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Comment participer à l’émancipation des travailleurs ?

Parmi les traits spécifiques de notre époque, il en est un tout à fait crucial : le renoncement général à avancer ouvertement, publiquement et de façon permanente et concrète la perspective du communisme à l’échelle mondiale. Cela est le résultat d’une offensive idéologique de grande ampleur et d’une indéniable efficacité menée par les divers porte-parole et avocats du système capitaliste depuis maintenant deux décennies. Certes et heureusement, il existe de par le monde des militants qui se réfèrent toujours aux idées communistes authentiques, c’est-à-dire révolutionnaires et internationalistes. Mais il s’agit souvent de références convenues, quasi à usage interne, quand il ne s’agit pas tout simplement d’archives idéologiques desséchées qui ne comptent pas ou si peu dans leur intervention politique publique, celle que tout un chacun peut voir, apprécier ou contester.
Où en sommes-nous, nous militants de ces idées-là ? Nous nous consacrons aux luttes en cours, nous poursuivons une activité syndicale ou associative défensive, nous participons à des campagnes politiques et pour certains à des campagnes électorales, nous dénonçons le libéralisme et/ou le capitalisme. Nous répondons avant tout aux sollicitations de l’actualité, ce qui au demeurant prend beaucoup de temps et d’énergie. Mais quant à avancer une perspective d’avenir global, aussi global que le capitalisme mondialisé, nous n’osons plus.

Nous sommes à un tel moment de recommencement où il nous faut faire sauter nos propres verrous psychologiques. Nous ne pouvons plus invoquer éternellement les désastres causés par le stalinisme et la social-démocratie et la brutalité de l’offensive de la bourgeoisie depuis trente ans, pour éluder, face aux travailleurs et à la jeune génération, la question de l’issue de la lutte des classes à l’échelle mondiale. A force, « les conditions objectives » ont le dos trop large pour justifier le fait que nous ne parlions jamais de la possibilité d’une société sans classes ou alors, d’un désastre irréversible pour l’humanité. En fait, nous aussi faisons partie des conditions objectives et nous devons prendre nos responsabilités indépendamment de notre nombre.
Depuis l’émergence d’un mouvement ouvrier en Europe occidentale au début du XIXe siècle, c’est la première fois qu’on assiste à un effacement aussi radical de la perspective communiste. Or le mouvement ouvrier n’a pu prendre son essor, se maintenir, et à certaines époques n’a pu se reconstruire, que dans la mesure où des hommes et des femmes ne se contentaient pas, au sein du prolétariat, d’appeler à la lutte contre les injustices et méfaits du capitalisme. Ils défendaient la nécessité de le détruire et d’ouvrir ainsi une perspective à l’humanité qu’ils appelaient socialisme ou communisme. C’est ainsi qu’ils ont suscité la confiance et l’enthousiasme de travailleurs qui ne voyaient pas d’issue à l’exploitation et à la domination du capital.
Indépendamment de l’état de division et de faiblesse évident du prolétariat comme classe combative, celles et ceux qui préparent l’avenir et donc ne se laissent pas écraser par le présent, ne peuvent plus adopter une posture défensive sur le terrain des idées.

« Le capital est un rapport social médiatisé par des choses » Marx

L’actualisation d’une analyse du système capitaliste dans toutes ses dimensions et composantes est une nécessité vitale pour que les luttes permettent aux travailleurs d’accumuler une expérience et une confiance en eux-mêmes. Ce sont des conditions qui s’imposent pour que dans l’avenir s’ouvre la possibilité d’une lutte pour l’expropriation du Capital et pour le communisme.
Pour l’heure, les luttes des salariés ne se généralisent pas et se soldent le plus souvent par des défaites plus ou moins cuisantes. L’effet paradoxal de bien des luttes longues et déterminées est de renforcer le sentiment d’impuissance face à des forces qui nous dépassent et dont on comprend mal ou trop tard le fonctionnement.
Tous les discours et arguments au service de la bourgeoisie balisent le terrain de la lutte par une campagne d’intoxication permanente des esprits. Ils mettent en avant des « choses » et des abstractions pour masquer le rapport social d’exploitation et de domination qui se déploie depuis chaque lieu de travail particulier jusqu’à l’échelle de la planète. Nous sommes donc abreuvés de considérations sur « la croissance », « le déficit », « la compétitivité », « l’intérêt national », « l’Europe » et « la mondialisation ». Mais entre les chefs qui exigent toujours plus de rendement et le spectre de la « mondialisation », il n’y a rien qui s’articule clairement dans l’esprit des travailleurs. C’est pourquoi des apports explicatifs solides leur sont indispensables pour comprendre ce qui se passe, ce qui leur arrive et comment ils peuvent résister et préparer leur contre-offensive.
Le travail théorique qu’il nous faut constamment développer doit viser à répondre de façon rigoureuse et compréhensive aux questions que se posent spontanément bien des travailleurs. Par exemple « qui est le patron dans mon entreprise ? » La réponse n’est pas évidente et la plupart des syndicalistes ne s’en préoccupent pas sérieusement. Pourtant, il vaut mieux la connaître pour parer aux mauvais coups, pour les rendre et pour construire progressivement un front de tous les travailleurs. La réponse théorique la plus proche de la réalité est : « Le patron véritable est une fraction du capital financier transnationalisé dont les métamorphoses sont incessantes ». Toute lutte de salariés et toute agression patronale particulière sont des affrontements entre une fraction du Capital global contre une fraction du Travail global. A partir de là, on peut réfléchir et comprendre dans n’importe quelle entreprise quelles sont les connexions (et déconnexions brutales) entre la société affichant un nom, les banques, les compagnies d’assurance ou les fonds de pension qui eux aussi portent un nom et dont les centres décisionnels doivent être localisés. Les linéaments d’un nouvel internationalisme se créeront à partir de la multiplication de telles investigations concrètes.

Un exemple très ancien de lutte peut éclairer la question. Le jeune Marx soulignait avec enthousiasme le caractère supérieur du mouvement des tisserands silésiens en 1844, sur le plan de la prise de conscience de classe, par rapports aux mouvements ouvriers français et anglais contemporains. Il écrivait : « Non seulement ils détruisent les machines, ces rivales de l’ouvrier, mais aussi les livres de compte, ces titres de propriété, et tandis que tous les autres mouvements se dirigeaient tout d’abord exclusivement contre l’industriel, l’ennemi visible, ce mouvement s’est dirigé en même temps contre le banquier, l’ennemi invisible. » (cité par Franz Mehring dans sa biographie de Karl Marx)
C’est par une accumulation de telles compréhensions collectives allant au-delà des apparences immédiates que s’est forgée une conscience de classe à l’aube du mouvement ouvrier. Sur le fond il ne peut pas en aller différemment aujourd’hui.

Ainsi, aujourd’hui, comment devons-nous comprendre et traiter ces sociétés, banques, compagnies d’assurances et fonds de pension ? Comme des puissances transcendantes, inaccessibles ? Comme les instruments dociles d’un monstre suprême qu’on appellerait « libéralisme », terme jouant à force le rôle de paratonnerre idéologique évitant de mettre en cause le Capital ? Ou bien plutôt comme les rouages et éléments d’intervention, avec quelques autres dont les appareils d’Etat et les grands médias, d’une classe mondiale consciente de ses intérêts et qui porte un nom : la bourgeoisie.

Les acteurs des luttes actuelles et des luttes futures ne peuvent plus continuer à agir à l’aveuglette, sans comprendre les connexions entre les exploiteurs-licencieurs, sans savoir à quelle classe ils s’affrontent et comment elle fonctionne. De même que doivent se formuler dès maintenant, explicitement, les rapports humains auxquels les travailleurs aspirent.

Sur certaines réalités nouvelles de la domination du capital combinées aux anciennes

On sait que Marx et Engels qui publièrent le Manifeste du Parti communiste en janvier 1848 comptaient sur une crise économique européenne dans les années qui suivirent l’écrasement de la révolution, crise dont ils attendaient comme conséquence une nouvelle révolution. Au lieu de cela, ils constatèrent l’essor fougueux du capitalisme en Angleterre, en France et en Allemagne. Dans une lettre en date du 8 octobre 1858, Marx écrit à son ami Engels : « Nous ne pouvons nier que la société bourgeoise a vécu pour la 2e fois son 16e siècle, un 16e siècle qui, je l’espère, sonnera son glas de la même manière que le premier l’a poussée dans la vie. La tâche propre de la société bourgeoise, c’est l’établissement du marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, et d’une production fondée sur cette base. Comme le monde est rond, la colonisation de la Californie et de l’Australie et l’ouverture de la Chine et du Japon semblent parachever cette tâche. »

Il est intéressant d’évaluer la situation au début du 21e siècle au regard de ces considérations de Marx. Le marché mondial est établi partout, dans tous les recoins de la planète où vivent des hommes et des femmes. Les marchandises s’infiltrent partout et les capitaux se placent où ils veulent, pratiquement sans aucun obstacle. Les habitants des villages et des hameaux les plus reculés et souvent les plus misérables sont tous reliés d’une manière ou d’une autre au marché mondial en tant que producteurs et en tant que consommateurs y compris d’images télévisées. L’univers de l’argent et de la marchandise a colonisé les cerveaux bien au-delà des descriptions vigoureuses d’un Balzac ou d’un Zola.

« Il nous faut consommer, dévorer pour ainsi dire, nos maisons, nos meubles, nos voitures comme s’il s’agissait de « bonnes choses » de la nature qui se gâtent sans profit à moins d’entrer rapidement dans le cycle incessant du métabolisme humain. » Ces propos d’Hannah Arendt dans la « Condition de l’homme moderne » (1958) ont considérablement gagné en acuité.

Celles et ceux qui portent le projet d’en finir avec le capitalisme ne peut plus négliger l’emprise hypnotique sur toutes les classes populaires des machines à écran, en premier lieu la télévision et dans une moindre mesure les téléphones portables et les ordinateurs. La télévision est cette lucarne efficace à travers laquelle la bourgeoisie nous dit comment voir le monde, pour nous faire stagner dans la déploration et l’apathie. Les désirs et les capacités imaginaires des « individus hyper-modernes » comme les appellent certains auteurs sont pris en charge par la bourgeoisie aux travers des machines individuelles transmettant des images, des messages et du son. Il y a là un champ de la lutte des classes où le capital règne en maître complaisant et insidieux, manipulant les affects au sein même des fors intérieurs. L’addiction aux chaînes télévisées anesthésie, dévore le temps de loisir et impose les représentations de la bourgeoisie par imprégnation quotidienne. Dès 1956, le penseur Günther Anders avait analysé et anticipé de façon pénétrante les conséquences qualitatives de ces nouvelles armes médiatiques et techniques dans « L’obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle » (éditions Ivrea, Paris, 2002). La sphère des militants anticapitalistes dans leur ensemble peine à comprendre qu’une partie décisive se joue à ce niveau médiatique quotidien assurant la perpétuation soft du pouvoir de la bourgeoisie.

Les femmes et les hommes qui composent le prolétariat ne peuvent plus être compris uniquement comme des producteurs (salariés actifs) ou des non producteurs (chômeurs) avec la gamme de toutes les situations intermédiaires. Ils doivent être compris dans leur globalité, c’est-à-dire aussi comme consommateurs, disposant d’un « temps libre », capté pour l’essentiel par les médias et la grande distribution. Nous avons une lutte collective à mener dans la reconstruction d’un nouveau mouvement ouvrier pour avancer d’autres représentations que celle de la bourgeoisie : représentations de soi-même, des autres et du rapport des hommes à la nature.

Ce qui précède attire l’attention sur certaines modalités nouvelles ou en tout cas exacerbées de nos existences au sein de la société marchande actuelle. Mais les modalités anciennes, voire archaïques de l’exploitation de la force de travail ont pris un tour proprement frénétique dans tous les pays. Notre tâche est de comprendre ces modalités vécues sur les différents lieux de travail, non pas en termes d’indignation morale impuissante, mais d’analyse objective implacable comme le concevait Marx : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. » (Capital, livre I, chapitre X)
Lutte de classes et auto-émancipation des travailleurs
Tout au long de leur vie militante, Marx et Engels ont toujours fortement relié la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie à la notion d’émancipation des travailleurs par eux-mêmes. Il ne s’agit pas de quelques remarques incidentes dans leurs écrits mais d’une orientation permanente et fondamentale. Elle est tout à fait évidente dans le Manifeste de 1848 et dans l’Adresse du comité central de la Ligue des communistes de mars 1850. Elle est éclatante dans le cadre de l’Association internationale des travailleurs et en particulier dans leurs textes dégageant l’apport de la Commune de Paris.

Quelques années plus tard, dans une lettre adressée au dirigeant social-démocrate allemand August Bebel du 17-18 septembre 1879, Marx et Engels écrivaient : « Depuis près de quarante ans, nous avons fait ressortir au premier plan la lutte de classes comme la force motrice directe de l’histoire, et en particulier, la lutte de classes entre la bourgeoisie et le prolétariat comme le plus puissant levier de la révolution sociale. Il nous est par conséquent impossible de marcher de concert avec des gens qui tendent à rayer du mouvement cette lutte de classes. En fondant l’Internationale, nous avons lancé en termes clairs son cri de guerre : « L’émancipation de la classe ouvrière sera l’œuvre de la classe ouvrière elle-même. » Nous ne pouvons donc pas marcher avec des gens déclarant à cor et à cri que les ouvriers sont trop peu instruits pour pouvoir s’émanciper eux-mêmes et qu’ils doivent être affranchis par en haut, par les philanthropes bourgeois et petits-bourgeois. »

Les travailleurs du 21e siècle ont l’instruction et les capacités suffisantes pour s’émanciper eux-mêmes et par voie de conséquence pour permettre à l’humanité de s’émanciper de la camisole de force du capitalisme et pour établir d’autres relations avec l’écosystème. Mais il serait superficiel et pour le moins démagogique de penser que les travailleurs vont tout apprendre ou réapprendre à chaud, au travers de leurs expériences démocratiques futures d’auto-organisation. Il serait terriblement réducteur de se reposer sur l’idée que les travailleurs ne progresseront exclusivement qu’au travers de leurs luttes présentes et à venir. La personnalité d’un individu, d’un groupe ou d’une classe sociale repose en grande partie sur sa mémoire et l’usage qu’il en fait pour agir. La classe ouvrière a une riche expérience historique de luttes menées au travers de formes démocratiques. Cette mémoire a été déformée, étouffée ou détruite au sein du prolétariat par la social-démocratie et le stalinisme mais aussi par la brutalité de l’offensive idéologique, politique, sociale et parfois militaire des représentants du système capitaliste depuis la fin des années soixante-dix.

Il est de notre responsabilité de réactiver cette mémoire, de repenser les moments cruciaux d’auto-organisation tels que la Commune de 1871, les soviets de 1905 et 1917, les organes démocratiques de la Révolution espagnole, les conseils en Hongrie en 1956, dans le cadre de la physionomie de ce début de 21e siècle. Mais il nous faut aussi revisiter, étudier et dégager l’apport des formes plus modestes d’auto-organisation qui ont existé depuis trente ans sous forme de comités de grève élus en assemblées générales et contrôlés par elles.

On peut tenir pour un acquis de notre époque que les travailleurs, sur la base d’expériences amères, ne délégueront plus leur confiance et leur pouvoir de décision à qui que ce soit prétendant changer leur sort à leur place. Mais ils accueilleront volontiers toutes celles et tous ceux qui leur offriront, sans conditions et sans contreparties politiciennes, des idées, des analyses historiques et sur le monde actuel susceptibles de fortifier leurs efforts d’auto émancipation.
Le 5 janvier 2006

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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