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Les tâches théoriques du mouvement ouvrier

Les collectifs de A Contre Courant (ACC), Carré Rouge et L’Emancipation Sociale (France) et des militants liés à la revue-site A l’Encontre (Suisse) invitent à des journées de travail qu’ils organisent en commun à Paris les 14 et 15 janvier 2006. Pour expliquer leur démarche, en exposer les fondements, ils ont rédigé et diffusé un texte d’appel dans lequel est ainsi défini « le contexte et la nature de cette démarche commune » : « Les salarié(e)s et l’ensemble des couches du prolétariat, soit la majeure partie de l’humanité, se trouvent confrontés à l’échelle mondiale à une conjoncture historique marquée à la fois par l’extrême urgence avec laquelle il faudrait répondre à la montée vertigineuse de la barbarie capitaliste et par un état, peut-être sans précédent, d’impréparation politico-théorique pour le faire. »
Il y a là un constat auquel nous souscrivons. Nombre de militants ressentent ce besoin d’un réarmement politique, théorique du mouvement ouvrier, il est une préoccupation essentielle.
La renaissance du mouvement ouvrier ne viendra pas seulement d’une recomposition à gauche de la gauche ou de la patiente accumulation primitive d’un capital révolutionnaire mais elle suppose un effort collectif, militant de réactualisation de la théorie et de la pratique communistes qui conditionne les possibilités et l’efficacité du travail révolutionnaire.
« Ce travail commun, écrit le texte de l’appel, sera fondé sur la volonté de contribuer - à notre échelle - à la redéfinition d’une perspective de transformation de la société qui sorte du cadre de l’anti-libéralisme, dont nous apprécions les apports récents mais dont nous mesurons les grandes limites, avec les conséquences négatives qui pourraient en découler. » Cette redéfinition d’une perspective de transformation de la société s’appuie sur la portée révolutionnaire des transformations en cours dans le cadre même du capitalisme. Ainsi, sortir du cadre de l’antilibéralisme, c’est reprendre le débat réforme ou révolution pour faire la critique d’un nouveau réformisme, qui voit dans les maux et les drames dont souffrent l’humanité non la conséquence du système lui-même mais celle de la politique libérale.
Cette double tâche est au cœur du moment que nous vivons où chacun éprouve le besoin de réévaluer le passé pour avoir la force de faire face à l’avenir, c’est à dire dégager du passé du mouvement ouvrier les acquis théoriques, politiques, pratiques nécessaires à la préparation des combats à venir. C’est dans ce contexte et cette préoccupation que s’inscrivent aussi les discussions autour du projet de manifeste au sein de la LCR et de sa proposition de rerédaction que des camarades du courant Démocratie révolutionnaire ont soumis au débat. L’ensemble de ce travail doit être pris en compte.
Ainsi sommes nous attentifs à la démarche définie dans l’appel aux journées de travail des 14 et 15 janvier.
Ce texte se voudrait une contribution abordant quelques points à partir de nos tâches pratiques éclairant le lien entre le travail théorique et le travail militant.
1) Un travail en prise avec le rythme des évolutions
Cette tâche de redéfinition d’une perspective révolutionnaire est d’actualité depuis l’effondrement du stalinisme mais elle prend une acuité toute nouvelle au moment où se clôt la décennie de transition qui a accouché d’un nouveau stade de l’histoire du capitalisme, stade libéral et impérialiste.
A l’issue de cette décennie, se sont dessinés les traits de ce nouveau stade dont il s’agit de dégager la signification. Les caractères de jeunesse du capitalisme, le libéralisme, se combinent à ses caractères de vieillesse, le parasitisme du capital financier et de l’impérialisme, dans la folie de la sénilité. Il en résulte des tensions extrêmes à l’échelle mondiale génératrices de nouvelles crises révolutionnaires.
Le travail que nous avons à faire vise à dégager les esprits de décennies de recul, de la confusion créée par la domination du réformisme social-démocrate et du stalinisme qui enfermait l’horizon du mouvement ouvrier dans le cadre des institutions bourgeoises et de l’ordre établi. Il s’agit de penser le monde nouveau pour libérer les intelligences de l’adaptation à une situation qui semblait sans issue.
Il faut délibérément se projeter dans l’avenir révolutionnaire du monde, c’est à dire le regarder du point de vue du prolétariat international avec en ligne de mire la société future qui naîtra de son travail, du développement technologique dont il est le moteur, de ses luttes.
2) Assumer la continuité du communisme
Cet effort théorique, politique n’est possible qu’en prenant appui sur le passé en ayant un regard lucide sur lui, loin des mythes, c’est à dire en continuité avec le combat du communisme. Loin de reprendre à notre compte l’illusion que l’ont peut ruser avec le passé, masquer le poids des défaites en rusant avec les mots, nous l’assumons pleinement avec ses échecs et ses défaites comme les mots qui nous permettent de nous rattacher aux combats de notre classe, d’en assumer la continuité.
a). Nous partageons cette idée que ce travail auquel l’appel nous invite repose sur une série d’hypothèses qui ont trait à « l’idée que ce nous continuons à nommer le communisme - tout en sachant qu’il faut en redéfinir les conditions de réalisation et le contenu - sous-tend toute réponse durable aux contradictions du capitalisme dans leurs formes actuelles et aux menaces que la propriété privée des moyens de production, de distribution et de communication fait peser sur la civilisation humaine. »
Nous serons bien évidemment tous d’accord pour parler des drames qu’aujourd’hui même la propriété privée et les contradictions entre elle et la socialisation croissante des moyens de production, d’échange et de communication imposent à l’humanité. Le décalage insupportable entre les possibilités immenses que détient l’humanité et les drames quotidiens que le parasitisme de la nouvelle aristocratie financière impose à la majorité de l’humanité indique les potentialités révolutionnaires qui sont au cœur des contradictions du capitalisme.
Les possibilités de transformation sociale agissent au cœur même du développement capitaliste ainsi que le décrit l’appel : « Puisque nous donnons au mot communisme le sens originel qu’il a dans le Manifeste de 1848, notre ambition serait de pouvoir montrer en quoi, dans les conditions du début du 21° siècle, il continue à être « l’expression d’un mouvement historique évoluant de lui-même sous nos yeux ».
Nulle utopie, nul catastrophisme, nul volontarisme moral mais décrire la marche de la révolution comme un processus inhérent au développement même du capitalisme, processus fait de reculs, d’avancées, de ruptures...
b). L’appel évoque aussi une seconde série d’hypothèses qui « portent sur la conviction qu’il n’y a pas d’autre levier du combat pour le communisme en dehors l’auto-activité du prolétariat et des exploité(e)s au plan social comme au plan politique et culturel. Elles incluent l’idée que l’aggravation de l’oppression protéiforme quotidienne subie du fait de ces contradictions et de ces menaces pousse les différentes couches des exploité(e)s à développer de multiples formes nouvelles d’auto-activité. Leur nombre et leur vivacité permettent de penser que l’auto-émancipation n’est pas une utopie. »
Il y a là, oui, une conviction essentielle qui décline l’idée que le travail est le moteur du progrès humain. Plus qu’une conviction au sens moral ou idéologique du terme, il s’agit d’intégrer à nos raisonnements cette réalité objective que c’est le travail humain qui crée les richesses dont les richesses intellectuelles. Cette réalité simple et évidente qui est à la base de la loi de la valeur de Marx mais que toute l’idéologie et la morale bourgeoise nient pour affirmer le droit au pillage de la propriété privée, le droit à l’appropriation privée du travail d’autrui.
c). « C’est dans ce cadre que nous situons la question clef de la démocratie, écrit l’appel. Bafouée quotidiennement par les oligarchies et les experts, mise en sommeil par les institutions construites sur la base de la notion de « gouvernance », objet de haine de la part de tous ceux qui ont la peur des actions et de l’ingérence des « masses » sur les terrains réservés « aux gouvernants responsables », la démocratie est la condition même de l’exercice de l’auto-activité par les exploités avant la chute du capitalisme et la seule garantie de succès des formes d’organisations politiques et sociales qui concrétiseraient le communisme. »
Peut-être faudrait-il inverser les propositions : l’auto-activité des exploités est la condition de la démocratie, elle lui donne son contenu progressiste et révolutionnaire car elle en fait l’instrument de la prise de contrôle par les producteurs et les opprimés sur la marche de l’économie et de l’Etat.
D’une certaine façon, l’histoire de l’humanité est l’histoire de la conquête des droits du travail contre la propriété, c’est à dire des droits démocratiques.
Le processus démocratique de la révolution n’est-il pas l’achèvement de la démocratie et son dépassement vers une société sans classe ?
d). Il conviendrait de rajouter une troisième « série d’hypothèses », celles liées aux conséquences des progrès technologiques et de la science sur les rapports sociaux et leur possibilité de transformation révolutionnaire. Les drames comme les menaces qu’entraîne la domination de la bourgeoisie financière légitiment la volonté révolutionnaire mais ne suffisent à lui donner ses moyens d’action. Qu’est-ce qui aujourd’hui donne, malgré les échecs du passé, invoqués souvent comme une « objection » sans contredit possible, crédibilité aux possibilités révolutionnaires ? C’est le développement des techniques inséparable du développement du prolétariat comme classe internationale.
La contradiction entre le développement des moyens de production et des rapports de propriété, moteur de l’histoire si magistralement exposé par Marx dans l’Introduction à la critique de l’économie politique, atteint avec la mondialisation un niveau de globalisation qui pousse chacune des contradictions à un niveau extrême dans le même temps qu’elle crée les basses matérielles d’une réponse.
3) Le nécessaire retour sur la période qui s’est achevée ave l’effondrement du stalinisme
Refonder le projet révolutionnaire nécessite d’inscrire notre combat dans la courbe de développement de la lutte émancipatrice qui accompagne ce que Trotsky appelait « la courbe de développement du capitalisme ». Et d’en faire un bilan qui, loin du pédantisme jugeant et distribuant les appréciations, éclaire nos tâches nouvelles des forces comme des faiblesses et lacunes du passé pour discuter des moyens, des possibilités objectives de les surmonter.
« Une très longue période de la lutte des classes a pris fin, écrit l’appel, celle qui a vu la naissance, la consolidation et l’essor du mouvement ouvrier, dont les révolutions en Russie, en Allemagne et en Espagne, l’une victorieuse en 1917 et les autres défaites entre 1918-1923 et entre 1936 et 1938, ont marqué l’apogée (en fait, la révolution prolétarienne a été vaincue en Russie aussi bien qu’en Espagne, bien que dans des formes et à des rythmes différents). »
Il nous faut nous tourner vers ce passé sans crainte ni faiblesse pour l’assumer pleinement et non nous en excuser pour s’adapter à l’opinion qui domine les appareils syndicaux ou le PC, eux qui portent la responsabilité politique des échecs, des trahisons voire des crimes contre les peuples et le mouvement ouvrier lui-même.
Il faut, au cœur même de la lutte, démêler les fils de la révolution de ceux de la contre-révolution que le stalinisme s’est ingénié à emmêler pour mieux étrangler la révolution.
Assurer la continuité des fils rouges de la lutte plutôt que prendre argument des échecs passés, des défaites pour dévaloriser le combat des révolutionnaires en atténuant les responsabilités des anciens staliniens devenus antilibéraux.
4) Libéralisme impérialiste et renaissance du mouvement ouvrier
L’effondrement de la dictature bureaucratique dans l’ancienne URSS, la volonté d’intégration au marché mondial des nouveaux Etats nés des luttes de libération nationale ont ouvert de nouvelles possibilités aux bourgeoisies des vieilles puissances impérialistes pour valoriser leurs capitaux. Cette domination impérialiste s’est alors combinée avec développement du libre-échange « globalisé » des capitaux et des marchandises. C’est ce que décrit l’appel : « Cette situation a coïncidé avec, et a largement permis, le début d’une phase nouvelle du fonctionnement du capitalisme et des mécanismes de l’exploitation et du pillage impérialistes. Le cadre quotidien de la vie politique et sociale contemporaine est celui d’un système qui « épuise la terre et les travailleurs ». Nous sommes simultanément confrontés à des processus multiformes de destruction des conditions physico-sociales, écologiques de la reproduction de la société humaine, qui affectent déjà la vie des nations, des peuples et des classes sociales les plus vulnérables, de même qu’à des processus de mise au rebut, sinon de création de systèmes non-dits de mise à mort, des centaines de millions de gens dont le capital ne peut pas utiliser la force de travail. »
A travers ces processus destructeurs s’opère une nouvelle phase d’extension du capital, c’est-à-dire du rapport d’exploitation salarié. La principale conséquence en est l’émergence d’une classe ouvrière internationale dans le cadre d’une globalisation du marché mondial du travail et la mise en concurrence à l’échelle de la planète des travailleurs.
Ces processus objectifs ruinent le conservatisme des vieux appareils syndicaux et politiques issus de l’histoire du mouvement ouvrier dont la politique associait, durant l’époque impérialiste, la classe ouvrière à celle de la bourgeoisie.
Cette époque est révolue, la collaboration de classe ne pourra que prendre le visage de la complicité, « le diagnostic partagé », contre les salariés. Les bases sociales, matérielles du réformisme sont ainsi sapées. « L’état de paralysie et de crise extrême du mouvement ouvrier ainsi que la subordination à peu près totale des appareils syndicaux en proie à l’idée de « l’inévitabilité de l’adaptation », aux exigences de fonctionnement du capitalisme mondialisé, laissent la voie grande ouverte à l’accentuation des agressions du gouvernement et du patronat », écrit l’appel. Oui, mais ce côté négatif des rapports de forces ne doit pas masquer la dynamique qui se met en route, l’émergence d’un nouveau mouvement ouvrier, de fait internationaliste. Il nous faut délibérément regarder vers le futur.
5) « Notre démarche est internationaliste »
Cette affirmation de l’appel ne relève pas de la simple proclamation, elle prend en compte ces évolutions qui façonnent une classe internationale et internationalisée. Les bases matérielles de l’internationalisme comme politique pour le mouvement ouvrier se sont élargies, diversifiées. Elles reposent sur une internationalisation inégalée de la production et le développement du marché mondial du travail.
Cette réalité de l’économie mondiale s’impose à la vieille Europe contrainte de surmonter ses vieilles rivalités. En opposition aux discussions convenues des antilibéraux sur les voies institutionnelles de construire une autre Europe, elle ouvre « une « fenêtre d’opportunité » pour nourrir un débat politique audible sur la perspective des Etats-Unis socialistes et démocratiques d’Europe. »
6) Unitaire, démocratique, révolutionnaire
Parallèlement, ou en corollaire, de ces évolutions qui jettent les bases matérielles d’une renaissance du mouvement ouvrier, se créent aussi les conditions sociales et politiques d’une renaissance du mouvement révolutionnaire lui-même. Pendant des décennies, la domination de la social-démocratie faillie, de son allié et concurrent, le stalinisme, sur le mouvement ouvrier, a maintenu à l’écart le mouvement révolutionnaire, paralysant toute vie démocratique en son sein. Cette domination s’appuyant sur la redistribution des sur-profits impérialistes a intégré le mouvement ouvrier à la politique de la bourgeoisie, en particulier aux guerres coloniales. Elle a largement contribué à diviser la lutte des opprimés abandonnant la révolte des peuples coloniaux aux visées des nationalistes.
Cette époque est révolue. La faillite de la social-démocratie l’a soumise au credo libéral alors que l’effondrement du stalinisme conduisait le PC à une reconversion en parti réformiste anti-libérale allié des sociaux-libéraux. L’un est l’autre ont pris une large responsabilité dans la conduite de l’offensive de la bourgeoisie contre les travailleurs. Au prix d’un profond discrédit.
Le mouvement ouvrier cherche une politique qui lui permette de se ressaisir face au patronat. Une nouvelle génération entre en politique. Oui, « nous inscrivons donc notre démarche dans les processus en cours », nous faisons nôtre la démarche de Marx décrite dans le Manifeste, les communistes n’ont pas d’intérêts différents, particuliers à défendre, à chaque étape de la lutte, ils représentent les intérêts généraux du mouvement...
La lutte contre le stalinisme a longtemps contraint le mouvement révolutionnaire à des méthodes de combat adaptées à l’absence de démocratie afin de résister à cette dictature sur le mouvement ouvrier. Et c’est tout son mérite de l’avoir fait mais cela n’a pas été sans contrepartie, soit par une auto-affirmation sectaire soit aussi par des tendances suivistes ou opportunistes.
Un nouveau terrain d’activité s’ouvre à nous pour discuter, agir au cœur du mouvement ouvrier et de ses organisations, faire vivre la démocratie, alimenter le débat, combiner politique de front unique et construction du parti.
9) Critique de l’antilibéralisme, c’est-à-dire réactualiser le débat réforme ou révolution, lui donner un contenu concret
Le débat réforme ou révolution prend aujourd’hui la forme de la critique de l’antilibéralisme, c’est à dire des raisonnements qui imputent les maux dont souffre la société à une politique et non à la logique organique du système lui-même. Cette critique est théorique, politique, pratique.
Théorique parce qu’elle renvoie à l’analyse du capitalisme et des rapports de classe, de l’Etat et de sa fonction...
Politique parce qu’elle passe par la critique des partis de la gauche, de toute politique qui prétend changer la vie en changeant de gouvernement dans le cadre des institutions bourgeoises pour lui opposer une politique fondée sur la mobilisation, l’organisation des classes populaires pour leurs luttes et leurs exigences dans la perspective d’instaurer leur contrôle sur l’économie et l’Etat.
Pratique parce qu’elle passe par la mise en œuvre, tous les jours, d’une politique visant à associer les travailleurs à la direction de leurs propres organisations, à se les réapproprier, à diriger leur lutte, à devenir les acteurs de la lutte pour leur propre émancipation.
Ces trois niveaux sont indissociables. De notre capacité à les combiner dépend la fécondité de notre entreprise.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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