Qui somme-nous? | Contacts | S'abonner à la revue | S'abooner à la newsletter du site | Plan du site

Quelques traits du capitalisme et de l’impérialisme contemporains et leurs implications sociales et politiques

Nous publierons jusqu’au 14 janvier les contributions soumises par les différents collectifs ou individus qui souhaitent les soumettre à la discussion.
Nous en publions d’ores et déjà quatre, deux provenant de "collectifs" associés à l’invitation et deux de militants.

Je conçois le travail que nous engageons, et en tous les cas la manière dont je voudrais aider à lancer la réflexion collective sur certains thèmes, de la façon suivante. Ma propre conviction, qui fait suite à un long moment d’hésitation, comme quoi le communisme (socialisme et communisme sont pris ici comme étant synonymes) est redevenu la seule perspective susceptible d’éclairer le combat quotidien des salarié(e)s, des exploité(e)s, des dominé(e)s et de donner un sens à des revendications et des mots d’ordre immédiats, repose sur un début d’analyse des traits spécifiques du capitalisme mondialisé et de ses conséquences. Ce qui est advenu de l’idée du communisme au 20 ° siècle et les crimes de masse commis en son nom, nous obligent à une redéfinition complète. L’un des fondements doit en être l’analyse des racines et de la genèse du stalinisme, avec les évènements qui jalonnent la période qui commencent fin 1917, et la critique aussi lucide que nous puissions faire de l’Etat soviétique stalinien. C’est une responsabilité dont aucun de nous ne peut s’abstraire. Mais je suis maintenant convaincu que le cours du capitalisme et de l’impérialisme contemporains [1] nous interdisent d’abandonner le type de perspective associés aux mots socialisme et communisme.
Je fais l’hypothèse également que si nous sommes déjà plusieurs à vouloir lancer ce travail ensemble à partir d’une conviction peu ou prou analogue, c’est que d’autres femmes et hommes, que nous ne connaissons pas encore, ont aussi commencé à y penser ou pourraient vite le faire. Et qu’ils pourraient donc se joindre à nous. Pourquoi ? Par ce que cette préoccupation correspond au moment actuel, aussi bien du point de vue du sentiment de l’urgence écologique et sociale qui taraude un nombre croissant de femmes et d’hommes potentiellement prêtes à s’engager ou se réengager, que celui exprimé par des révoltes où attente et désespoir s’entremêlent, ou encore du sentiment d’impasse, voir d’inutilité, de l’activité politique militante telle qu’elle a évolué sous l’emprise des appareils idéologiques dominants.
La mondialisation du capital appelle un renouvellement de l’internationalisme
L’auto-activité des salarié(e)s, des exploité(e)s et des dominé(e)s dans un mouvement vers l’auto-émancipation représente le cœur de notre perspective d’un communisme dont le contenu aurait été redéfini. Ce qui ressort aussi, ne fût-ce que d’un tout début d’analyse du capitalisme et de l’impérialisme contemporains, c’est que ce que nous nommions (chez les trotskistes), l’unité de la lutte des classes mondiale a changé de configuration. L’internationalisme vers lequel il faudra se projeter devra être conçu et en tous les cas pratiqué, de façon plus étroite qu’il n’avait été précédemment (en dehors peut-être de quelques moments précis tel que le combat commun contre la guerre mené en Europe à la veille de 1914).
Puisque « c’est l’être social des hommes qui détermine leur conscience », ce que je peux dire sur cette question est nécessairement marqué par le continent, ou même le sous-continent, où je vis et d’où je parle, à savoir les pays d’Europe occidentale qui n’ont pas vécu le stalinisme en direct. Avec cette qualification très importante, ce qui se dégage d’un début d’analyse du capitalisme mondialisé, est ceci :
• La situation et le sort quotidiens des salarié(e)s, des exploité(e)s, des dominé(e)s vivant dans différents pays et différents continents ou établis sur différents espaces territoriaux, sont interconnectés à un degré plus élevé que jamais avant, du fait de la nature commune des destructions sociales et écologiques dont le capitalisme les menace. A un degré plus élevé que jamais avant, ils ont face à eux - pas simplement en dernière analyse, mais de façon plus immédiate et saisissable - une configuration du capital où « l’unicité » l’emporte sur les différences. Ils sont vraiment confrontés à un ennemi commun. C’est cette réalité qui a été perçue au moment de la naissance du Forum social mondial. C’est pour avoir banni l’idée même du communisme en tant que réponse possible à cette réalité et s’être enlisé dans l’antilibéralisme, que le Forum mondial a tourné court [2].
• La nouvelle poussée d’extension mondiale des rapports de propriété capitalistes dans l’ex-URSS et en Chine, ensemble avec la libéralisation et la nouvelle mondialisation, ont permis au capital de mettre en place un degré de mise en concurrence des travailleurs à l’échelle mondiale jamais connu auparavant. Les salarié(e)s des pays capitalistes avancés, et plus encore ceux d’Europe, sont ceux pour qui les changements que cette mise en concurrence apportent sont les plus radicaux. Ils affectent maintenant jour après jour les conditions dans lesquelles ils affrontent le capital chez eux. Mais il faut élargir le propos. L’Europe occidentale n’est plus que l’un des théâtres de la lutte des classes. Du fait d’éléments politiques multiples (à commencer par la possibilité de se réunir et de publier) venant d’un héritage des luttes des classes passées, son « mouvement social » et ce qui reste de son mouvement ouvrier, conservent du fait du mélange d’un degré de politisation encore élevé et tout ce que lui apporte d’appartenir au « Premier monde » (comme on dit de nous en Amérique latine), une position de « premier chaînon ». Mais c’est ailleurs, et presque certainement en Asie plus qu’aux Etats-Unis, que l’avenir de l’humanité et le sort du communisme se décideront.
• Cela fixe pour moi le cadre de ce que nous entreprenons : si nous ne projetons pas hors d’Europe ce que nous allons chercher à faire, et pas seulement vers les pays d’Amérique du Sud qui nous sont proches à beaucoup d’égards, notre entreprise sera avortée.
Plusieurs préoccupations
Reconstruire une perspective communiste exige de faire le bilan des expériences du 20° siècle, mais nécessite également un renouvellement de l’analyse du capitalisme de façon à dégager les traits particuliers de celui, libéralisé et mondialisé, auquel nous sommes confrontés. Cela exige un travail spécifique qui répond pour moi à plusieurs soucis. Même si l’ordre dans lequel je vais les exposer comporte une forme de hiérarchisation, ceux-ci se télescopent du fait même de l’actualité politique à laquelle nous ne restons pas extérieure.
1. Mon premier souci est de cerner aussi bien que possible la question « socialisme ou barbarie » dans les formes multiples où elle se pose aujourd’hui. La plupart d’entre elles sont planétaires, tant par leur nature intrinsèque, qu’en raison de la forme planétaire de domination du capital (je m’en explique plus loin). Elles ne sont plus seulement militaires comme cela avait pu paraître après Hiroshima, mais le militarisme propre à l’impérialisme dans sa configuration actuelle est omniprésent, notamment dans sa forme « sécuritaire » qui envahit l’existence quotidienne. Je vois le travail à mener comme ayant pour but non pour établir une liste des catastrophes en cours et pire encore pour nous lamenter, mais pour dire le type de réponse que celles-ci paraissent appeler. Lorsque nous nous mettrons au travail, je voudrais que nous acceptions l’hypothèse que la question « écologique » n’est plus extérieure à la lutte des classes(pour autant qu’elle ne l’ait été par le passé), donc que nous l’abordions d’entré de jeu à pas après coup et qu’on fasse alors deux choses :
• qu’on soumette les modes de vie et de consommation qui sont les nôtres du fait de notre appartenance aux pays « avancés », à la critique la plus radicale possible ; pour moi cette critique ne peut pas être laissée à d’autres (les théoriciens de la « décroissance », etc.).
• qu’on examine l’hypothèse que l’état du « monde naturel » (terme impropre puisque celui que nous connaissons est déjà le résultat du fonctionnement des sociétés humaines et en particulier du capitalisme), en particulier l’état de l’écosphère et la situation des réserves de matières premières, de même que le montant et la distribution géographique et sociale de la population mondiale, exigent des formes de « planification », de « gestion collective », de « partage » entre pays et au sein des pays, dont le fondement est l’idée d’un monde unique et donc d’une seule « communauté humaine » formée par les exploité(e)s et les damné(e)s de toute la terre. (Cette idée entre-t-elle dans l’internationalisme tel que les plus âgés d’entre nous en avions hérité ?).
Ces instruments - planification, gestion collective de ressources limitées, répartition équitable - représentent pour moi l’une des dimensions du « communisme ». Pour les mettre en œuvre, il faudra sortir du règne du capital et donc « démanteler » les formes étatiques qui en assurent la pérennité et qui défendent les privilèges des possédants. Mais je pense aussi qu’on ne peut plus s’en remettre à l’idée que les problèmes planétaires trouveront leur solution dans un « nouveau développement des forces productives ». Je ne pense pas que celui-ci contient la réponse aux problèmes que les destructions écologiques que le capitalisme et le socialisme réel ont provoqué, pas plus qu’il ne permet d’éviter des redistributions immédiates, des redistributions d’un type où ce ne serait pas uniquement la grande bourgeoisie et les bénéficiaires les plus directs du capital financier qui seraient touchés.
2. Un second souci est de mieux comprendre, afin de pouvoir mieux argumenter à son propos, la question sur laquelle on butte quotidiennement dans le mouvement anti-mondialiste comme dans les organisations politiques. Elle est celle de savoir s’il est ou non possible de re-domestiquer le capitalisme actuel, de lui réimposer des réformes, de mettre en œuvre des politiques ne touchant pas aux rapports de propriété dans toute leur étendue (ou même s’il est ou non possible de rétablir de façon isolée de vrais entreprises publiques), en somme de savoir si les positions anti-libérales ont un fondement, mais aussi à quel échelon étatique (Etat-nation, confédération d’Etats-nations, etc.), leur mise en œuvre est plausible. Il ne s’agit en fait pas seulement de pouvoir mieux débattre avec les « anti-libéraux », mais aussi de comprendre, dans une perspective transitoire, quel est aujourd’hui le cadre étatique « minimum » permettant aux mesures que prendraient un « gouvernement des salariés » ou une alliance de tels gouvernements, d’avoir un minimum de prise sur la réalité et donc une efficacité suffisante pour permettre à celui-ci (ou à ceux-ci s’il s’agit d’une alliance) d’avoir plus qu’une existence tout à fait éphémère.
3. La préoccupation suivante est de mieux comprendre la nature des contradictions internes au mouvement du capitalisme mondialisé, très exactement de mieux cerner les points dans le système et les moments où ces contradictions pourraient encore la capacité de se transformer en failles profondes, de façon à ouvrir de vraies brèches dans le dispositif de défense de la propriété privée des moyens de production. Je n’ai pas employé le mot de crise, parce que pour moi il est, par excellence, le genre de mot dont on a abusé. Ayant attendu depuis des années (depuis 1974 ? depuis 1987 ? en 1997-98 ?) la « très grande crise » qui ébranlerait les bases de la domination du capital au point de modifier pratiquement par elle-même les rapports politiques entre la bourgeoisie et les travailleurs en tous les cas de les appeler à l’action, nous serons obligés de réexaminer l’hypothèse, de voir si attendre la crise ce n’est vraiment pas « attendre Godot ».
Dans le reste de ce texte je toucherai un seul point théorique majeur.
La mondialisation exige que la nature du capital soit saisie à son degré d’abstraction le plus élevé
La libéralisation, la déréglementation et la mondialisation du capital, ensemble avec le processus sans fin de concentration qui est allé de pair, ont pour effet de rapprocher à un degré plus élevé que jamais avant, « l’existence du capital de son essence ». Je soutiens qu’aujourd’hui, si on veut comprendre le capitalisme mondialisé et tenter de saisir la question « socialisme ou barbarie » dans les formes multiples où elle se pose aujourd’hui, c’est d’un examen de la catégorie du capital en tant que tel qu’il faut partir.
Dans un passage de la préface à l’édition française de La révolution permanente, que certains d’entre nous ont souvent cité, Trotsky rappelle que l’économie capitaliste mondiale doit être saisie « non comme une simple addition de ses unités nationales, mais comme une puissante réalité indépendante », avant de définir celle-ci comme étant « créée par la division du travail et par le marché mondial qui domine tous les marchés nationaux ». Aujourd’hui la « puissante réalité indépendante » est celle du capital se déployant planétairement comme entité dont « l’unicité » l’emporte sur les différences. « Libéré » des rapports politiques et des institutions qui ont mis des entraves à son déploiement, comme conséquence de la crise de 1929 et la grande dépression dans certains pays et des effets politiques de la fin de la Seconde guerre mondiale dans d’autres, le capital, sous la forme des groupes industriels transnationaux, des fonds de placement financiers et des grandes banques, peut maintenant se déployer pratiquement sans entraves à l’échelle de la planète. Les organisations qui viennent d’être citées représentent aujourd’hui ce que Marx nommait, en parlant du seul capitaliste industriel, « l’abstraction in actu » du capital, son abstraction comme « valeur en procès ».
Il est évident qu’il faut continuer à analyser le capital simultanément dans son unité et dans ses différenciations, dont la division en Etats-nations est de loin la plus importante, d’autant plus importante que les formes et les rythmes, et donc l’inégal développement de la lutte des classes en dépendent. Aujourd’hui cependant, on a intérêt à mesurer à quel point le capital forme un bloc et qu’il rapproche donc « son existence de son essence » au plan mondial. C’est dans la centralisation et concentration et la valorisation du capital de placement financier au travers d’un réseau de marchés financiers libéralisés totalement interconnectés que l’unicité du capital est le plus claire. Mais il y a aussi la liberté de l’investissement directe à l’étranger ; mis à part le secteur militaire des Etats-Unis et peut-être celui de la Chine, les groupes industriels qui en ont les moyens peuvent investir, mais aussi acheter les entreprises locales, à peu près sans entrave. Les fusions et les alliances entre groupes ont fait de la concentration un processus qu’il faut suivre non comme autant de processus nationaux mais comme un processus mondial.
Dans la mondialisation actuelle, les attributs fondamentaux dégagés par Marx à un moment où ils étaient plus une potentialité qu’une réalité, ont donc acquis un degré de développement inouï. C’est sa familiarité avec la philosophie autant qu’avec l’économie qui lui a permis de poser les prémisses d’un processus dont il a certainement cru que la révolution viendrait y couper court.
• Le premier attribut est celui que le capital possède lorsqu’il « s’oppose comme une puissance autonome à la force de travail vivante » et qu’il exerce dans toute sa plénitude sa capacité de « moyen permettant d’approprier le travail non payé ». Ici, la « valeur en procès » matérialisé par le capital, « est cette puissance parce qu’elle s’oppose à l’ouvrier en tant que propriété d’autrui ». En mondialisant l’armée industrielle de réserve, moyennant la liberté d’établissement, les délocalisations et les relocalisations et la libéralisation des échanges, c’est comme bloc que le capital oppose cette puissance aux travailleurs. La concurrence que les capitaux individuels se livrent se fait sur la base de cette domination commune. La concurrence ne fait même qu’aviver celle-ci.
• En second lieu, ce que nous vivons actuellement à la suite de la libéralisation et la déréglementation, sur une échelle proprement planétaire, c’est le capital dans son attribut « d’automate », de « valeur en procès » tournée exclusivement vers son auto-reproduction. La recherche du profit érigée comme finalité première de la mise en valeur du capital reste le mécanisme le mieux identifié. Chacun pressent la nécessité d’élargir la compréhension d’une logique immanente dans laquelle l’objectif d’auto-reproduction l’emporte à peu près complètement, sinon absolument, sur d’éventuelles prises de conscience des implications sociales, humaines et écologiques radicalement destructrices que cette « rationalité » comporte. C’est de façon très, très pragmatique et parcellaire que les scientifiques honnêtes entrevoient les conséquences de processus qui sont ancrés dans la nature du capital et son mouvement saisis à leur niveau d’abstraction le plus élevé.
• Enfin et c’est là le troisième trait général du capital, « l’automate » est d’autant plus aveugle dans son mouvement qu’au terme d’un processus particulier, de plus en plus largement coupé de l’accumulation réelle, d’accumulation de masses d’argent cherchant à se valoriser comme tel, on connaît au plan mondial la domination du « capital porteur d’intérêt, ce fétiche automate est clairement dégagé : valeur qui se met en valeur elle-même, argent engendrant de l’argent ». Ici on retrouve tout ce qui a déjà été écrit sur le « cycle raccourci du capital, A-A’ », ainsi que sur la dictature des actionnaires, leur soif effréné de dividendes et intérêts, leur « extériorité à la production » et leur culte du très court terme. Replacé dans le cadre plus large qui vient d’être esquissé, le fait que le capital-argent et sa figure de prou le gestionnaire des fonds de placement financier (la « finance ») soient la composante dominante au sein de la bourgeoisie mondiale, revêt bien sûr une dimension plus terrible encore.
Voilà ce qui me pousse à soutenir que s’il faut continuer à analyser le capital simultanément dans son unité et dans ses différenciations, dont la division en Etats-nations est de loin la plus importante, c’est néanmoins comme un bloc qu’il doit être désigné aujourd’hui comme étant l’ennemi commun de l’ensemble des exploité(e)s et des dominé(e)s. Pas le capital états-unien ou de tel ou tel autre pays, mais le capital dans le sens qui vient d’être dit et donc aussi l’institution de la propriété privée sur lequel il repose.
18.12.2005

 
A propos de Carré Rouge
A quelques encablures du XXIe siècle, le système fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’Etat bourgeois menace l’humanité entière de barbarie. La mondialisation-globalisation de la production et des échanges, la financiarisation des investissements, l’âpreté de la concurrence (...)
En savoir plus »