléchir pour débattre de tous les thèmes...La commission « politique à long terme » a appelé à des assemblées dans tous les quartiers de Madrid samedi 28 à midi pour réunir le lendemain dimanche une « assemblée du peuple de Madrid » à midi à SOL. Ils veulent devenir une « ville état » ayant vocation à durer.

S’ils sont là c’est parce qu’ils ne se sentent pas représentés et refusent catégoriquement le bipartisme du PSOE et du PP qui chacun à leur tour imposent les conséquences de la dictature des marchés et font payer la crise aux salariés et à la jeunesse. « On nous propose l’alternance, pas une alternative » « voter à droite parce que la gauche n’a pas su tenir tête aux marchés, ça n’a plus de sens », disent-ils.

Les pancartes sont partout très éloquentes « je ne suis pas anti-système, c’est le système qui est anti-moi », « les politiciens nous pissent dessus et les médias disent qu’il pleut », « si vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir » « unis pour le sens commun » « ce n’est pas une crise, c’est une arnaque » « vous ne nous représentez pas » « vous vous moquez de nous » « contre le bipartisme et la corruption , la démocratie réelle maintenant » « jeunes sans avenir, sans toit, sans travail et sans peur » « si le vote était utile, il serait interdit » « la violence, c’est être payé 600 euros par mois ! » « que les coupables payent pour leur crise » « ils appellent ça la démocratie mais ça n’en est pas » « nous ne sommes pas une marchandise entre le mains de banquiers et de politiciens » « sans pain, pas de paix ».
Pour tous, l’évidence est que les partis qui gouvernent depuis 30 ans ont fermé toute perspective à la génération la mieux préparée de l’histoire ; cette « démocratie » a fait « primer les intérêts économiques sur la dignité humaine ». Ils en appellent donc à une « révolution éthique » qui mette en avant les « priorités que toute société avancée » devrait se donner « égalité, progrès, solidarité, libre accès à la culture, durabilité écologique et développement, bien- être et bonheur des personnes avec des droits basiques » logement, travail, santé, éducation… Ils ont choisi la Puerta del SOL et non la Moncloa , siège du gouvernement, pour signifier que tout ne peut venir que de la conscience et de l’action populaire.

Tout cela ne vient pas du néant « Democracia real ya »est la somme de quelques 200 micro associations comme « jeunesse sans avenir ».Tout le maillage s’est construit à partir des manifs contre la deuxième intervention en Irak en 2003 qui, parties très timidement, ont ensuite rassemblé des millions de personnes. Puis a surgi ce mot « mileuristas » c’est-à-dire tous ceux qui gagent mille euros et même moins, qui ont décidé de se faire entendre, d’être porte-paroles d’une génération bardée de diplômes, surexploitée ou au chômage, ou obligée de tenter sa chance à l’étranger, ou encore réduite aux emplois précaires ou ne correspondant pas à ses qualifications et donc sous-payée.

Puis il y a eu la Grèce, l’Angleterre , l’Islande… et enfin les révolutions arabes et le rôle décisif d’internet, déjà très présent dans ces mouvements espagnols très actifs dans la bataille contre la loi Sinde prônant un contrôle accru du web. Autre bataille partie des gens concernés, encore une fois ; celle de la vivienda (le logement), les banques ayant consenti aux jeunes ménages, des prêts sur 50 ans à taux variable !!! Quant à ceux qui ne peuvent plus payer, la banque ne se contente pas de récupérer l’appartement, mais elle continue à ponctionner en arguant de la valeur moindre de l’appartement qu’elle récupère. La cerise sur le gâteau a été le passage de l’âge de la retraite de 65 à 67ans et les mesures d’austérité prises par le gouvernement Zapatero avec l’accord des syndicats majoritaires pour satisfaire les exigences de la BCE et « sauver l’Espagne », celle du PP de Mariano Rajoy et de sa clique de corrompus dans d’énormes scandales, cela va de soi.
Tout le monde a immédiatement établi le parallèle et la continuité avec la Tunisie et l’Egypte : la Puerta del Sol répond à la place Tahrir au Caire . A une différence près, c’est qu’à Madrid, Valence, Barcelone ou Séville ce n’était pas la chute du dictateur qui était à l’ordre du jour. Le sinistre Franco est mort de sa belle mort en 75 et ce qui meut cette admirable force rassemblée, c’est le refus de 30 ans de simulacre de démocratie, celui que nous connaissons à Paris, à Berlin, à Londres, à Athènes , à Lisbonne ; « l’alternance et pas l’alternative » comme disent les « indignés », la guéguerre entre les 2 grands partis pour cacher leur accord sur les thèmes essentiels, en un mot sur le sacro -saint marché.

Je ne pense pas que tous les indignés et tous ceux qui les rejoignent aient passé leur temps à lire Proudhon , Marx, Trotsky ou Lénine. Ils partent de leur difficile situation et font pas à pas le bilan de ces 29 ans de « démocratie » supposée, pour inventer le terme de démocratie réelle ou vraie démocratie. Ils la réclament maintenant ! Ils ne refusent pas de voter pour d’autres partis, mais ils savent presque instinctivement que là n’est pas l’essentiel. Ils savent qu’ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes .Ils savent que les choses essentielles ne pourront plus être réglées que par eux-mêmes. La suite n’est pas encore très claire, mais peu importe, même si dimanche prochain (ou avant) ils doivent partir, toute la discussion porte sur la manière dont l’immense réseau va continuer à fonctionner, pour que la discussion se poursuive et se développe dans tout le pays, en prévoyant les initiatives nécessaires. Pas question de créer un nouveau parti ! Aux dernières nouvelles, ils se proposent d’être un mouvement politique et là, la sémantique a toute son importance.

Dans le manifeste du 18 mai, il est dit « il faut construire un discours politique capable de redonner un sens au tissu social, systématiquement mis à mal par des années de dépolitisation ».Et à la fin : « Ceci naît de la rage .Mais notre rage est imagination, force et pouvoir citoyen ». Une camarade argentine présente à la Puerta del SOL dit que « ce qui retient le plus l’attention, ce n’est pas le nombre de gens mobilisés mais l’intelligence diffuse qui s’est mise en marche ». Elle parle d’ « intelligence soudaine et imprévue », « d’une intelligence capable d’interpeller de manière inédite et inimaginable pour convoquer les gens sans qu’ils aient nécessairement à se mobiliser sur la place, et pour désorienter les acteurs politiques et sociaux existants. »

Autre témoignage, qui établit la comparaison avec ce que nous vivons en France, émanant d’une camarade du NPA qui vit à Grenade et dont je partage l’intégralité du contenu :
« Granada bouge et c’est beau. Pour la première fois de ma vie j’assiste enfin à la naissance du mouvement que j’ai tant espéré. Un mouvement qui ne se centre pas sur les retraites, sur le temps de travail, sa durée légale ou son partage, sur la privatisation de la santé, ou de l’éducation, ou de l’eau, sur la vie qu’elle est chère, sur la survie des chômeurs ou la corruption de nos élites politiques qui sont devenues les porte-paroles du pouvoir entreprenarial et financier, un mouvement qui ne se centre pas sur un aspect particulier du vaste chantier de destruction massive de nos vies et de la planète, à l’oeuvre partout, mais qui se centre sur une remise en cause globale de ce chantier. Democracia real ya ! La vraie démocratie maintenant ! »

Comme le disait Marx « Les communistes n’ont pas d’intérêts distincts de ceux de l’ensemble des travailleurs ». Et personne ne pourrait prétendre imposer aux « indignados » la voie à suivre ; ils la tracent eux-mêmes et cette intelligence « diffuse soudaine et imprévue » des masses rassemblées à Grenade ou Madrid est celle qui jaillit lorsque les exploités se rassemblent avec cette claire conscience que leur destin est entre leurs mains, que rien ni personne ne renversera les obstacles à leur place, que tout est à faire par eux -mêmes et pour eux-mêmes.

Comme à Tunis, au Caire, en Syrie, au Yemen, en Libye…, à Madrid, les mêmes causes produisent les mêmes effets ; et pourtant c’est à chaque fois la divine surprise de l’immense capacité des opprimés à se dresser ensemble. Ceci, au moment où en Espagne, les réactionnaires du PP font un « carton électoral ». Cela ramène ce cérémonial qui rythme la « vie politique »de nos pays à sa juste dimension, quand on sait qu’entre ceux qui n’ont pas voté, ceux qui ont voté blanc ou nul (vote qui a augmenté de 50 % lors de ces élections et atteint maintenant 950 000 voix) et les votes pour les petits partis, PSOE et PP ne concernent que 31 % de la population espagnole !

Sa politique d’austérité brutale et féroce a coûté 1 million et demi de voix au PSOE, mais le PP n’en a gagné que 450 000 par rapport à 2007. Il ne s’agit donc pas d’une grande victoire du PP mais d’un effondrement du PSOE !

La politique de restrictions drastiques ne risque pourtant pas de faiblir et Zapatero l’a clairement exprimé. Cette immense force des exploités rassemblée tout à coup prend de court tout le monde. Personne ne s’avise de la bousculer, car elle a gagné la sympathie de millions d’espagnols scandalisés par ce gâchis qui broie leurs propres enfants. Tout est possible, mais le pouvoir est toujours à la Moncloa, entre les mains de Zapatero qui le transmettra bientôt à Rajoy. Le chemin à parcourir est celui qui sépare la Puerta del SOL de la Moncloa, moins vaste que le Palais d’hiver mais assez pour accueillir nos camarades de SOL ou de la Plaça de Catalunya.

Une formidable fenêtre vient de s’ouvrir et, partout dans le monde, on retient son souffle ; les possédants sont perplexes et particulièrement inquiets et « los de abajo »(ceux d’en bas) se disent « ils ouvrent la voie, prenons notre place dans la remise en cause globale de ce chantier », comme dit notre camarade à Grenade .

Georges Sarda Dimanche 22 mai puis 24.

PS Vendredi 27 à Barcelone la police catalane aux ordres de la CIU au pouvoir a délogé à coups de matraque, la Plaça Catalunya, faisant 121 blessés. En réplique , le lendemain, 10000 personnes l’occupaient à nouveau. Les bourgeois catalans ont oublié Juillet 36 !!! ça ne doit pas être le cas pour les indignados.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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