Qui somme-nous? | Contacts | S'abonner à la revue | S'abooner à la newsletter du site | Plan du site

Quelques considérations sur les mouvements en cours au risque qu’elles soient obsolètes

Quelques considérations sur les mouvements en cours au risque qu’elles soient rapidement obsolètes. (le 13 octobre 2010)

par Laurent Cavelier

En l’état actuel des choses, qui peut être différent demain, personnellement je ne défends pas l’idée d’une grève générale que financièrement je ne suis pas en mesure d’assurer, reconduction quotidienne après reconduction quotidienne.
Dans l’esprit de ceux, parmi eux des camarades, qui défendent la grève générale, il y a l’idée que c’est le niveau de rapport de forces nécessaire pour faire céder le gouvernement sur la question des retraites. Est-ce que cet objectif est en la capacité des salariés aujourd’hui ? C’est moins que certain.
Surtout, cela me paraît relever de mécanismes intellectuels et politiques qui ne sont pas adaptés à la situation.
Si on essaie de démêler un peu celle-ci on peut décomposer le mécontentement actuel ainsi : certains salariés (dont de nombreux primo-grévistes et primo manifestants) s’engagent dans la bataille sur les retraites au travers des journées d’action pour la majorité d’entre eux et de grèves reconductibles pour une petite minorité. Par ailleurs, il existe de nombreux conflits particuliers, tant dans le secteur public que dans le privé sur des problèmes propres (hôpitaux, éducation, ports, entreprises privées, etc.). Ces conflits nourrissent le mécontentement actuel, les rangs des manifestants et des grévistes, un peu comme, on l’a oublié peut-être, en 2003, l’éducation nationale qui était engagée dans le conflit sur les retraites ET sur la décentralisation, malgré les nombreuses tentatives pour faire oublier aux enseignants leurs revendications propres. Enfin il y a parmi les grévistes et les manifestants un certain nombre qui s’engouffrent dans le conflit sur les retraites pour exprimer un ras-le-bol social et politique croissant et dont la motivation est donc plus générale, pour eux, la messe est quasiment dite sur le sujet des retraites.
J’ai eu avec quelques camarades fortement engagés syndicalement des échanges sur la situation qui révèle avec eux une divergence de vue très importante.
Sans vouloir caricaturer leur point de vue, je pense le comprendre ainsi : les petits ruisseaux doivent fournir la grande rivière du mécontentement. Pour parvenir à la grève générale, les revendications particulières doivent s’effacer devant la revendication générale, pour la grève générale : celle du retrait du projet. D’ailleurs, si ce projet passe, toute victoire partielle sera beaucoup plus difficile.

Ce point de vue me parait faux et dangereux et je sais qu’il est diffusé publiquement, largement.

D’une part la pluralité des formes d’existence du mécontentement me paraît être son atout principal. Les conflits particuliers nourrissent le mécontentement général, ils se durcissent. Des concessions partielles du patronat et/ou du gouvernement ne sont pas exclues (comme en 2003 dans l’Educ Nat, ce qu’on s’est empressé d’oublier). Les salariés qui eux combattent sur le terrain des retraites et/ou pour des motivations politiques plus diffuses sont en gros satisfaits par le rythme actuel des mobilisations et journées d’action, qui s’accélère.
Les discussions se font plus nombreuses et plus aigues sur les moyens de poursuivre et ce processus de politisation sur le court et moyen terme est précieux.
Qui est en mesure aujourd’hui de pouvoir assigner aux mouvements en court un objectif et des moyens pour l’atteindre ?
Les réflexes de direction inculqués pendant des décennies à des générations de militants peuvent peut-être dans le cas présent se résumer à la tâche précieuse « d’écouter l’herbe pousser » mais surtout d’engranger déjà les premiers fruits des mobilisations.
Le schéma « tous ensemble, en même temps, au même rythme autour d’une seule et unique revendication » me paraît non seulement faux mais relever d’une mythologie de la grève générale « presse-bouton » qui n’a jamais été effective. Elle puise ses sources dans l’anarcho-syndicalisme français et ses limites politiques et d’analyse.
Des grèves générales comme celles de 1905, 1936 ou 1968, dans des configurations sociales et politiques très différentes, se sont nourries de montées progressives sur des années ou un mécontentement social et politique plus ou moins diffus amenait la classe des salariés à des revers ou des succès, mais en tous cas à construire ou reconstruire son identité sociale et politique. C’est peut-être à un début de phénomène de ce genre auquel nous assistons.
Non seulement faux, mais le raisonnement des camarades me paraît dangereux et me paraît reproduire des écueils passés, notamment de 2003.
Victoire générale par un mouvement général sur une revendication générale… ou quoi ?
La défaite !
On s’apprête à nous refaire le coup de 2003.
Les coups qu’on prend ont un caractère objectif certes, mais sont aussi fonction de la manière dont on les reçoit, ce qui laisse plus ou moins de marge à l’adversité. C’est vrai à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective. Même si un fait social possède un noyau dur irréductible, il n’existe socialement et politiquement qu’au travers de la subjectivité.
En 2003, les radico-cassandre ont été nombreux à crier à la défaite, l’amplifiant (elle existait) et la nourrissant à loisir, au point d’oublier que sur le conflit de la décentralisation des personnels, le gouvernement de l’époque avait reculé, à la marge, mais reculé quand même.
J’entends déjà des camarades anticiper sur une défaite possible (la mère de toutes les défaites selon certains !) si un conflit généralisé ne parvient pas à faire reculer le gouvernement.
C’est voir le mouvement et la réalité non pas tels qu’ils sont mais tels qu’on les projette.
Or, le mécontentement social en cours a déjà produit des effets qu’il est d’ores et déjà très précieux, je dirais même vital d’engranger.
- D’une part il y a un changement de l’air du temps.
Le gouvernement et les élites bourgeoises sont dans leurs petits souliers, la peur change, temporairement de camp : n’est-ce pas un motif notable de satisfaction ? Les chantres du libéralisme parviennent à cette inversion notable des valeurs qui leur fait dire qu’ils sauvent la retraite par répartition contre la retraite par capitalisation. Ce changement des valeurs, qui marque une rupture nette par rapport aux années 80, est très précieux pour l’avenir.
- En face, de notre côté, il y a du bonheur, des gens qui sourient dans les manifs. Je sais que ce n’est pas politiquement correct de dire ça, car comme dirait Saint-Just, le bonheur est une idée neuve. Mais est-ce que ça ne vaut pas le coup de le dire quand même ?
- Plus généralement on peut faire l’hypothèse d’une période de (re)formation du salariat. La génération qui a fait 1995 et 2003 (un peu plus que cinquantenaire) tient à utiliser ses dernières cartouches jusqu’au bout et est peut-être en train de passer la main à d’autres générations (voir le nombre de jeunes salariés dans les manifs). On est donc peut-être à un passage de séquence. D’où un changement de « l’air du temps ». Ce n’est pas seulement le FN et la droite de l’UMP qui vont être renforcés, c’est une polarisation de l’opinion qui se produit. Celle qui s’opère à droite est nécessairement + visible et électoralement pèse davantage (c’est naturel), mais la polarisation à gauche n’en est pas moins réelle. Quand on est à gauche on l’est plus qu’avant, et plus qu’avant on met en cause le capitalisme et plus seulement le libéralisme.
o Enfin last but not least, même si cela s’est fait en toute discrétion, la renonciation début septembre par le gouvernement à son projet de loi sur les APL/allocation familiales des étudiants, même si elle concerne surtout (mais pas exclusivement) les couches moyennes du salariat est DEJA une victoire du salariat. Qui parmi la gauche radicale a souligné cette victoire dont mêmes les commentateurs dits bourgeois ont relevé qu’elle trahissait la peur du gouvernement face à un mécontentement qui n’était à l’époque qu’anticipé et qu’il s’agissait de déconnecter d’une possible mobilisation étudiante ?
Je crois qu’il est difficile de vivre et d’encourager voire d’animer ce mouvement social tel qu’il est et non tel qu’on le projette.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
En savoir plus »