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VINGT ANS APRES...

Commentaires rétrospectifs sur l’article paru dans Carré rouge (cliquer sur document PDF)

En fait, plutôt vingt-cinq que vingt ! C’est en effet durant le printemps et l’été 1981 que j’ai rédigé ce long article qui est paru au printemps suivant dans le numéro 11 de la revue belge Critique politique. Ce qui justifie que je revienne tout d’abord sur les circonstances de sa production, avant d’en réévaluer le contenu, en indiquant ce qui m’en paraît toujours valable, les éléments par rapport auxquels j’ai pris quelques distances entre-temps, enfin ceux sur lesquels je souhaiterais que s’engage un débat dans le cadre de l’atelier consacré à la thématique de l’auto-activité dans les luttes aujourd’hui.

1. Les circonstances

Les circonstances qui ont entouré l’écriture de cet article en expliquent, pour partie, l’intention générale et le contenu. Au titre de ces circonstances figurent, d’une part, celles liées à ma propre trajectoire intellectuelle et politique ; d’autre part, le contexte très particulier de la fin des années 1970 et du début des années 1980.

1.1. Cet article porte tout d’abord la double marque de ma formation universitaire philosophique, encore très proche et très prégnante (j’ai trente ans lorsque j’écris l’article et j’enseigne alors la philosophie dans le secondaire depuis cinq ans) ainsi que celle de mon orientation politique, dont il convient de dire ici quelques mots. Les deux plongent leurs racines dans Mai 68 et ses suites.

En classe terminale, j’ai eu la chance de tomber sur un prof de philo qui m’a fait découvrir, dans le même mouvement, en rapport avec son initiation à la démarche philosophique, le marxisme universitaire d’expression allemande (Lukacs, la première école de Francfort, Bloch) et française (Lefebvre et Goldmann) ainsi que le mouvement anarchiste. Parmi mes toutes premières lectures politiques de l’époque m’ont particulièrement marqué La révolution inconnue de Voline mais aussi La guerre civile en France de Marx ainsi qu’un autre ouvrage sur la Commune de Paris, La Commune d’Albert Ollivier.

Cette combinaison assez hétérodoxe de marxisme universitaire et d’anarchisme, progressivement renforcée par d’autres lectures sur les grandes heures de l’histoire du mouvement ouvrier, essentiellement envisagées sous l’angle des mouvements anti-autoritaires (la Commune, l’anarcho-syndicalisme de la Belle Epoque, la révolution russe, les révolutions allemande et espagnole, le soulèvement de Budapest, etc.) ou des productions plus contemporaines (notamment la littérature situationniste) me disposait alors d’une manière hostile non seulement à l’égard des formations staliniennes ou néo-staliniennes (type maos) mais, plus largement, à l’égard de toute la tradition léniniste (notamment trotskiste) et même sans doute, sans que je m’en rende exactement compte, à l’encontre de toute organisation en général, fût-elle anarchiste (de fait, hormis un bref passage au PSU entre 1969 et 1971, je n’ai jamais fait partie d’aucune organisation politique et ma socialisation politique est essentiellement passée par des petits groupes affinitaires plus ou moins durables). Position qui, rétrospectivement, m’apparaît avoir comporté une bonne part de spontanéisme, ce qui ne m’empêchait cependant pas de prendre part aux luttes étudiantes, puis, le moment venu, devenu salarié, de m’investir dans l’activité syndicale (dans le cadre du SGEN-CFDT).

Cependant, tant par tempérament personnel sans doute que par ma formation philosophique, qui m’a toujours appris à ne pas me payer de mots (à ne pas être dupe de la fausse monnaie des concepts creux et des formules toutes faites), j’ai rapidement éprouvé l’exigence de tirer au clair les bases théories de mes positions politiques. Ce qui explique aussi que, tout au long de ces années 1970, j’avais à plusieurs reprises déjà dialogué avec des militants trotskistes des JCR puis de la LCR, que je côtoyais dans des engagements communs. Personne ne s’étonnera du fait que, déjà, nos discussions souvent vives tournaient autour des questions relatives à la part respective du « mouvement des masses » et de l’organisation politique (le parti d’avant-garde) dans les luttes, à l’Etat (sa place et son rôle) dans le processus révolutionnaire, à la nature des Etats soi-disant socialistes et, bien évidemment, à la révolution russe (le spectre de la répression de la révolte des marins de Cronstadt et surtout de la makhnovtchina continuait à planer).

Tout à la fin des années 1970, je rentre en contact avec l’équipe animant la jeune revue belge Critique politique. Son noyau (Guy Desolre, Roland Lew, Yannis Thanassekos) est composé d’anciens membres de la section belge de la IVe Internationale qui, pour avoir rompu avec cette dernière, se trouvent cependant encore pour l’essentiel sur des positions trostkistes. Les débats antérieurs reprennent avec eux. Et c’est essentiellement pour en fixer les termes, d’accord ou de désaccord, que je rédige cet article. Il devait donner lieu à différentes réactions, qui sont parues dans le numéro suivant de la revue, et auxquelles je devais en principe répondre. L’éclatement du collectif animant la revue et la cessation de la parution de cette dernière ont compromis la poursuite de l’entreprise.

En somme, cet article a été une tentative pour - déjà - jeter les bases d’une discussion théorique sérieuse entre des militants issus de traditions différentes du mouvement ouvrier, qui s’étaient jusqu’alors ignorés ou même combattus, entre lesquels les échanges s’étaient réduits le plus souvent à la polémique. Que cette discussion se soit d’emblée centrée sur la notion d’auto-activité du prolétariat n’est pas du tout fortuit, s’il est vrai, comme je le soutiens dans mon article, que l’auto-activité est au cœur de la problématique révolutionnaire et que c’est à son sujet que se sont effectués les clivages les plus importants au sein du mouvement révolutionnaire. En en republiant de larges extraits dans son numéro 34, Carré Rouge a donné l’occasion de rouvrir le débat resté en plan près d’un quart de siècle plus tôt [1] .

1.2. Le moment historique auquel ce débat s’est esquissé n’est pas fortuit non plus. On sait aujourd’hui, privilège du recul, que la fin des années 1970 marque sans aucun doute un tournant dans la trajectoire historique du capitalisme mondial. La crise structurelle dans laquelle ce dernier est en train de s’enfoncer, dont les prodromes remontent à la fin voire déjà au milieu de la décennie précédente mais qui ne s’est officiellement ouverte qu’avec le premier « choc pétrolier » de l’automne 1973, prend alors un tour suffisamment sérieux pour convaincre les différentes bourgeoisies occidentales qu’il est temps de changer leur fusil d’épaule. Autrement dit, de rompre avec le régime fordiste d’accumulation qui avait assuré leur hégémonie au sein des différents Etats capitalistes centraux depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, notamment de tourner le dos aux politiques économiques d’inspiration keynésiennes qui en avaient assuré la régulation, pour tenter de trouver leur salut (lutter contre la baisse non plus seulement tendancielle mais effective du taux de profit) dans un vaste mouvement de ‘libéralisation’ du procès de reproduction du capital, dont la déréglementation des marchés nationaux et la ‘mondialisation’ du procès d’accumulation vont constituer les deux faces complémentaires. Inutile d’en rappeler ici les effets désastreux sur le monde salarial et l’impuissance du mouvement ouvrier à s’y opposer pour l’essentiel.

Certes, dans le petit monde des militants évoqué plus haut, on est alors très loin d’être conscient de l’ampleur de ce tournant historique et plus encore de signification générale. La question qui nous préoccupe alors est d’une autre nature. Bien qu’issus de traditions différentes du mouvement révolutionnaire, nous partageons alors la commune croyance dans le fait que, au cours de la décennie précédente (les années 1960), la révolution est à nouveau à l’ordre du jour. Contribuent à conforter cette conviction, pêle-mêle, les luttes de libération nationale dans les colonies (Algérie, Vietnam), la série de luttes ouvrières en rupture avec les organisations du mouvement ouvrier chargées de les canaliser et de les intégrer (la grève générale de mai-juin 1968 en France, le mai rampant italien de 1969-1973, les grandes ‘grèves sauvages’ dans les industries automobiles un peu partout dans les Etats capitalistes centraux, la contestation étudiante en liaison complexe mais directe avec les mouvements précédents, le renouveau de la critique du capitalisme, le chute des dictatures militaires en Europe (au Portugal, en Espagne, en Grèce), etc. En dépit des confusions et contradictions qu’ils charrient, tous ces éléments convergent d’ailleurs pour accréditer l’idée que rien ne saurait résister au « mouvement des masses » et que leur auto-activité est décidément la clé de tous les problèmes politiques.

Qu’il y ait eu une bonne part d’illusion dans cette appréciation du caractère pré-révolutionnaire de la situation historique, c’est ce dont nous pouvons, là encore, rétrospectivement convenir au vu des éléments précédents. Nous n’en avons pas eu immédiatement conscience ; ou plus exactement, cette conscience ne nous est venue que sous la forme d’un doute progressif et d’une interrogation de plus en plus inévitable : pourquoi la situation demeurait-elle seulement pré-révolutionnaire ? Pourquoi le mouvement en restait-il en quelque sorte à l’antichambre de la révolution ? En d’autres termes, qu’est-ce qui faisait défaut à l’auto-activité du prolétariat ? Comment continuer à se référer à cette dernière en tant que principe du mouvement ouvrier tout en intégrant l’expérience historique de son activation très inégale selon les contextes et les périodes, sans même évoquer l’existence de ces organisations (syndicats, partis) issus de ce mouvement et qui semblent bien être la négation même de toute auto-activité de leur base, tant par leur forme bureaucratique que par leur fonction intégrative ?

Bref, derrière et dans l’article alors publié par Critique politique au début des années 1980, courent aussi ce doute et cette interrogation. S’il s’agissait d’affirmer que l’auto-activité est bien l’alpha et l’oméga de toute théorie et de toute pratique révolutionnaire, il s’agissait aussi de la penser dans ses limites, ses contradictions et ses possibles échecs. Encore une fois, le souci de ne pas se payer de mots mais d’user d’un concept tout en dialectisant pour lui permettre de rendre compte, autant que possible, de toute la complexité de la réalité socio-historique.

2. Les acquis

Les quelques développements précédents laissent clairement entendre que l’article republié par Carré Rouge date et qu’il ne satisfait plus, au mieux, qu’en partie aux exigences qui sont aujourd’hui les nôtres dans un contexte historique en bonne partie différent de celui dans lequel il a été écrit. Pour autant, en prenant la décision de le republier, les camarades de Carré Rouge ont sans doute estimé qu’il conservait quelque pertinence.

Je commencerai donc par indiquer quels sont, à mes yeux, ses points forts qui constituent encore, pour moi, autant d’acquis. Il est à peine besoin de préciser que ces points, comme tous les autres qui seront évoqués plus loin, font malgré tout partie de ce qui est ouvert à la discussion.

L’article vaut d’abord, me semble-t-il, par sa tentative de rattacher tous les aspects de la condition sociale du prolétariat et de son expérience historique au concept d’auto-activité. Y compris ceux qui semblent a priori contredire la réalité ou la possibilité même de cette dernière, telles que sa condition de classe expropriée ou la production dans et par sa lutte de classe d’organisations (syndicales et politiques) qui refreinent, détournent, pervertissent voire écrasent ces potentialités d’auto-activité. Ce sont là des contradictions qu’il faut comprendre comme internes au développement de l’auto-activité, comme résultant de la dialectique propre à cette dernière. Le pari qui est ainsi clairement engagé par cet article est de placer le concept d’auto-activité au centre de la compréhension de la réalité et de la lutte de classe du prolétariat et, par conséquent, dans une certaine mesure, du processus de la lutte des classes sous le capitalisme d’une manière plus générale.

Un second point qui mérite d’être retenu est la définition qui est donnée de la condition prolétarienne à partir du concept d’expropriation. J’ai toujours été frappé par le peu d’attention accordée à ce concept par la tradition marxiste, dès lors qu’il s’agit de définir la situation faite par le capitalisme au prolétariat, au profit de ceux d’exploitation, de domination voire d’aliénation, qui n’en sont qu’autant de dimensions ou de déclinaisons. Pourtant Marx ne cesse de souligner l’originalité radicale de la situation de classe du prolétariat en tant qu’elle est précisément définie par l’expropriation, qu’aucune des classes de producteurs, fussent-elles dominées et exploitées, n’avaient jamais connue au sein des modes de production précapitalistes. Sans cette expropriation, pas de capital comme rapport de production : pas d’appropriation privative des moyens de production, pas de transformation de la force de travail en marchandise, pas de production (formation) de plus-value. Expropriation non seulement à l’égard des moyens de production et des moyens de consommation mais encore à l’égard de la maîtrise du procès de production et, plus largement, de manière tendancielle, à l’égard de l’ensemble de la praxis sociale, de l’ensemble de son être social-historique, voire de l’humanité. Cette expropriation définit en propre l’être en soi du prolétariat, le prolétariat comme classe en soi, c’est-à-dire comme classe façonnée par le capital. C’est pourquoi d’ailleurs la première et plus fondamentale dimension de l’auto-activité du prolétariat, de son affirmation comme classe pour soi, consiste dans sa lutte multiforme pour se réapproprier le monde dont il est dépossédé par le capital(isme).

Précisément parce que l’expropriation constitue le prolétariat comme classe en soi, elle ne saurait pas non plus disparaître comme par enchantement, y compris au sein de sa lutte de classe, au sein de son auto-activité, qu’elle continue à marquer de son empreinte. C’est là un autre point important sur lequel l’article insiste à juste titre : le prolétariat reste marqué dans ses structures (sa composition socioprofessionnelle, sa répartition géographique, etc.), dans ses modes d’organisation et de lutte (l’organisation syndicale, la grève), dans ses modes de pensée (ses pratiques culturelles au sens large), par l’expropriation capitaliste qui le constitue, jusque et y compris quand il lutte contre elle. C’est pourquoi, d’ailleurs, et j’y insiste, l’auto-activité du prolétariat doit aussi toujours comprendre une dimension d’autonégation, qui culmine dans l’autodissolution et l’autodépassement du prolétariat en tant que classe particulière au sein de la révolution communiste, destinée à faire advenir une humanité sans classes.

3. Les révisions ultérieures

Sur deux points précis abordés dans l’article, j’ai été amené entre-temps à prendre quelques distances critiques par rapport à deux éléments de mon texte. Même s’ils ne jouent qu’un rôle secondaire relativement à la perspective centrale de l’article, il me paraît nécessaire de les mentionner et d’indiquer sommairement les révisions que j’y ai apportées.

Le premier concerne les quelques lignes que je consacre à ce que je nomme « la petite-bourgeoisie intellectuelle, chargée globalement des tâches subalternes de domination du capital » (page 47) ; et dont j’indique un peu plus loin que, « par son rôle d’agent subalterne de la reproduction du capital, (elle) est tout naturellement disposée aux tâches d’encadrement politique et idéologique du prolétariat » (page 55), ce qui la place dans une situation intermédiaire entre ce dernier et la bourgeoisie qui peut l’amener à jouer un rôle politique propre au sein de la lutte des classes. De fait, au cours des années suivantes, j’ai été conduit à radicaliser mon propos sur le sujet, en faisant de ces agents subalternes de la reproduction du capital une classe à part entière, aussi distincte du prolétariat, de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie que ceux-ci le sont entre eux, possédant ses intérêts de classe propres, et capable à ce titre d’intervenir d’une manière autonome dans la lutte des classes. En somme, une thèse tout à fait hétérodoxe au regard du marxisme classique. Une hétérodoxie que j’ai poussée jusqu’à l’hérésie, diront certains, puisque j’ai défendu l’idée que la plus grande part des mouvements socialistes, social-démocratie et bolchevisme inclus, sont l’expression des intérêts de certains fractions de cette classe, dans une conjoncture de radicalisation de leurs positions de la classe qui les amène à passer alliance avec le prolétariat en se portant cependant à la tête du mouvement ouvrier dans le but d’accéder à des positions de pouvoir au sein de l’appareil d’Etat [2] Cependant, si l’introduction de ce troisième larron dans l’histoire de la lutte des classes sous le capitalisme conduit à complexifier l’intelligence de cette dernière, mais aussi du même coup à en résoudre peut-être certaines énigmes, elle ne contraint pas pour autant à abandonner les perspectives ouvertes par le concept d’auto-activité du prolétariat.

Mon article présente un autre point faible tout à fait sensible à sa (re)lecture. Il concerne le peu que j’ai été alors capable d’y dire sur l’ensemble des aspects et éléments de la condition prolétarienne hors du travail. Cette lacune ne s’explique pas seulement, comme l’article le laisse entendre, par la carence relative des études empiriques (notamment sociologiques) sur le sujet, en partie seulement comblées entre-temps. Ce qui me faisait encore défaut alors, c’est tout l’appareillage conceptuel nécessaire à l’articulation entre le procès capitaliste de production et le procès de reproduction de la force de travail. Je me suis depuis lors efforcé de pallier ce défaut par la mise au point du concept de procès global de reproduction du capital, dans lequel je distingue trois moments, dont le second (que je dénomme la production des conditions générales extérieures du procès capitaliste de production, ou encore la production des conditions médiates de la reproduction du capital) inclut, sans s’y réduire, la reproduction de la force de travail et permet d’articuler correctement le travail et le hors travail dans l’ensemble de leurs dimensions. Là encore, je suis obligé de renvoyer à des élaborations annexes [3].

4. Perspectives de recherches et questions à débattre

L’article s’achève par l’exposé d’un programme de recherche. Je n’ai moi-même que peu travaillé à le réaliser au cours des vingt-cinq ans écoulés, pris que j’ai été par d’autres exigences et urgences politiques et théoriques. Sans exclure pour autant d’autres perspectives, ce programme reste cependant parfaitement valable et peut fournir des pistes ou des suggestions de travail pour l’atelier « ‘Auto-activité dans les luttes aujourd’hui’ ». A une double condition cependant : le restreindre, au moins provisoirement, en en privilégiant certains éléments ; et l’actualiser, en tenant compte des conditions présentes de la lutte de classe du prolétariat.

En ce qui concerne la (re)lecture de l’histoire des luttes prolétariennes à la lumière du concept d’auto-activité, confrontation destinée à mettre ce dernier à l’épreuve pour l’enrichir (le préciser, le nuancer, le complexifier), il serait souhaitable de la centrer sur deux ou trois moments ou épisodes particulièrement importants ou significatifs de cette histoire. Par exemple, la révolution russe, en entendant par là toute la séquence de bouleversements économiques, sociaux, politiques et culturels qui se sont produits en Russie entre 1917 et 1923 (pour borner la séquence par deux dates symboliques), avec leurs antécédents et conséquents évidemment ; ou la révolution espagnole, en entendant là encore une séquence chronologique relativement brève (1931-1939) ; ou encore le « mai rampant » italien (1969-1973). Evidemment, bien d’autres séquences seraient possibles. Le choix précédent est essentiellement fonction de mes propres intérêts... et de leurs limites. Ce qu’il importerait d’étudier à chaque fois, ce sont les formes (luttes, organisations, expressions idéologiques) et les limites de l’auto-activité du prolétariat, les conditions (économiques, sociales, politiques, culturelles) qui l’ont favorisée ou, inversement, desservie, les réactions qu’elle a provoquées de la part des autres classes sociales et des organisations syndicales et politiques, la manière dont elle s’est combinée avec ces dernières, etc. L’hypothèse qui devrait servir de fil conducteur à la recherche et à la discussion et qu’il s’agirait de vérifier (donc de confirmer ou d’infirmer selon le cas), c’est que l’auto-activité a bien été l’enjeu central de ces séquences historiques, en ce sens que c’est elle qui, tant par ses forces que par ces faiblesses, en a déterminé le cours chaotique et l’issue finale.

La recension critique des différentes conceptions de la lutte de classe du prolétariat à la lumière du concept d’auto-activité doit elle aussi se borner, dans un premier temps, à un nombre limité d’œuvres, en prenant soin de les choisir dans des traditions très diverses du mouvement révolutionnaire, et de préférence opposées les unes aux autres. Cependant, pour éviter d’en rester à des généralités et tenter de sortir des chemins cent fois parcourus déjà, on pourrait se proposer de les confronter sur un même objet et thème. On pourrait par exemple comparer les différentes analyses au sujet des conseils ouvriers, qui sont apparus dans les épisodes révolutionnaires au cours des années 1900-1930, développées par Lénine, Trotski, Luxemburg, Gramsci, Gorter, Pannekoek mais aussi par Sorel, Malatesta, Voline, Makhno, etc. Comment cette nouvelle forme d’organisation de la lutte mais aussi de réorganisation potentielle de la production et de la société que sont les conseils ouvriers a-t-elle été comprise, analysée, théorisée par les uns et les autres ?

Avec la question de l’organisation révolutionnaire, de sa forme, de structures, de ses fonctions, il ne s’agit pas seulement de revenir sur les notions de parti d’avant-garde, de programme, d’articulation entre les intellectuels révolutionnaires et la conscience spontanée des masses, etc., pour les réévaluer là encore à l’aune de la notion d’auto-activité. Il s’agit plus fondamentalement de s’interroger sur les contradictions que recèle le développement de cette dernière, dont l’article n’a fait qu’esquisser l’analyse, en rappelant que la médiation entre le tout de la classe et ses différentes parties de même que celle entre les moments partiels de sa lutte et la totalité de ses objectifs (ses objectifs finaux) peut échouer ou se transformer elle-même en obstacle bloquant le mouvement. La question qui est ici posée est en définitive celle-ci : comment maintenir la référence essentielle à l’auto-activité comme principe révolutionnaire sans tomber dans les illusions et les impasses du spontanéisme, autrement dit en concevant l’auto-activité aussi comme une construction (un résultat) et non pas seulement comme une donnée immédiate de la lutte de classe ? Et comment (à quelles conditions) une organisation révolutionnaire peut-elle œuvrer à la résolution de cette contradiction ?

Enfin il s’agit bien évidemment d’explorer les perspectives mais aussi les difficultés actuelles de l’auto-activité du prolétariat, c’est-à-dire les conditions que lui réservent les transformations actuelles du capitalisme. Parmi ces dernières, deux méritent évidemment une attention particulière. La première concerne les transformations en cours du procès de production, par lesquelles le capital cherche à dépasser les limites à sa propre valorisation apposées par ses formes fordistes antérieures, en développant un procès de production fluide (continu, sans temps morts et à flux tendus), flexible (capable de s’adapter au plus vite à tous les aléas du procès de circulation, notamment à une demande constamment variable en volume et en composition) et ‘diffus’ (procédant de la mise en réseau, sur un mode à la fois coopératif, concurrentiel et hiérarchisé, d’un grand nombre d’entreprises et d’établissements aux statuts juridiques différents : filiales, sous-traitants, faux indépendants, etc.). Inutile de souligner combien cette nouvelle configuration du procès capitaliste de production modifie tant les conditions d’emploi (avec notamment le développement du travail précaire et l’individualisation croissante du rapport salarial) que les conditions de travail (intensification et implication subjective croissante dans les objectifs, nouvelles formes de polarisation des qualifications, etc.) du prolétariat. Tout le monde a bien conscience que ces transformations ne sont pas sans conséquences sur sa composition tant technique (en termes socioprofessionnels ou en termes de statuts au sein du salariat) que politique (en termes d’expérience de lutte et de forme d’organisation), tout comme sur sa répartition dans l’espace social. Mais ces conséquences sont encore relativement mal connues ; et ce pourrait être un premier objectif d’apporter quelques lumières sur elles.

La seconde transformation qui affecte actuellement la condition prolétarienne, et qui n’est d’ailleurs pas étrangère à la précédente, concerne ce qu’on appelle couramment sa ‘mondialisation’ : la transnationalisation des rapports capitalistes de production. A travers la transnationalisation de la circulation des capitaux, dont la libéralisation des échanges marchands, les délocalisations industrielles et le développement de la géofinance sont les formes les plus manifestes, elle se traduit tout à la fois par l’inclusion de nouvelles zones ou régions du monde dans le champ du procès de reproduction du capital, le déclin concomitant de zones ou régions de vieille tradition capitaliste, l’accroissement absolu et relatif du prolétariat mondial dans toutes ses sections (y compris sa partie inemployée faisant fonction d’armée industrielle de réserve) ainsi que la mise en concurrence généralisée de ses différents fragments. Ainsi s’accumulent en même temps les conditions de possibilité d’un nouvel internationalisme prolétarien et les obstacles à sa réalisation que constituent les distances géographiques, la grande diversité des traditions civilisationnelles et culturelles, l’inégal développement des formes d’organisation et des expériences politiques. Et la nécessité s’impose du même coup à nous de repenser tous les problèmes relatifs à l’auto-activité du prolétariat à cette échelle.

Alain Bihr

 
A propos de Carré Rouge
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