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Iran : une amie iranienne nous a transmis ce texte d’analyse sur la situation en Iran

Nouvelles d’Iran

Comme à chaque fois, quand il y a une situation insurrectionnelle, les choses vont extrêmement vite. En à peine quelques jours, le mouvement s’est radicalisé et j’ai constaté un tournant important dans les rues de Téhéran hier : les manifestants ont scandé "A bas Khaménéi". Celui-ci est le "guide suprême", remplaçant de Khomeiny et est censé se placer au-dessus des partis et des différends au sein du régime. Or, comme on s’en doutait, il a soutenu clairement Ahmadinejad dans son prêche hebdomadaire de vendredi à Téhéran. Et dès hier, les forces de l’ordre ont intensifié la répression. Il y a eu plusieurs dizaines de morts hier (par balle) à Téhéran mais aussi dans les villes de province. Ainsi que des centaines d’arrestations dans les rues.

Que se passe-t-il ? Revenons en arrière. Je ne vais pas faire l’historique des trente dernières années (1979 : instauration du régime islamique en Iran après la fuite du Chah). IL faut un livre pour cela et plus de temps. Pour l’instant, comme c’est urgent, voici les points essentiels à rappeler aux jeunes et à ceux et celles qui ne s’en souviennent plus ou qui n’ont pas suivi les événements en Iran depuis quelques décennies.

Garder toujours à l’esprit, que l’Iran est un pays producteur de pétrole. C’est le fil rouge de tous les événements politiques importants en Iran depuis plus d’un siècle. Le départ du Chah en 1979 est relié à l’arrivée à son terme du contrat pétrolier avec un consortium de compagnies pétrolières. Le Chah et sa clique voulaient un nouveau contrat, plus en leur faveur. L’administration de Carter/Brzejinski l’a "aidé" dans sa chute, le mécontentement populaire n’ayant pas besoin de grand chose pour s’exprimer, après des années de dictature noire depuis le coup d’Etat de 1953.

Le régime de la République Islamique n’est pas un régime anticapitaliste. Ceux qui le soutiennent sous prétexte que c’est un régime anti-impérialiste à cause de son apparente anti-américanisme, trompent leurs peuples : le régime de Castro, Chavez, etc. Dès sa prise de pouvoir en 1979, après avoir surfé sur un ample mouvement populaire désorganisé, vu l’absence ou la grande faiblesse des organisations politiques de tous bords (communistes, socialistes, etc.) décimés par la dictature du Chah, les dirigeants de ce régime n’ont eu de cesse de réprimer dans le sang tous les mouvements sociaux, syndicaux et politiques. Ce qui se passe aujourd’hui dans les rue de Téhéran et les autres villes, est la synthèse de trente ans de manifestations, de protestations, de grèves réprimées dans le sang.

Le régime islamique en Iran est composé de factions différentes qui ne s’entendent pas bien (euphémisme). Depuis trente ans, la lutte pour le pouvoir n’a pas cessé. A ’étranger, on les décrit comme modérés, radicaux, etc. Mais ils sont tous d’accord pour préserver le système capitaliste et piller le peuple. Le premier coup d’Etat au sein de régime a eu lieu en 1981 : le gouvernement de Bani Sadr fut évincé par un premier coup d’Etat. Celui-ci, ainsi que les Moujahedins (islamistes opposés au régime) durent s’exiler.

Ce qui se passe aujourd’hui était prévisible. Depuis la première élection de Ahmadinejad il y a quatre ans, des rumeurs couraient, de plus en plus fortes ces derniers mois et semaines, évoquant l’intention de la faction Khaménéi/Ahmadinejad d’organiser un coup d’Etat pour mettre fin à la République et instaurer un régime islamique "non démocratique". Dans le sens où les mascarades électorales et autres qui justifiaient un soi-disant régime républicain n’auraient plus lieu d’être.

La faction "opposante" dirigée par Rafsanjani (ancien président de la République Islamique) avec Moussavi comme poulain et candidat n’est pas plus démocrate, ni moins capitaliste. La famille de Rafsanjani est une des familles les plus riches d’Iran. Tous ces gens, ayatollahs et co se sont enrichis grâce à la manne pétrolière aux dépens des travailleurs iraniens qui, ces dernières années, ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. Moussavi, le candidat à la couleur verte a été premier ministre de Khaménéi (lui-même président, et ayant remplacé Khomeiny à sa mort en tant que guide suprême) de 1981 à 1988. Il a lui aussi les mains pleines de sang. En 1988, lorsque la guerre a cessé contre l’Irak, Khomeiny a ordonné le massacre de plusieurs milliers de prisonniers politiques dont certains en prison depuis des années déjà. Le régime avait peur qu’une fois le prétexte de l’union nationale (la guerre) disparu, le peuple se retourne contre eux pour demander des comptes.

Depuis le début (1979) et de plus en plus, il y a eu des grèves ouvrières, des manifestations et toutes autres formes de protestations, pas seulement au sein même de ceux qui ont accepté le principe d’une République islamique et sa constitution, mais aussi chez les ouvriers, les étudiants, les salariés de tous secteurs. La grève générale des ouvriers du pétrole il y a quelques années a été suivie par tous et ces derniers ont réussi après plusieurs semaines de grève générale, malgré les répressions et les arrestations des dirigeants syndicaux, à obtenir des augmentations de salaire importantes. La grève de la compagnie de transports en commun il y a peu, a eu une grande répercussion (en Iran). Les dirigeants ont été arrêtés, tués, exilés, disparus.

A noter que les syndicats sont interdits sous la République Islamique. Seul le syndicat officiel "islamique" est autorisé. Cela n’empêche pas les ouvriers et salariés de créer clandestinement leurs propres syndicats.

Les étudiants en Iran ont toujours été à la pointe de la protestation. Le mouvement du 16 Azar (6 janvier) quelque temps après le coup d’Etat de la CIA en 1953, sous le Chah, a été réprimé dans le sang. C’est devenu une journée de commémoration. En 1999, des grèves et protestations d’étudiants, sous la présidence de Khatami (décrit comme un gentil modéré en occident) ont fini par l’assassinat de plusieurs étudiants, défenestrés par les mercenaires du régime, dans le campus universitaire.

Aujourd’hui, les étudiant(e)s sont de nouveau dans la rue. Les meurtres de manifestants hier dans les rues hier étaient principalement dirigés contre les étudiant(e)s aux alentours du Campus universitaire de Téhéran. C’est là que Neda, une jeune étudiante, a été assassinée par balle, sous les yeux de tous. Cette nuit, le nom de la rue a été changée par les manifestants : la rue Amir Abad est devenue rue Neda.

Les dernières nouvelles que j’ai reçues évoquent des arrestations dans toutes les villes et des grèves qui commencent.

Le premier numéro d’un journal qui s’appelle "La Rue" est sorti ce matin. Il relate les événements : Les ouvriers de l’usine automobile "Iran Khodro" ont commencé une grève tournante depuis jeudi 18 juin. Voici la traduction de leur tract :

"Nous constatons aujourd’hui que l’intelligence du peuple est insultée, leur vote ignoré, et la constitution piétinée par ce gouvernement. Il est de notre devoir de rejoindre le mouvement populaire. Nous, les ouvriers de l’usine "Iran Khodro", avons décidé de procéder à des arrêts de travail d’une demi heure pour chaque quart, afin de protester contre la répression des étudiants, des ouvriers et des femmes et l’ignorance de la constitution et exprimer notre entière solidarité avec le mouvement populaire iranien :
Quarts du matin et du soir : de 10H à 10H30.
Quart de nuit : de 3H à 3H30.
Travailleurs d’Iran Khodro,
le 16 juin 2009"

Les dortoirs universitaires ont été attaquées par les "civils" (c’est ainsi que le peuple iranien nomme les agents du régime en civil) et fermés. Jeudi (18/06/09) les responsables des universités ont donné les informations suivantes : dès le premier jour du coup d’Etat, les étudiants ont été les premiers dans la ligne de mire des responsables du coup d’état et des forces armées du régime. 150 étudiants arrêtés dans l’université de la ville de Babol, 300 étudiants arrêtés dans le campus universitaire de Téhéran, attaques répétées contre les campus de Isfahan, Tabriz, Zahedan, Machhad, Oroumiyeh, etc. Les étudiants de la faculté des Beaux-Arts de l’université de Téhéran se sont mis en grève illimitée.

Les slogans dans les manifs se sont radicalisés. Les Iraniens ne sont pas dupes de l’identité de Moussavi (leader des opposants selon certains médias occidentaux). Ils savent qu’à l’intérieur du système, il n’y a pas grand espoir de changement. Ils voulaient, en votant pour lui, avoir un tout petit peu d’air pour respirer. Le tract des ouvriers de Iran Khodro parle encore du respect de la constitution. Mais les derniers événements ont prouvé qu’il n’y a pas d’espoir de changement au sein du régime. Donc c’est en train de se radicaliser. Depuis quelques jours, j’entends des slogans qui n’existaient pas les premiers jours : « A bas le dictateur, Mort à Khamnéi, je tuerai celui qui tue mon frère » ... Le peuple reprend de plus en plus des slogans d’il y a trente ans contre la dictature du Chah.

Moussavi et sa clique espèrent prendre le pouvoir en surfant sur cette vague de protestations. La "révolution de velours" qu’il espère, ressemble curieusement aux "révolutions de velours" qu’on a constatées dans les anciens pays socialistes ces dernières années comme la révolution orange en Ukraine. Les méthodes sont les mêmes : on fit courir des bruits de coup d’Etat avant les élections, on fait courir le bruit que les élections seront truquées, on choisit une couleur représentative de l’opposition, on écrit aux autorités pour dénoncer la fraude et demander de nouvelles élections, ... Il faut donc être très prudent et bien faire la différence entre le mécontentement populaire, réel, et ceux qui tentent et qui ont prévu d’en profiter pour prendre le pouvoir. Il y a donc deux niveaux dans les événements de ces jours-ci : la guerre déclarée entre les factions du régime d’un côté et le mécontentement populaire après 30 années de dictature islamique noire. Rien ne dit que le peuple sera vainqueur. La raison principale : ceux qui sont dans la rue sont de classes sociales différentes. Ils sont d’accord pour être contre le régime actuel, mais aucun accord sur ce qu’il faut faire si ce régime tombe. Les organisations politiques de l’étranger (procapitalistes pour leur majorité) n’attendent qu’une chose, retourner en Iran et prendre le pouvoir. A l’intérieur, pas encore de partis révolutionnaires organisés, mais des petites organisations politiques, associatives, etc.

Ce que les camarades français peuvent faire pour exprimer la solidarité internationale entre tous les travailleurs : des tracts de solidarité et de soutien de la part des ouvriers, ceux qui ont encore du travail et ceux qui sont en train d’être licenciés (Continental, ...), des grèves ou arrêts de travail relayés par les médias pour que ça arrive aux oreilles des ouvriers et salariés iraniens. C’est très important pour les Iraniens actuellement mais c’est aussi ainsi que se construit la solidarité internationale entre les travailleurs. C’est le moment propice pour essayer de la construire, pas seulement avec les ouvriers européens, mais aussi avec les ouvriers de pays du Moyen-Orient, industrialisés. Les travailleurs iraniens ont une conscience politique très élevée. La solidarité des ouvriers, enseignants et autres salariés ici leur donnera du courage et de l’espoir : Ouvriers français et iraniens : même combat !

Si vous avez des amis et contacts dans les usines, essayez de faire passer cela. C’est essentiel. C’est ainsi que se construit la révolution. Faisons connaître le mouvement de protestation d’un peuple opprimé.

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
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