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Un mouvement qui porte de jour en jour sur beaucoup plus que la question des retraites

Un mouvement qui porte de jour en jour sur beaucoup plus que la question des retraites

Jacques Chastaing

Les choses évoluent vite et il me semble que le débat sur la grève générale tel qu’il se posait dans les premières semaines date un peu maintenant. Il y a eu un moment pour penser dans certains milieux militants "grève générale" pour le retrait du projet de loi, point final mais de manière purement propagandiste (et risquer de se retrouver dans le mouvement réel avec un pseudo "succès" pour avoir le droit de partir à 60 ans mais en cotisant 41,5 annuités c’est-à-dire un recul).

Mais aujourd’hui, pour ce que je peux constater, le mot d’ordre "grève générale" parce qu’il est très largement repris par de nombreux secteurs militants très variés et par bien des gens dans les manifestations recouvre me semble-t-il quelque chose de bien différent. La question des retraites est peut-être même en train de passer au second rang par rapport à un ensemble de problèmes plus variés qui émergent peu à peu, l’avenir des jeunes posé par le mouvement lycéen très marqué par les lycées professionnels, l’exploitation en général toujours posé par ces jeunes, les conditions de travail, le chômage, les salaires qui sont posés par bien des salariés déjà en lutte sur ces sujets ou encore l’hostilité au gouvernement, ses méthodes policières, son mépris, ses attaques contre le droit de grève, un irrespect enfin du parlement et du sénat dont on on envisage de ne pas respecter les décisions, avec le sentiment que c’est la rue qui doit faire la loi... Lorsque les manifestants ou grévistes s’emparent du mot d’ordre de grève générale, ils lui donnent peu à peu un autre contenu.

On a assisté à différents endroits, par exemple au Mans ou à Amiens, à des blocages de zones industrielles, qui ont non seulement réunis les militants "habituels" les plus décidés, mais bien des militants ou de simples salariés débrayant pour l’occasion, qui faisaient se rencontrer sur les piquets de "blocage" des centaines des salariés variés, infirmières, transporteurs routiers, métallos, enseignants, cheminots, lycéens, ouvriers de l’auto, étudiants, etc., etc. Et les échanges ne portent pas tant sur la retraite que sur tout. Le mot d’ordre "grève générale" recouvre alors l’idée d’une espèce de Mai 68 (il n’y a jamais aucune référence à 2003 ou 1995) conçu comme un "rien ne va", il faut tout changer, voire chez les plus jeunes l’idée de révolution. Ce n’est qu’en germe, mais autant quand des militants criaient "grève générale", il y a quelque temps dans les manifestations, ce n’était pas ou peu repris, autant aujourd’hui c’est très, très largement repris et on sent bien que lorsque les gens crient grève générale ce n’est pas pour cotiser 41,5 annuités ou même avoir le retrait du projet de loi sur les retraites, mais pour bien plus, pour dire que c’est tout qui ne va pas et qu’il faut changer. C’est l’espoir d’un tel mouvement et d’une telle libération qu’on entend dans "grève générale". Un exemple : Olivier Besancenot a dit dans un média qu’il faudrait un nouveau Mai 68, eh bien cette déclaration a circulé dans les milieux ouvriers comme jamais.

Le retrait de la réforme, je ne dirais pas que tout le monde s’en fiche, non, mais il y a autre chose qui est en train de se lever, le rêve de quelque chose d’autre. Les mots d’ordres sur la retraite sont maintenus, tout le monde y tient bien sûr, mais plus comme le moyen aujourd’hui de maintenir ensemble la mobilisation, plus un prétexte à se mobiliser pour aller vers autre chose qu’un objectif par lui-même. On sent qu’on peut très bien passer à autre chose, que c’est latent. Il y a des initiatives qui partent de partout, commençant à faire craquer les barrages syndicaux. Le mot d’ordre contre ces barrages syndicaux et contre la limitation à la question des retraites me semble être aujourd’hui "grève générale". Mais pas tant grève générale pour le retrait, que grève générale tout court. Ils ne veulent rien entendre en haut, de nos cris et nos souffrances ? Eh bien nous, on leur répond par la grève générale.
Bien sûr il faudra remplir cette formule d’un contenu et être très attentif à ce qui se passe, se dit... Car ce n’est pas nous qui allons inventer le contenu, nous allons seulement le prendre dans la vie et l’aider à prendre force (la fameuse histoire des "accoucheurs" de révolution pas des faiseurs de révolution), ça va émerger du mouvement lui-même, des slogans, des pancartes et des banderoles spontanées qu’on voit fleurir à nouveau, des évènements....

Les directions syndicales craignent cette politisation du mouvement et tentent de contrôler le mouvement en alliant le radicalisme de certains milieux militants et le fait que la grande masse des travailleurs n’est pas entré dans la grève tout à la fois par des manifestations massives répétées mais usantes et sans objectif et par des actions "coup de poing" minoritaires coupés des autres, n’essayant pas d’entraîner les salariés dans la lutte et se contentant de revendiquer des négociations pour une autre réforme. Mais à part les directions syndicales, plus personne n’a cela en tête et si c’est encore dit dans certaines AG de base, ça n’intéresse personne et plus guère n’osent le faire, en tous cas dans ce qu’on voit autour de nous. On voit une colère grandissante contre la volonté des organisations syndicales d’empêcher toute démocratie dans le mouvement à travers leur volonté d’empêcher toute coordination des actions. Chez nous, autour de Mulhouse et Colmar, il y a parfois jusqu’à 4 ou 5 opérations coups de poings par jour faites dans l’ignorance les unes des autres...
Il me semble qu’aujourd’hui il ne faut pas opposer la politisation à la "grève générale" et même que le slogan de "grève générale" est aujourd’hui la forme que prend la politisation. Aujourd’hui. Demain ce peut être autre chose. Bien autre chose.

La situation à PSA Mulhouse et les types de blocages
Le blocage/diffusion de tracts de l’usine pendant deux heures le 15/10 par une centaine de militants CGT (plus quelques militants CFDT ) pour appeler les ouvriers de PSA à rejoindre le mouvement a eu énormément de succès auprès des salariés de l’usine. Les ouvriers hésitaient encore à quitter leurs voitures dispersées sur plusieurs km de bouchons ou à trop s’éloigner durablement de leurs bus pour rejoindre les piquets même si on voyait bien des jeunes hésiter à le faire. Plusieurs centaines de salariés des bus les plus proches des piquets l’ont fait pour venir dire leur soutien aux piquets mais sans vraiment la volonté de s’installer durablement à part peut-être quelques jeunes. La situation était délicate pour la police pour débloquer les piquets en présence de plusieurs milliers d’ouvriers qui auraient pu rejoindre le mouvement en cas d’affrontements.

Après, dans l’usine c’était l’euphorie. Les camarades de l’usine qui avaient bloqué se sont fait ensuite applaudir en rejoignant leurs postes de travail. Même ceux en contre-tournée qui étaient bloqués dans l’usine et ne pouvaient pas rentrer chez eux après leur journée de travail étaient très contents. Depuis les discussions entre ouvriers sont de plus en plus nombreuses. Les ouvriers hésitent encore mais il y en a de plus en plus pour se rapprocher du moment où tout peut basculer. Ils espèrent et attendent encore un petit déclic...
Par ailleurs, les militants qui ont participé au blocage de PSA trouvaient que c’était ce qu’ils avaient fait de mieux et dont ils étaient le plus contents. Ils ne faisaient pas "ch..." les usagers mais le grand patronat. D’autant plus que PSA annonce que tout va bien pour lui. Et il était clair au contact des ouvriers qui venaient parler avec les piquets, que ce dont ils parlaient, ce n’étaient pas que les retraites, loin de là, mais tout ce qu’on subit depuis des années, d’un nouveau mai 68 pour balayer tout ça et que si on allait vers ça , ils en seraient.
Tout ça pour dire à propos des blocages que si on bloque il me semble qu’il faut essayer de le faire pour s’adresser le plus directement possible aux salariés pour aller vers une grève générale tous azimuts (pas seulement se limiter aux retraites) alors que les directions syndicales essaient surtout d’organiser des blocages d’abord destinés à regagner la confiance de leurs militants qu’ils avaient perdu au printemps 2009 et dont l’objectif est plus de "bloquer l’économie", de s’adresser seulement "indirectement" aux travailleurs, voire de se substituer à un mouvement d’ensemble plus que de gagner les travailleurs à ce mouvement d’ensemble tous azimuts et pour des "revendications" qui apparaissent de plus en plus décalées, "des négociations", "une autre réforme".... Les deux types de blocage peuvent se mêler mais nous avons intérêt à nous battre pour ceux qui s’adressent directement aux travailleurs, pour toutes les revendications, avec une tonalité générale très anticapitaliste, contestataire, une autre société, etc.
Il nous faut continuer à agir pour des AG interpro, mais comme pour le moment elles ont bien du mal dans la situation actuelle à réunir beaucoup de militants - en tous cas dans la région- , essayons dans les blocages de viser directement les usines, les zones industrielles, les salariés plus que les routes ou les aéroports, sur des objectifs plus larges, même si tout ça peut se combiner...
On a vu cette différence entre ce à quoi aspirent les gens et ce que proposent les directions syndicales dans les manifestations à l’occasion de deux journées d’action où nous avons entraîné deux fois (et demi) à Mulhouse et Colmar des milliers de manifestants à bloquer les gares en vue d’AG où on décide tous ensemble malgré la forte hostilité des directions syndicales alors que ces mêmes organisations bloquent les mêmes voies ferrées la veille ou le lendemain à quelques dizaines de militants sans que ce soit discuté nulle part sinon en tout petit comité.

Mulhouse le 21/10/2010

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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