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Contribution à la discussion

Texte de Michel Panthou amendé par Georges Sarda, Jacky Assoun, Jean Puyade et Robert Duguet

Des événements d’une grande importance s’accumulent en Europe avec une rapidité inattendue. Dans ce contexte les évènements dans les banlieues des grandes et moyennes villes de France amplifient et aiguisent cette situation.
Ce fut le NON français et hollandais au référendum, ce sont les élections allemandes et la crise ouverte dans le SPD « un vent de folie souffle sur le SPD » notait Les Echos. Ce sont les deux journées de grève générale en Belgique contre les réformes libérales. C’est Tony Blair renonçant à l’aggravation des réformes libérales en matière de sécurité sociale face à la menace de grève des TUC.
Quel est l’axe de leur développement ? Assiste-t-on à des soubresauts certes importants mais qui ne modifient pas la ligne générale des der nières décennies qui ont été celles de l’offensive du capitalisme sous le vocable de libéralisme, offensive qui a généré la destruction d’acquis importants de civilisation ?
ou au contraire vivons-nous les amorces d’un tournant dans les rapports de forces dans un sens plus favorable pour les forces anticapitalistes ?

Le développement de la crise en Allemagne, compte tenu de la place de ce pays en Europe, est une donnée fondamentale. Le déplacement tout d’abord de secteurs du SPD et de syndicalistes vers la formation d’un parti à la gauche du SPD et de son agressive politique socio-libérale, puis le déplacement de millions de voix, dans les centres industriels tant à l’ouest qu’ à l’est, du SPD vers le Linkspartei en marquent des moments. L’élection de A. NAHLES au poste de N°2 du SPD, quels que soient les développements futurs, en est un autre signe : aucune grille de lecture s’appuyant sur les anciens rapports ne pouvait envisager une telle hypothèse.
Il faut dire que depuis la campagne pour le référendum tous les événements s’ingénient à contredire le credo résumé par la formule de Rocard « le capitalisme a triomphé ». Nous faisons notre la formule de la porte-parole du P-SOL brésilien, Heloïsa Helena : « Le capitalisme a triomphé... pour l’instant ».
Le référendum sur le Traité Constitutionnel Européen était une tentative de codifier, de « constitutionaliser » selon la formule qui a été employée, les rapports de forces sociaux au profit du libéralisme. Ce n’était pas une erreur, c’était un besoin vital de stabiliser les rapports en Europe face à l’incapacité des états, des vieilles démocraties à gérer et à digérer les conséquences de cette offensive du capital. Son échec nous ramène en deçà de la situation antérieure, il amplifie les causes qui avaient présidé à ce coup de poker.
Il ne faut jamais oublier que cette offensive capitaliste avant de prendre les formes bien concrètes d’une généralisation de la misère et de formes de barbarie, avait été préparée par un pilonnage idéologique dès les années 60 et 70 alors que se poursuivaient les « trente glorieuses ». Ce n’est qu’à ce prix et sur cette base que les coups réels ont été portés (THATCHER). D’une certaine manière, tout en en soulignant les limites et les lacunes, ce qui nous indique le parcours à faire encore, il en a été de même de l’offensive anticapitaliste dont on voit les premières manifestations aujourd’hui : Il a fallu commencer à forger des instruments de résistance idéologique encore confus mais réels.
Quand on regarde le cours de la campagne référendaire, on constate que la mobilisation s’est appuyée sur tout un travail de critique radicale et minutieuse de la politique libérale, critique nourrie par ce travail antérieur (Forum, alter mondialistes, radicalisation d’une aile du mouvement socialiste et de secteurs du mouvement syndical...) et qui a nourri le contenu des mouvements sociaux.
Les grilles de lecture anciennes ne permettent plus de rendre compte du développement en cours. C’est là le signe incontestable d’un tournant
Prenons quelques exemples : Quand tous les partisans du OUI assuraient que les syndicats eux mêmes étaient favorables ou neutres vis à vis du traité, ils s’en tenaient à la certitude que les garanties données par les directions suffiraient, ils n’intégraient pas le fait que ces directions pouvaient être battues dans leurs instances les mieux contrôlées. De même quand les socialistes français partisans du OUI assuraient que toute autre position les isolerait en Europe, ils ne pouvaient intégrer le fait qu’une adhérente d’ATTAC, A. NAHLES, opposante au plan Hartz 4 de G. Schröder, pouvait battre le candidat officiel au sein du sein de l’exécutif du SPD.
Alors que tous les principaux leaders socialistes se prononçaient, il y a encore peu pour la privatisation des services publics, en particulier d’EDF, aujourd’hui les mêmes se prononcent pour la « renationalisation » d’EDF ?
Qui pouvait penser qu’un sondage paru début novembre dans le Journal « Libération » indiquerait que 61% des français sont opposés au capitalisme ?
Certes chacun savait qu’une situation explosive s’accumulait dans les périphéries des grandes et moyennes villes de France comme produit de décennies de destruction capitaliste, d’exclusion, d’humiliations. Chacun savait le potentiel de révolte et de violence contenu dans chaque cage d’escalier, dans chaque quartier, dans chaque localité, dans chaque région pour l’ avoir vu déjà se déchaîner dans de brusques accès de rage. Au-delà de la discussion sur les moyens utilisés, sur l’absence ou non de revendications, qui pouvait penser qu’il s’exprimerait ainsi en peu de jours simultanément dans toute la France, pour faire monter un cri national de rage et de révolte, avec l’aspiration explicite d’obtenir la démission de l’insulteur en chef, du chef de l’ appareil répressif, symbole de leur exclusion et de leur humiliation.
Qui pouvait penser que face aux mesures d’état de siège la majorité des maires des communes intéressées et des préfets refuseraient dans les faits de les appliquer sentant bien la dérision de cette réponse gouvernementale !
Certes il convient d’analyser dans leur enchaînement, dans les détails et dans toutes leurs conséquences les événements que nous venons de vivre, en apprécier les faiblesses en terme de conscience, les limites et les dangers, différencier, mieux définir les contours. Pourtant, indépendamment de l’ apparent renforcement conjoncturel des pyromanes gouvernementaux, garants de la violence et de la destruction sociales quotidiennes, qui pouvait s’imaginer que l’ ensemble de la société française serait amenée à douter à un tel point des capacités tant de l’ équipe actuelle au pouvoir que de celle des Dray, Hollande, Strauss Khan, Lang etc... qui, défendant dès les premiers jours les mesures répressives pour « le retour de l’ ordre », prétend lui succéder ? Qui pouvait penser que toutes les forces de la société française seraient contraintes de se poser dans un tel contexte le problème de comment conduire le pays avec le sentiment d’urgence que cela prend aujourd’hui ?
Car, dans la détermination des traminots de Marseille dans leur grève contre la privatisation du tramway au compte des intérêts de toute la population de Marseille contre le maire Gaudin et son programme libéral, on perçoit le sentiment qui commence à se faire jour au niveau national : il est temps que le point de vue des salariés, majoritairement exprimé le 29 mai, prenne le pas sur celui du représentant du programme capitaliste. Le sentiment qu’il est nécessaire de prendre les choses en main commence à sourdre et à se concrétiser parmi les salariés. La conviction que les travailleurs sont contraints de s’occuper eux-mêmes de leur sort s’enracine et cela s’appuie sur le sentiment qu’il est temps que les salariés prennent en charge les affaires du pays pour éviter saccage et destruction et ceci d’autant plus que leur représentation traditionnelle n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Cela ne sera pas linéaire ? Il sera difficile que le salariat en général se hisse à ce niveau de conscience ? Sûrement. Mais peut- on penser que les salariés vont se contenter de la parole et des « solutions » de Sarkosy, de Hollande ou de Le Pen ?
Les évènements peuvent connaître accalmie et recul. On ne peut négliger « les machines et dispositifs du capital qui fragmentent, divisent les individus et les groupes sociaux, tentent de les empêcher de saisir les enchaînements et les ensembles sociaux ». On peut compter sur la tentative de jouer sur les peurs, sur le racisme. On ne peut aussi négliger le poids des appareils qui tentent de verrouiller les issues : poids de la position de Thibault contre la revendication de la grève de la SNCM, verrouillage du congrès du PS... N’empêche que ces questions sont aujourd’hui posées, en France et en Europe. Ces questions demandent un argumentaire minutieux, des paroles précises, des rédacteurs, des débats, des réseaux, tout ce que la lutte contre le non à la Constitution européenne capitaliste avait réussi à trouver. « Loin de se concevoir et de se comporter comme des états majors hypothétiques qui auraient à conduire des troupes au combat, les partisans du socialisme doivent intervenir comme ceux qui contribuent à augmenter les capacités de réflexion autonome des salariés en faisant retour avec elles sur les incidences et les prolongements, une lutte contre la fragmentation des points de vue en mettant en lumière les enchaînements, une lutte pour la totalisation d’expériences éclatées contre les séparations fétichistes entre politique et économie, vie privée et vie publique ». Tels sont les pas nécessaires pour conforter la contre offensive anticapitaliste qui pointe. Mais peut- on nier que le niveau atteint dans la mise en lumière des enchaînements ait atteint un niveau qualitativement supérieur en cette fin de la décennie ouverte par la grève de 1995 ? L’apparition aujourd’hui, à travers internet ou d’autres canaux, de textes et de paroles individuelles et de groupes indépendants, (indépendants de ceux qui comme toujours monopolisent la scène médiatique), qui racontent et cherchent à expliquer les banlieues, condamnant l’action gouvernementale de chasse aux enfants de la misère et de l’exclusion et exigeant l’annulation des mesures répressives et la démission de Sarkosy, à lier ces évènements à l’ensemble, n’est- il pas le signe de cette « autonomisation » en marche, la continuité de la méthode qui a conduit au résultat du 29 mai. Il est temps de les recueillir, de les mettre bout à bout, de les discuter, de les nourrir. « Carré rouge » a toute sa place à prendre là, comme il l’a prise dans la campagne pour le Non, pour une issue collective à la lutte contre le capitalisme et sa barbarie.
Comme nous venons de le voir, cette contre offensive anticapitaliste qui a trouvé dans la victoire du NON et plus encore dans les conditions de cette victoire, une manifestation importante, continue de nourrir les développements des luttes sociales.
Sur un autre terrain, le fait que dans un PS qui a connu 25 ans de « culture gouvernementale » une minorité très forte continue encore de rester debout n’est pas sans rapport avec cette contre offensive anticapitaliste qui émerge. C’est cette prise de conscience qui a conduit à la rupture de discipline au début de la campagne référendaire conduisant au cours du premier trimestre 2005 un nombre de plus en plus grand de militants mais aussi de responsables à s’engager dans la campagne pour le NON. C’est contre la volonté explicitement exprimée de la grande majorité des militants de la gauche du PS qui se sont battus pour le non, que les fractions de l’appareil ont aujourd’hui dû reconduire la direction Hollande et réaliser la prétendue motion de synthèse, contraints de refermer toute brèche et de verrouiller toute issue qui puisse alimenter et déporter le mouvement vers la gauche dans le pays. Comment se réfractera dans le PS la situation que nous analysons, cela reste ouvert, même si de toute évidence les processus internes à ce parti dépendent aujourd’hui essentiellement des développements de la situation de la lutte des classes.
Dans un appareil de la CGT qui a permis l’ application des mesures antilibérales depuis deux décennies et qui intègre les organismes de la CES organisme syndical d’accompagnement des mesures de la Commission européenne, la rébellion des cadres des fédérations lors du vote en faveur du Non au TEC, contre la position de son secrétaire général, Thibault, exprime le même type de rupture. Cette rébellion s’exprime dans les conflits sociaux ouvertement politiques et très durs que nous connaissons aujourd’hui, souvent menés par les sections et fédérations de la CGT dont les militants cherchent à se réapproprier le contrôle, les faisant fonctionner sous la pression de l’ Assemblée générale de grève. Nul doute qu’il y aura là un terrain privilégié où s’exprimera « l’autonomisation dont nous parlons plus haut.
Cette rupture de discipline, cette « autonomisation » par rapport au centre est un événement majeur qui n’a pas été apprécié à sa juste valeur. C’était le choix d’une fidélité à leur camp naturel, à leur électorat, qui libère des espaces nouveaux. Ils pressentaient que de nouveaux rapports se profilaient : la conscience précédait l’existant en gestation. C’est ce processus « d’autonomisation » qui s’est poursuivi dans les élections allemandes quand des responsables syndicaux ont pris leurs responsabilités en rompant avec le SPD. Ce processus d’autonomisation est à l’œuvre dans les syndicats déjà depuis plusieurs années. Tout cela a convergé dans la campagne du référendum avec les comités qui ont pris des formes multiples, qui depuis ont perdu de leur substance mais qui n’auraient jamais pris cette ampleur sans ce processus plus général d’autonomisation.
Il nous semble que la réflexion sur les réponses politiques en termes de programme d’urgence, comme la formulation gouvernementale doivent s’appuyer sur ces phénomènes « d’autonomisation », nom un peu barbare mais qui a un contenu émancipateur bien réel et qui ouvre pour notre revue les possibilités de les nourrir et d’occuper une place à côté de multiples autres initiatives que la nouvelle situation verra surgir.
Nous sollicitons de chacun d’ entre vous, votre point de vue sur les problèmes que nous soulevons ici, de même que sur ceux que la lecture de Carré rouge a soulevés, particulièrement dans notre Numéro 34. Nous ne manquerons pas de les éditer comme contribution à la discussion.
23 novembre 2005
Texte initial de Michel Panthou amendé par Georges Sarda, Jacky Assoun, Jean Puyade et Robert Duguet

 
A propos de Carré Rouge
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