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Les racines récentes de la révolution égyptienne

Les racines récentes de la révolution égyptienne

Que va-t-il se passer en Egypte après le discours du président Hosni Moubarak jeudi soir ? Pour l’instant nous ne pouvons que partager les sentiments mêlés du peuple égyptien en lutte contre la dictature d’un homme mais surtout d’un régime qu’il ne supporte plus, espoir, désillusion, inquiétude, colère, rage, détermination… Ce qui est sûr, c’est que loin de marquer le pas, de s’essouffler, de lasser (certains reportages, montrant l’inquiétude fort compréhensible des petits artisans et commerçants vivant du tourisme, semblaient aller dans le sens qu’il était temps d’un retour « à la normale »), la révolution égyptienne est en train de s’élargir, de s’étendre avec la multiplication des grèves dans tous les secteurs et tout le pays. A un mouvement politique né dans la foulée de la révolution tunisienne se rajoute un mouvement social nous disent la plupart des commentateurs. Sans nier l’impact évident de ce qui s’est passé en Tunisie, nous allons essayer de montrer que mouvement social et mouvement politique ne sont pas des mouvements parallèles mais qu’ils s’imbriquent l’un dans l’autre en insistant sur deux points :

-  La société égyptienne n’a jamais été une société « soumise » qui viendrait juste de se réveiller et que cela fait des années que les travailleurs égyptiens rentrent régulièrement en lutte, font grève et descendent dans la rue. Même si les revendications portaient essentiellement sur les salaires ou le prix du pain, dans un pays de dictature, où les grèves sont considérées comme illégales et interdites, où le seul syndicat autorisé est celui contrôlé par le gouvernement et dont le rôle est de briser les grèves, où les meneurs sont bastonnés et jetés en prison, faire grève dans ces conditions c’est déjà un acte fort contre le pouvoir.

-  Il n’y a pas coupure entre une jeunesse diplômée qui ne se préoccuperait que de ses propres intérêts, surfant sur internet, facebook et twitter, et le monde ouvrier. Le mouvement du 6 avril qui est à l’origine des premières grandes manifestations se réclame du mouvement de grève de 2008, il regroupe des jeunes de toutes origines, hors partis, mais qui ont pris conscience de ce qu’ils devaient au mouvement ouvrier.

Voici donc une courte présentation de ce qui s’est passé en Egypte les années passées et dans lequel le mouvement actuel tire ses racines. Pour ce faire nous avons puisé nos sources dans un article du Monde Diplomatique de mai 2008 (L’Egypte des ventres vides, sous la signature de Joel Beinin), d’un texte publié sur le site de France 24 (Le « mouvement du 6 avril », agitateur de la Toile tunisienne), d’un interview de Kamal Khalil publié en 2007 sur le site « Que faire » (Egypte : grèves de masse, mouvements à gauche et perspectives…), plus quelques autres infos glanées sur le site « Matière et Révolution ».

L’ ingérence acceptée du FMI et de la banque mondiale et ses conséquences

Moubarak, hier soir, jeudi 10 février, s’est fait le défenseur de l’indépendance égyptienne face à l’ingérence étrangère. Et pourtant, cela ne lui a posé aucun problème de se plier depuis quelques années aux ordres du FMI et de la banque mondiale ! Depuis les années 90, l’Egypte s’est transformée à son tour en bonne élève de ces deux institutions en se pliant à leurs consignes de « réforme « et « d’ajustement structurel de l’économie » ce qui s’est traduit comme partout ailleurs par une remise en cause du secteur public et plusieurs vagues de privatisations. Si une très petite minorité des Egyptiens, dont Moubarak et son clan, ont vu leurs richesses s’accroître, les conséquences ont été toutes autres pour la grande majorité de la population : chômage, perte d’avantages sociaux, baisse des salaires, paupérisation accrue puisqu’on estime que 40% des Egyptiens vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 2 dollars par jour.

La renaissance d’un fort mouvement social depuis 2004

Il y a eu dans le passé, à la suite des deux guerres mondiales, deux puissantes vagues de grèves. Ensuite s’il y a eu sporadiquement des mouvements de grève, c’était des grèves isolées, espacées dans le temps et dont les meneurs étaient aussitôt emprisonnés. La troisième grande vague de grèves et d’actions ouvrières collectives débute en 2004 pour atteindre en 2006/2007 une ampleur sans précédent depuis des dizaines d’années. On en dénombre plus de 220 en 2006 que ce soit dans le secteur public comme dans le secteur privé. Le refus des travailleurs de se reconnaître dans ce syndicat imposé qu’est la Fédération Générale des Syndicats Egyptiens (une des revendications était d’ailleurs la démission du comité syndical, premier niveau de cette bureaucratie syndicale officielle) explique les grèves spontanées, au cours desquelles les travailleurs s’organisent eux-mêmes, avec des comités de grève, des manifestations. Ce sont tous les secteurs qui sont touchés. Le mouvement de grève qui débute dans l’usine textile de Mahala en 2006 s’étend rapidement, gagne les cimenteries, le secteur du bâtiment, de l’agro-alimentaire, des transports (bus, métro, cheminots).

Le mouvement se poursuit tout au long de l’année 2007 dans tous les secteurs de l’industrie, les hôpitaux, les transports, les champs de pétrole de Suez. Pratiquement chaque jour, les premiers mois de 2007, une nouvelle grève éclate, le mouvement gagne les employés, les fonctionnaires, les professions libérales. En décembre 2007 ce sont les 50 000 fonctionnaires chargés de la collecte des impôts locaux sur l’immobilier qui se mobilisent à leur tour et descendent dans la rue. Les revendications portent essentiellement sur les augmentations de salaire et le salaire minimum. Le gouvernement, dépassé par l’ampleur du mouvement et incapable de jeter en prison tous ses meneurs, ce qui aurait porté atteinte à la bonne marche des entreprises, craignant aussi la remise en cause des projets de privatisation, cède sur la plupart des revendications. Si ces revendications sont restées d’ordre économique, il n’en est pas moins vrai que, comme l’écrit Joel Beinin dans le Monde Diplomatique de mai 2008, « le mouvement ouvrier a popularisé une culture de protestation et contribue à la formation d’une conscience citoyenne beaucoup plus efficacement que les moribonds partis d’opposition laïque ou les organisations non gouvernementales les plus actives » et de citer les paroles de M.AL- Atar, un des « meneurs » des comités de grève à un meeting des ouvriers en grève en septembre 2007, : « Je veux que tout le gouvernement démissionne... Je veux la fin du régime de Moubarak. La politique ne peut pas ignorer les droits des travailleurs. Le travail a une dimension politique. Ce dont nous sommes témoins ici, c’est de la véritable démocratie. ».

Le mouvement du 6 avril

Début avril 2008 c’est une fois encore dans le textile que le mouvement reprend à Mahallah Al-koubra, dans le delta du Nil, chez Misr Spinning and Weaving , la plus grande entreprise du pays, sa plus ancienne filature, nationalisée en 1960 et qui joue un peu le rôle qu’avait Renault en France il y a quelques années. Ce qui s’y passe a des répercussions dans tout le pays et a valeur d’exemple. Les 25 000 ouvriers qui dès janvier avaient lancé un préavis de grève pour le 6 avril, élisent leur comité de grève et lancent un appel à la grève générale pour protester contre la hausse brutale des prix alimentaires et la pénurie de pain qui a déjà été source de bagarres sanglantes dans les queues devant les boulangeries. Ils sont soutenus par la coalition pro-démocratique Kefaya qui regroupe des intellectuels, des islamistes, des nassériens mais aussi par un tout nouveau réseau social apparu sur Facebook dont nous allons reparler plus loin. Le 2 avril les forces de police occupent la ville et l’usine Misr. De leur côté la direction et les ministres font des promesses, relèvent le salaire de base et le comité de grève décide alors d’annuler son préavis de grève. Il y a malgré tout, le 6 avril, des travailleurs qui se mettent en grève, des jeunes qui manifestent sur les campus mais pas de grève générale. La décision prise par le comité de grève déçoit de nombreux ouvriers qui l’après-midi rejoignent en ville la foule des manifestants qui se sont retrouvés spontanément pour réclamer la baisse du prix du pain. Le pouvoir répond par la violence, gaz lacrymogènes, tirs à balles réelles et utilisation des voyous qui bombardent de pierres les manifestants. Des centaines de personnes sont arrêtées, rouées de coups. La manifestation de pacifique devient violente à son tour. On brûle les calicots des candidats du pouvoir aux élections municipales du 8 avril et le lendemain c’est une affiche géante du président Hosni Moubarak qui est lacérée par des milliers de manifestants. Le 8 avril la participation aux élections sera insignifiante, de l’ordre de quelques %.

C’est donc dans le sillage de la révolte des ouvriers de la filature de coton qu’est né, en 2008, ce qui est considéré comme le « fer de lance » de la mobilisation actuelle, le « mouvement du 6 avril ». C’est un mouvement qui se crée sur le Web et dont le fondateur, Ahmad Maher, un étudiant, décide d’utiliser les réseaux sociaux afin de relayer sur Facebook les appels lancés par les ouvriers et défier ainsi les autorités. En quelques jours le nouveau groupe réunit plus de 75 000 adhérents. Mouvement informel, hétéroclite, en dehors des partis, il regroupe des opposants d’origines sociale et culturelle diverses, mais qui se retrouvent pour non seulement relayer les revendications ouvrières mais pour dénoncer aussi les dérives néolibérales et autoritaires, réclamer la démocratie, la liberté d’expression. Ils organisent des manifestations pour la liberté de la presse, la paix entre Israël et la Palestine et certains d’entre eux, dont Ahmad Maher, se retrouvent régulièrement en prison. Le 6 avril 2010 ils appellent à manifester devant le parlement égyptien pour réclamer la fin du régime Moubarak et la liberté. Ils se heurtent à l’intervention musclée de la police anti-émeute et il y a des dizaines d’arrestations. Quelques mois plus tard, stimulé par la révolution tunisienne le « « Mouvement du 6 avril » lance en janvier un sondage sur internet (17 millions de personnes, soit 20 % de la population sont connectés en Egypte) : « Allez-vous manifester le 25 janvier ? », 90 000 personnes répondent immédiatement « oui » sur la toile, la suite on la connaît…

Nadine Floury (jeudi 10 février 2011)

 
A propos de Carré Rouge
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