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Iran : quelques éléments historiques qui donnent une importance particulière aux évènements d’Iran

Quoiqu’il arrive dans les prochains jours et même si l’opposition redevient moins visible en raison de la violence de la répression, l’ampleur de la mobilisation qui a précédé les élections de juin 2009 et celle des manifestations qui ont suivi, ouvrent une phase nouvelle de la lutte des classes. Cette note cherche à la situer dans l’histoire longue de l’Iran. Elle est écrite à la hâte. Toutes les rectifications et les compléments ne sont pas seulement bienvenus. Ils sont indispensables pour qu’on puisse mesurer avec toute la précision possible la portée des évènements iraniens.

Quelques éléments historiques qui donnent une importance particulière aux évènements d’Iran

François Chesnais

La gageure faite ici est de tenter de définir quelques particularités saillantes de l’histoire politique et sociale de l’Iran au 20ième siècle en quelques paragraphes. Ce sont notamment le vieil enracinement d’un mouvement nationaliste qui a eu une forte composante démocratique et laïque, n’annonçant en rien l’instauration d’une République islamiste ; une implantation marxiste ancienne, passée tragiquement en Iran comme dans tant d’autres pays sous la domination du stalinisme et de l’URSS et qui s’est ensuite essaimée, mais aussi divisée en de très nombreux groupes et courants ; la longue tradition d’un mouvement étudiant fort et politisé, dont la concentration contraste avec le morcellement de la classe ouvrière et la relative faiblesse du mouvement ouvrier, marquée par l’absence de syndicats indépendants.

Il est pratiquement impossible de ne pas remonter plus loin dans l’histoire pour évoquer un instant, le passé beaucoup plus lointain de la Perse (c’est en 1935 que le nom Iran a été adopté et imposé aux pays européens qui traitaient le pays comme une semi-colonie). Elle a été l’un des berceaux de la civilisation mésopotamienne. A la différence de l’Egypte, la Perse n’a jamais été conquise par Rome. Tout comme pour la civilisation égyptienne, la civilisation perse a exercé une influence forte sur le monde romain. Mais l’empire romain et l’empire perse ont été continuellement en guerre jusqu’à ce que le premier ne commence à décliner. En revanche la Perse a été conquise par les armées arabes à partir des campagnes militaires menées entre 637 et 642par Omar (Omar Ier) compagnon de Mahomet et converti à l’islam. Mais si la Perse a été islamisée, elle n’a jamais été arabisée. Au contraire, les persans se sont distingués au sein de l’Islam sur le plan culturel et politique. Leur influence a été particulièrement forte en Inde du milieu du 16ième siècle jusqu’au milieu du 19ième siècle sous l’empire moghol, mais elle a atteint aussi l’Europe, l’Afrique et la Chine.

Le très fort affaiblissement politique et militaire de l’empire perse à partir de la fin du 18ième siècle, a conduit à son dépeçage par la Russie impériale et à son ravalement à un statut semi-colonial par la Grande Bretagne. La première guerre russo-perse remonte à 1813 et a permis à la Russie d’annexer notamment l’Azerbaïdjan et le Daghestan de l’empire tsariste et plus tard de l’URSS. La Perse est devenue au 19ième siècle l’une des pièces du « grand jeu » opposant sur le plan économique et politique les puissances rivales dans la région. En 1907, un accord diplomatique (dite Entente anglo-russe) a réparti les sphères d’influence de la Russie et de la Grande Bretagne en Perse, en Afghanistan et au Tibet, sorte de préfiguration des accords de Téhéran et Yalta conclus lors de la seconde guerre mondiale entre Churchill, Staline et Roosevelt.

Le mouvement nationaliste le plus ancien du Proche et Moyen Orient

Le début du mouvement nationaliste persan est antérieur à celui plus connu de la Turquie et plus radical dirigé à partir de 1917 par Mustafa Kemal Atatürk. L’Iran (qui est encore à ce moment là la Perse) est le premier pays du Proche et Moyen Orient à avoir fait dès 1906 une forme de révolution nationaliste et à s’être doté, fût-ce dans le cadre de la monarchie et non de la république, d’une constitution. Le pays connaît un début de réforme du système fiscal et de celui de l’enseignement. Le taux d’analphabétisme très élevé de l’Iran repose sur des mesures de cette première révolution. L’industrie a commencé à être développée et l’influence du clergé chiite à être un peu diminuée. Puis en 1920, la Grande Bretagne apporte son appui au coup d’État militaire d’un officier, Reza Khan, qui devient d’abord premier ministre avant de renverser le roi et créer sa propre dynastie, celle des Pahlavi. Pour les Britanniques, il s’agit à la fois d’aider à contenir la révolution bolchévique en Asie et avoir une sorte d’Atatürk domestiqué et docile. Une partie du programme kémaliste est appliqué en Iran : création d’un système public d’éducation nationale, réforme de la justice, jusque là contrôlée par le clergé chiite, création du code civil iranien, et en 1935, simultanément à l’adoption du nom d’Iran, interdiction du port du voile pour les femmes et obligation de porter un habit « à l’occidentale » pour les hommes. Assez vite les relations avec la Grande Bretagne se tendent au point que Churchill décide en 1941 d’envahir l’Iran et appelle Staline à en faire de même. L’Iran a le triste privilège d’être l’un des premiers terrains d’application du renversement des alliances. Hitler envahit l’URSS le 22 juin 1941. La Grande Bretagne et l’URSS occupent l’Iran le 25 août 1941. Churchill impose l’abdication de Reza Shah en faveur de son fils Mohammad Reza Pahlavi qui régnera jusqu’à la révolution de 1979.

Pendant une décennie, l’Iran reste encore une monarchie constitutionnelle avec des élections. Mais à partir de 1953, la monarchie se transforme progressivement en un régime autocratique, fortement répressif bénéficiant d’un appui américain et britannique sans faille. C’est en 1953 que se produit la destitution par le Shah à la demande des deux principales puissances impérialistes du premier ministre Mohammad Mossadegh. L’enjeu est le contrôle du pétrole et des immenses profits et redevances. En 1941, l’occupation de l’Iran avait conduit au contrôle direct par les Britanniques du pétrole, dont l’Iran était le plus ancien et principal producteur au Moyen-Orient. La toute-puissante Anglo-Iranian Oil Company (AIOC) était même passé sous l’autorité immédiate de l’Amirauté britannique. Une bonne partie du pétrole a servi à ravitailler le front russe et à l’utilisation à cet effet du chemin de fer trans-iranien. Ces mesures ont été défendues par le parti communiste d’Iran le Tudeh, au nom du combat « antifasciste ». La stalinisation profonde et la soumission inconditionnelle à la politique de l’URSS du Tudeh ont d’ailleurs pesé d’un poids très lourd sur la lutte des classes en Iran jusqu’à la période khomeyniste comprise. Le Tudeh a néanmoins été incapable d’empêcher une très forte réaction populaire à l’occupation et à l’appropriation étrangère du pétrole. Dès les années de guerre, les forces politiques nationalistes se sont renforcées préparant l’arrivée au pouvoir en 1951 de leur principal dirigeant Mohammad Mossadegh. Celui-ci nationalise l’Anglo-Iranian Oil Company et mène plus généralement une politique anti- impérialiste qui inclut la fermeture des consulats et l’expulsion du personnel britannique de la compagnie pétrolière.

L’élimination du gouvernement Mossadegh et le régime répressif du Shah

En juillet 1952, un premier conflit avec le Shah, portant sur le contrôle de l’armée au gouvernement, provoque la démission de Mossadegh. Les masses descendent alors dans la rue pour exiger le retour de Mossadegh. Après trois jours de très grandes manifestations et d’affrontements avec l’armée et la police, le Shah cède et renomme Mossadegh premier ministre. C’est au tour de la CIA et des services secrets britanniques d’entrer en jeu. Ils lancent une opération de déstabilisation politique (« l’opération Ajax »), qui aboutira en août 1953. Mossadegh est chassé du pouvoir dans des conditions où le Tudeh joue un rôle extrêmement trouble. La voie est ouverte à la mise au régime autocratique, extrêmement répressif du Shah.

En un premier temps, l’Anglo-Iranian Oil Company,
devenue plus tard la British Petroleum (BP), a essayé de rétablir son ancien monopole. Le Shah et les américains se sont rendus compte que des risques politiques très forts que cela comportait. Un consortium international privatisé a donc été créé (gardant le nom de la société nationalisée, National Iranian Oil Company. British Petroleum n’en possédait pas moins de 40% des actions. Le consortium a accepté de partager les profits sur la base de 50-50 avec Iran, mais décider de ne pas ouvrir ses comptes à des audits iraniens ni de permettre à des iraniens de siéger au directoire. Les revenus du pétrole ont permis au régime du Shah de moderniser l’industrie iranienne et de se doter aussi de moyens scientifiques et techniques. L’enseignement universitaire a été fortement renforcé. Même s’il y a eu plus tard des transferts de technologie russe, c’est de cette époque que date le potentiel industriel qui permet à l’Iran de posséder une industrie atomique. Le renforcement des universités a évidemment été un facteur renforçant l’importance politique des étudiants. La modernisation accélérée mais très inégale de la société iranienne et l’occidentalisation rapide, conjuguées avec une répression toujours plus violente des opposants ont ouvert la voie à la révolution de 1979.

1979 : une révolution démocratique laïque radicale en gestation tuée dans l’œuf

Le mouvement qui a abouti au renversement de la monarchie a connu un long mûrissement, avant de se terminer par des mois de manifestations répétées contre le régime. Le Shah quitte l’Iran le 16 janvier 1979. Ce qui était en gestation sous forme de révolution démocratique laïque radicale, ouvrant sur la question de la terre et de l’utilisation sociale des revenus de la rente pétrolière, a été défait par le clergé chiite. Le 1er février 1979, l’ayatollah Khomeini est rentré en Iran après une fin d’exil en France. La chute du régime était encore vécue comme une profonde libération. Les grandes manifestations débordaient de joie. Mais sans débouché politique. La gauche bourgeoise laïque et l’extrême gauche, où dominent les maoïstes et l’organisation des Moudjahiddines du peuple (OMPI), sont divisés alors que les islamistes s’étaient préparés à occuper le pouvoir tout de suite. Les premiers mois voient la coexistence de deux pôles de pouvoir capitaliste. Mehdi Bazargan devient premier ministre. Son parti, le Mouvement pour la liberté travaille à établir un gouvernement libéral laïc. Les religieux menés par Khomeiny qui ont aussi constitué un parti politique en vue des élections, le Parti républicain islamique ne l’entendent pas ainsi. Ils bénéficient d’un enracinement politique dans l’ensemble du pays sous la forme de « cellules révolutionnaires islamiques ». Rebaptisés « Gardiens de la Révolution » en mai 1979, ces groupes prennent vite le pouvoir dans les gouvernements locaux dans tout l’Iran. Ils prennent aussi le contrôle des tribunaux qui rendent des jugements sur les anciens responsables des services de sécurité et des militaires du régime du Shah. Ils emportent aussi avec leur Parti républicain islamique les élections.

Le projet de constitution présenté par le Mouvement pour la liberté, déclare l’Iran République Islamique, mais sans donner un rôle au clergé ni à la loi islamique est rejeté au Parlement par un vote « démocratique ». Une nouvelle constitution est rédigée. Elle crée le puissant poste de Guide Suprême, chargé de contrôler l’armée et les services de sécurité. Un président de la République est élu tous les 4 ans au suffrage universel, mais seuls les candidats dont la candidature a été approuvée par le Conseil des gardiens de la constitution ont le droit de se présenter aux élections. Khomeiny lui-même devient « Guide de la Révolution ». La chasse aux opposants et la répression politique ont repris alors leur cours, la police bénéficiant désormais de l’aide des « Gardiens de la Révolution » et des unités paramilitaires des Basidj ou Bassij.

La révolution prend donc le nom de révolution islamique. L’occupation en septembre 1979, de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran et la prise d’otages a contribué à souder une « unité nationale » autour de Khomeiny et à détourner l’attention de la répression contre les opposants politiques, notamment d’extrême gauche. Vient ensuite eu la terrible saignée de la guerre avec l’Irak qui durera près de huit ans. En septembre 1980, fort du soutien des Etats-Unis, de Carter et de son conseiller Zbigniew Brzezinski, Sadam Hussein a attaqué l’Iran. La guerre durera jusqu’en 1988 et fera plusieurs centaines de milliers de morts et autant de blessés. Les islamistes s’en serve pour renforcer l’emprise de la religion. Leur propos est le suivant : « il n’y aura plus une seule ville, une seule école privées du bonheur de faire la guerre, de boire l’élixir exquis de la mort, de connaître la douce mort du martyre, celui qui vit pour toujours au paradis » (citation du journal gouvernemental Etelaat donné par l’article dans Wikipedia en langue anglaise dans l’entrée, « Iraq-Iran war ».

La guerre s’achève par une répression à très grande échelle. L’occasion en est fournie par l’organisation des Moudjahidines du Peuple (OMPI). Celle-ci a repris contre la République islamiste le combat de type militaire qu’elle avait commencé du temps du Shah. Mais elle a développé aussi sa lutte à partir de l’Irak avec la création en 1986 d’une Armée de libération nationale d’Iran (ALNI). Disposant un temps d’une réelle capacité militaire, elle mène des opérations d’envergure pour ensuite privilégier l’action subversive. Elle attaque fréquemment les troupes iraniennes le long de la frontière et opèrent plusieurs incursions en Iran. En 1988 après le cessez-le feu, l’ALNI tente une invasion et essuie un échec cuisant. L’OMPI a admis avoir eu 1304 morts et 1100 blessés lors de l’opération qui donne surtout le signal de lancement d’une immense vague de répression. Khomeini émet une fatwa visant à la suppression physique des Moudjahidines. Les tribunaux d’exception condamnent à mort des milliers de prisonniers politiques, dont une partie seulement appartient à l’OMPI.

1999, premier moment visible du processus de récupération de force

Etant donné l’ampleur de la saignée de huit ans de guerre comme celle de la répression de 1988, il devait obligatoirement avoir une phase de récupération. Elle est clairement achevée aujourd’hui. Mais dès juillet 1999, il y a eu un très fort mouvement étudiant avec de grandes manifestations étudiantes, connu sous le nom de « 18 Tir » (18 juillet), qui ont été jusqu’à 2009, les plus violentes depuis l’instauration de la République Islamique. Cela a commencé avec une manifestation contre la fermeture du journal Salaam. Les protestations ont ensuite eu lieu dans les dortoirs des étudiants de l’Université de Téhéran pendant la nuit. Elles ont été très durement réprimées par les Basidj en civil et des policiers qui ont pourchassé les étudiants jusque dans les dortoirs, comme ils l’ont fait de nouveau en juin 2009. Les manifestations se sont étendues à Tabriz, Mashhad, Shiraz et Esfahan. A Tabriz la police et les miliciens religieux ont fait la même chose qu’à Téhéran. Ils sont entrés dans l’université et ont frappé brutalement des étudiants, en tuant au moins deux. Le gouvernement a confirmé la mort d’un seul étudiant, Ezzat Ebrahim Nejad. Cependant, le mouvement étudiant iranien et les médias étrangers ont compté 17 morts durant la semaine de protestations.

En 1978-79 les travailleurs de quelques grandes usines et grands sites d’extraction pétrolière se sont signalés par les grèves qu’ils ont menées. C’est le cas également dans le mouvement actuel (les travailleurs de l’automobile de Khodro cités dans l’article qui nous a été envoyé). La classe ouvrière se divise en deux groupes. Il y a d’un côté ceux de l’industrie pétrolière, du bâtiment, des transports et de la transformation des produits industriels (dont le nombre des ouvriers d’usine s’élevait à 2,5 millions en 1978, représentant alors 25% de la population active). Il y a d’autre part, les mécaniciens et les artisans des ateliers situés dans les bazars. Une grève générale significative aurait à les entraîner aussi. Il n’y a jamais eu au plan national de syndicats indépendants, seulement des syndicats officiels, du régime monarchique puis de la République islamiste.

Il est temps de conclure. Le mouvement de 2009 vient de loin. C’est ce qui en fait sa force et aussi la menace qu’il représente pour tous les régimes du Proche et du Moyen Orient, et donc pour l’ordre capitaliste mondial. Trois caractères ont signalés en introduction : le vieil enracinement d’un mouvement nationaliste à forte composante démocratique et laïque ; une implantation marxiste ancienne tombée sous la coupe du stalinisme et qui s’est ensuite essaimée, mais aussi divisée en de très nombreux groupes et courants ; la longue tradition d’un mouvement étudiant fort et politisé, dont la concentration contraste avec le morcellement de la classe ouvrière malgré son importance numérique et son importance économique. Au terme de trente ans de République islamiste, il faut leur en ajouter un autre qui était ressorti de l’article de Yassemine Mather et Ardeshir Mehrdad publié en 2006 par Carré rouge (n°37). Les dizaines, voir les centaines de milliers de jeunes manifestants ont fait l’expérience de l’islamisme. Si celui-ci pouvait encore représenter un espoir ou la source d’illusions en 1979, aujourd’hui la jeunesse iranienne dont le niveau d’éducation est très élevé, sait à quoi s’en tenir. L’islamisme est un régime théocratique-capitaliste ultraréactionnaire et ultra-répressif. Le discours anti-impérialiste de certains de ses dirigeants masque mal la place de pièce clef dans le dispositif de domination capitaliste mondial. Ceux qui sont tentés par le « campisme » primaire feraient bien de méditer le soutien que Khamenei et Ahmadinejad ont reçu de Hugo Chavez, héraut d’une certaine forme, peu critiquée, de « socialisme du 21ème siècle ».

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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